André Micliel, Joinnal des Dvbats, 2i juin
Cotte mode fut poussée si loin que la sagesse de l'esprit français s'en émut et protesta. En 1754, Cochin' demandait aux architectes « que lorsque les choses pourront être carrées, de vouloir bien ne pas les torturer; que lorsque les couronnements pourront être en plein cintre, ils veuillent bien ne pas les corrompre par les contours en S, qu'ils semblent avoir appris des maîtres écrivains ». Ces critiques ne demeuraient pas sans résultat : elles préparaient la naissance du style Louis XVI, inspiré par la simplicité antique. L'action de la littérature fut aussi très grande sur cette transformation du goût.
L'intense bouillonnement des idées au dix-huitième siècle, les doctrines philosophiques, les attaques moqueuses de Voltaire contre le catholicisme, l'athéisme de Diderot, le sentimentalisme de Rousseau, ne furent pas étrangers à l'admiration qui alla intentionnellement chercher des modèles, j)ar delà le Christ, chez les grands [hommes de Sparte et de Rome. Le hasard fit qu'à ce moment même des fouilles pratiquées sur plusieurs points d'Italie et d'Asie Mineure, à Pœstum, à Palmyre et à Balbeck, donnèrent un regain d'attrait aux études archéologiques. Les publications spéciales se multij)lièrent.
L'esprit d'imitation de l'antique prévalut, et il caractérise, mitigé par la grâce non encore étoufl'ée du génie français, les productions artistiques du règne de Louis XVI. Nous en observerons les manifestations dans deux monuments : les galeries du Palais-Royal et l'École de médecine.
Le Palais-Royal est, dans la plus grande partie de son étendue, l'œuvre de l'architecte Louis; mais il est loin d'être tout entier de la même main.
Richelieu, devenu le puissant ministre de Louis XIII, avait voulu avoir près du Louvre une résidence magnifique oii il lui fût possible de donner cours à son goût pour le faste et à son amour pour les arts. De sa demeure princière, tout l'intérieur a été modifié, et l'on chercherait vainement à reconstituer le jilan de ses a|)partements; mais sur la rue de Valois et la cour de ce nom il existe encore la façade de l'architecte Lemercier, décorée de proues de navire, par allusion au titre de surintendant de la marine auquel Richelieu tenait particulièrement. De son vivant même, le cardinal avait donné son habitation à son maître Louis Xlll; aussi Anne d'Autriche, devenue veuve, s'y installa-t-elle avec son jeune fils, et le Palais Cardinal devint le Palais-Royal. C'est sous ses fenêtres que grondèrent les émeutes de la Fronde. Il devin l plus lard la pro- [)rlété de .Monsieur, frère de Louis XIV, et de la famille d'Orléans. Nous
J . Supplication aux orfèvres, ciseleurs, sculpteurs eu bois pour les appartements et autres. » Mercure de France, 175i.)
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ne [jarlorons pas de PIiili[)pe, le Régent aux habitudes italiennes, aux relations suspectes, ni de son (ils, bizarre et solitaire, qui abandonna le soin de son palais à des subalternes pour se retirer chez les moines do l'abbaye de Sainte-Geneviève, ni de Louis-Philippe d'Orléans, l'époux iiiallieurcux de la princesse de Bourbon-Conti, mais nous insisterons plus longuement sur le fils de ce dernier, (|ui prit le nom d'Égalité et joua au début de la Révolution le triste rôle que l'on sait.
11 avait montré, dès sa jeunesse, des goûts positifs et peu délicats. A la veille des fêtes de cour, il confiait ses propres diamants à un joaillier en renom pour que celui-ci les lou;U à bon prix aux grandes dames; quant à lui-même, il se contentait de j)ierrcries fausses. On citait encore le cas d'un orfèvre au(|uel il avait commandé des boucles de souliers pour le prix fixé de dix-huit mille livres et qui, ensuite, devant l'ûpre marchandage du duc, s'était vu forcé de les lui céder h perte; or, quelques jours après, le commerçant apprenait que son peu généreux client avait revendu les boucles avec six mille livres de gain. Qu'y a-t-il d'étonnant que, devenu maître par avancement d'hoirie du Palais-Royal, Philippe ait entrepris de réaliser, par un procédé alors peu commun chez les gens de son rang, les gros bénéfices qui devaient lui permettre de payer ses dettes et de dépenser largement?
