LE CAMPANILE DU DOME
BONANNO. — GUILLAUME D'iNSPRUCK.
Nous n'avons cité que des imitations exactes du style du Dôme, mais les successeurs de Buschetto furent loin d'adopter servilement ses exemples. Nous allons voir construire des monuments d'une tout autre forme, quoique revêtus du même style, et nous pourrons y saisir l'alliance précieuse de la tradition unie à la liberté de l'inspiration.
Santa- Agata (pi. xvi). — La petite chapelle de Sanla-Agata, élevée derrière l'abside de San-Paolo-a-Ripa, en est une preuve remarquable. Cet édifice n'a aucune analogie avec les monuments précédents. Il est octogonal et terminé par un toit pyramidal ; construit tout en briques, il n'a en marbre que les colonnettes et les chapiteaux, dont la sculpture est des plus simples. Il ne rappelle en rien le style romain, c'est du roman mêlé à de l'arabe, comme l'indique sa similitude avec certains tombeaux de Césarée. •
Aucune inscription ne nous révèle l'âge de ce curieux édicule. Le vocable de cette chapelle résout cependant un peu la question; on sait, en effet, que sainte Agathe fut martyrisée à Palerme en 251, et que sa mémoire devint en Sicile l'objet d'une profonde vénération; on peut donc
croire que le culte de cette sainte se répandit à Pise après la prise de Palerme, en 1063, et que la construction du sanctuaire qui lui fut consacré remonte à cette époque. Le peu de sculpture qui accuse un style confirmerait cette conjecture.
Ce monument n'est pas le seul à Pise de cette forme si originale; Dioti-Salvi, l'un des plus remarquables continuateurs de Buschetto, éleva dans cette ville, vers le milieu du xn e siècle, deux édifices à toit conique : le Saint-Sépulcre et le Baptistère.
Saint-Sépulcre (pi. xvn). — Nous pensons, néanmoins, que l'idée et le plan du Saint-Sépulcre lui vinrent de plus loin.
On se rappelle que Tordre des Templiers fut fondé à Jérusalem en 1118, et qu'en 1187, après la chute du royaume de Lusignan, ils se répandirent dans toute l'Europe où ils comptèrent jusqu'à 9,000 maisons. Il paraît que , même avant ce temps, ils possédaient des établissements en dehors de la Palestine, et le couvent qu'ils bâtirent à Pise, vers la moitié du xn e siècle, est sans doute un des plus anciens. Remplis des souvenirs du Saint-Sépulcre, ils voulurent certainement posséder un sanctuaire qui, par ses formes, leur rappelât le lieu saint qu'ils étaient chargés de défendre.
Aujourd'hui le Saint-Sépulcre de Jérusalem ne ressemble aucunement au Saint-Sépulcre de Pise, mais celui de Jérusalem a changé, au lieu que celui-ci a gardé sa forme primitive. En effet, on retrouve exactement la silhouette adoptée par Dioti-Salvi, sur le sceau des chanoines qui desservaient le véritable Saint- Sépulcre au
xi e siècle; précieux reste dont nous devons la publication à M. le comte de Vogué 1 .
C'était, pensons-nous, l'usage des Templiers de copier l'église de Jérusalem dans tous leurs établissements. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, le Saint -Sépulcre de Ségovie affecte une disposition analogue à celle de Pise.
Si Dioti-Salvi s'inspira du modèle qu'on lui proposa pour l'ensemble, pour le toit pyramidal, pour le portique circulaire au pourtour, avec des jours pris au-dessus, il fut loin d'abandonner les traditions romanes; les arcs intérieurs sont en ogives , comme les grands arcs doubleaux du Dôme, et on sent que tous les éléments de cette architecture émanent de cette source.
Le Campanile, à demi ruiné, fut restauré en briques dans la partie supérieure. On lit à la base les inscriptions suivantes, qui font considérer Dioti-Salvi comme l'auteur de ces constructions :
VI VIS OPBRB FAMUCATOR ^
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^P rrÉSl*Vfeî A *muflVïVsi*
Il est incontestable que cette tour fut bâtie en même temps que l'église, car les murs ont leurs parements bruts et la corniche est dépouillée d'ornements dans l'étroit intervalle qui sépare les deux édifices.
Baptistère (pi. xvm), fondation (1153). — Précisé-
1 . Pour compléter notre élude sur ce sujet, nous donnons, planche xxxiii, une miniature conservée à SainX-Nicolas où l'auteur a Gguré le temple de Jérusalem sous la forme du Saint-Sépulcre. -
ment à la même époque, Dioti-Salvi commençait le bap-r tislère de Saint-Jean, en face la cathédrale. Une inscription, placée sur le premier pilier, à droite en entrant, mentionne la date, et une seconde, sur le pilier à gauche, le nom de l'architecte.
fjigjiik Buim • nu* a a-
Lr/V
+ DEOTISÏÏLVI SRKGIFERHYKISOPIS.
Les fondations furent jetées sous le consulat de Cocco di Tacco Griffi.
Cinetto-Cinetti et Arrigo-Cancellieri, tous deux originaires de Pise, furent choisis pour seconder Dioti-Salvi et diriger les travaux sous ses ordres. Nous ne saurions dire au juste la position qui fut réservée à ces deux collaborateurs; ils auraient joué alors à peu près le rôle de nos entrepreneurs de bâtiments, puisque, d'après Marangone, ils se chargeaient d'amener les matériaux à pied d'œuvre, et qu'ils firent venir de l'île d'Elbe ou de la Sardaigne plusieurs des grosses colonnes du rez-de-chaussée.