L'immeuble comprenait, avec ses vastes jardins, l'espace limiti' |)ar la rue Richelieu, celle des Bons-Enfants et celle des Petits-Champs. Les maisons voisines jouissaient d'une vue agréable sur ce terrain planté d'arbres; quehpics-unes même y avaient une porte de souffrance. Quelle ne fut pas l'émotion des propriétaires en apprenant (pie le duc de Chartres voulait, sur trois des côtés de son jardin, prélever une bande de terrain assez large pour y construire des maisons dont la location serait pour lui d'un excellent revenu, mais (pii leur enlèveraient, à eux riverains, des avantages aiix<iiiels ils étaient depuis longtemps accoutumés!
Libelles injurieux anonymes, menaces de procès, tout fut mis en œuvre pour détourner le prince de cette idée. Rien ne l'arrêta, et, d'accord avec l'architecte Louis, déjà renommé alors par la construction du théâtre de Bordeaux, il fixa la date précise et relativement peu éloignée où les travaux devaient être achevés. Le projet ne manquait pas d'une certaine grandeur, et Louis avait conçu un plan (pii, nous pouvons le constater encore aujourd'hui, avait une réelle valeur architecturale.
Cent quatre-vingts arcades, bordant un vaste rectangle, formaient un promenoir public; les façades uniformes des maisons étaient calculées de manière à produire |)ar leurs dimensions un effet agréable, et leur décoration était sobre, mais élégante, grâce aux nombreux pilastres finement
cannelés, aux balustrades de l'altique, dissimulant en partie les toits, et surtout grâce à la pureté des lignes et à l'harmonie des proportions. Aussi les préventions, assez vives d'abord, allèrent-elles en s'affaiblissant, d'autant plus que Philippe d'Orléans sut faire répandre dans le public le bruit qu'il avait eu en vue dans cette entreprise moins son intérêt propre que celui de ses concitoyens.
Cette recherche de la popularité, parfois même à tout prix, est un des côtés les plus saillants de la figure du prince. Par tempérament, par ambition et aussi par haine pour la cour qui le méprisait, peut-être même déjà dans le désir mal défini de supplanter son cousin le roi de France, Philippe s'était mis à la tète du parti de l'opposition. Non seulement il recevait volontiers dans ses propres salons les philosophes dont le;? écrits et les conversations répandaient le souffle de l'esprit nouveau, mais sa protection était visiblement accordée à ceux de ses très nombreux locataires qui, sous prétexte de littérature ou de musique, tenaient des clubs politiques hos'tiles à l'ordre de choses établi.
Pour conquérir les bonnes grâces du peuple, il faisait avec ostentation d'importantes distributions de vivres aux indigents, et même, pendant le rude hiver de 17S8-1789, il ordonna d'allumer dans ses jardins de grands feux à l'usage des vagabonds. En retour, la multitude ne lui ménageait pas les acclamations, dont la valeur se trouvait encore augmentée par le silence avec lequel étaient accueillis le roi et la reine. Le 25 juin il fut un des quaranle-sept représentants de la noblesse qui passèrent au tiers état, et les feuilles publiques chantèrent les louanges de celui qui « ne voulait que le bonheur des nialheuroux et désirait s'en occuper de tout son pouvoir ». Les portes de son jardin du Palais-Royal demeuraient grandes ouvertes à ceux (pii déjà s'essayaient à fomenter les émeutes. Le club de la « Bouche-de-Fer », installé dans le cirque construit à l'endroit oii est aujourd'hui le grand bassin, prit la direction du mouvement, et de là partirent mots d'ordre, affiches et libelles qui poussaient les citoyens à l'affirmation de leurs droits et au besoin à la désobéissance. Les gardes françaises sans armes qui avaient déserté leurs casernes, coudoyaient sous les galeries les badauds à la recherche de nouvelles, les agioteurs en quête de la fortune et les vendeuses de plaisir. De jour en jour la foule devenait plus compacte, plus nerveuse et plus bruyante. C'est là que Camille Desmoulins organisa la manifestation qui devait avoir pour lendemain la prise de la Bastille.
Quand les exécutions populaires commencèrent, on y promena au bout d'une pique les têtes livides de M. de Launay et de M. de Flesselles, et d'épouvantables saturnales accoutiunèrenl le peuple à la vue du sang et
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lui (lonnérciit l'ivresse du massacre. La police élail impuissante à ré()riiner la licence morale et politique qui s'étalait librement dans ces lieux.
Cependant, tantôt en Angleterre, tantôt à Paris, où il s'était l'ait nommer membre de la Convention, tantôt à la l'rontière, Philippe d'Orléans cherchait partout à se concilier une sympathie que chacun lui refusait. En vain demanda-til à échanger son nom contre celui de Philippe -Egalité, (|u'il donna en même temps à son palais; en vain adressa-t-il aux loges maçonniques du monde entier une proclamation les invitant à développer de tout leur pouvoir l'esprit de la Révolution; en vain commit-il la l;\cheté, odieuse à Robespierre lui-même, de voter la mort de Louis XVI, il ne sut inspirer aux farouches républicains (jue répulsion et dégoût. Arrêté sur l'ordre du Comité de salut public et jugé immédiatement après les Girondins, il eut du moins à ce terrible moment un retour de courage. Loin d'implorer la vie, il demanda que la sentence fût exécutée sans délai.
Dans les années (pii suivirent, le Palais-Royal servit de rendez-vous à une foule de personnages dont le génie de Hal/.ac nous a conservé les types. Dans cette sorte de caravansérail cosmopolite se renconti'aient toutes les séductions du plaisir et du luxe. Aujourd'hui, ces lieux sont tristes et solitaires, malgré l'éblouissement des dorures scintillant à la clarté des lampes électri(iucs, et on ne parvient pas, eu dépit des plus ingénieux et des plus persévérants ell'orts, à leur rendre leur vogue d'autrefois.
Entre le boulevard Saint-Michel et le boulevard Saint-Germain, la rue de l'Ecole-de-Médecine, étroite, tortueuse, irrégulière, présente la physionomie des rues du vieux Paris. Elle sépare l'École pratique avec ses laboratoires, ses musées, ses salles de dissection, de la Faculté à la colonnade historique, aux salles de thèses richement décorées, à la somptueuse salle de conseil. On a eu la bonne pensée de respecter, dans les agrandissements successifs, les bâtiments de l'ancienne École de nu-decine et de chirurgie. Cet intéressant spécimen architectural servira de point de départ aux investigations historiques auxquelles donne lieu ce quartier, riche en souvenirs de la Révolution.
Avec sa porte monumentale sur le boulevard Saint-Germain, ses longues façades sur les rues Ilautefeuille, Racine et Monsieur-le-Prince, la Eaculté de médecine d'aujourd'hui occupe une surface considérable, jugée encore insuffisante. Quelle dill'érence d'étendue avec les bâtiments que Gondouin construisit pendant les dernières années du règne de Louis XV et à l'inauguration desquels Louis XVI présida! L'amphithéâtre à coupole.
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lACADE DE GO.NDOL'IN
sur les gradins duquel douze reuls auditeurs pouvaieut prendre place, subsiste seul eu arrière de la cour rectangulaire, profonde de vingt et un mètres et large de trente et un, qui, avec ses arcades soutenues par un double rang de colonnes, était considérée comme un chef-d'œuvre à force de ressembler à un péristyle grec. Ce portique est surmonté d'un étage en manière d'attique, dont la ligne de fenêtres est interrompue en avant par un grand bas-relief représentant Louis X\' entre la Sagesse el la Bienfaisance. A l'intérieur de la cour, sur la l'açade de fond qui précède l'amphithéiMre, se voient, se donnant la main sur un autel, la Théorie et la Pratique, toutes deux indispensables à l'exercice de la médecine.
La rue actuelle de l'Ecole-de-Médecine s'appelait autrefois des Cordeliers. Elle bordait au nord le couvent des religieux ainsi appelés de la corde dont ils se ceignaient en guise de ceinture. Leur monastère était limité à l'est par le collège d'Harcourt, maintenant le lycée Saint-Louis, au sud par la rue Monsieur-le-Prince, à l'ouest par la rue qui s'appelait jadis, à cause d'eux, de l'Observance, et qui porte de nos jours le nom de rue Antoine-Dubois. Le réfectoire des moines reste seul debout : c'est le musée Dupuytren, collection de curiosités anatomiques à. l'usage des étudiants.
La salle où avaient lieu les discussions théologiques, ÏAtila Uieologica, servit dès 1790 aux séances du'club des Cordeliers. Démolie, elle a cédé la place à un amphithéâtre de dissection. Les anciens jardins ont, eux aussi, disparu lors de la construction de l'École pratique.
SOL lliMIlS DE LA KEVOLITIO .\ 2'.1
En tlesoendaiil la ruo des Cordeliers, dans la partie qne rouverlurc du boulevard Saint-Germain a lait détruire, on rencontrait, il y a quelques années encore, les maisons qu'avaient habitées des hommes célèbres par le rôle qu'ils ont joué au cours de la Révolution, le boucher Legendrc et surtout Danton et Marat.
Le premier logeait dans la rue des Boucheries, et devant sa porte coulait un ruisseau toujours rouge du sang des animaux abattus. Ses manières étaient rudes et grossières; il ne se piquait pas de littérature, mais à l'occasion son langage empruntait à son métier même de saisissantes images. C'est lui (jui', (jucdques jours avant le supplice du roi, s'écriait à la tribune : « Egorgeons le cochon! Faisons-en autant de quartiers qu'il y a de départements, pour en envoyer un morceau à chacun : la tèle restera à Paris, suspendue à la voûte de cette salle! » Plus tard il proposait de mettre en réquisition les étaux des bouchers pour y hacher les aristocrates et les riches. « Quant à moi, ajoutait-il, j'éventrerais avec plaisir un noble, un riche, un homme d'Etat ou un homme de lettres, et j'en mangerais le cœur! » C'était un ami inlim(^ du cordonnier Simon, son voisin. Leirendrc, en homme pratique, résolut de léguer son corps à l'École de médecine. Il voulait, disait-il, « être encore, après son décès, utile à l'humanité ».
Dans un des nombreux retraits qui rompent l'alignement tlu boulevard Saint-Germain, sur une petite place bordée d'arbres, se dresse la statue en bronze de Danton. Le r()ugu<nix tribun, dans l'atlilude menaçante qui lui était familière au cours de ses grands mouvements oratoires, semble lancer à l'Europe son audacieux défi. Par ce monument, l'édilité parisienne a voulu marquer que tout près de là, dans la rue des Cordeliers, s'élevait la maison du célèbre conventionnel, 1 holel du Commerce, que des nécessités de voirie ont fait démolir.
Avocat sans fortune, d'origine champenoise, natif d'Arcis-sur-Aube, Danton avait épousé Gabrielle Charpt'iili<'r, lillc d'un cafetier, avec laquelle il s'établit dans un logement assez vaste donnant sur la cour du Commerce. Le ménage vivait heureux, et, dans le charme de la vie de famille, celui (|ui, plus lard, fut accusé des massacres de septendjre, souriait au berceau de son enfant. La Révolution précipitant les événements, Danton qui y |)rit part dès le début avec toute la clialour de son Icnqx'iament, fut nommé ministre de la justice, et le bourgeois d'Arcis alla occuper l'hùlcl de la Grande Chancellerie. Dans sa haute situation, avec sa nature sensuelle et les multiples occasions qui s'ofl'raient à lui, il but largement à la coupe des plaisirs. Sa femme étant morte de chagrin, dit-on, il s'éprit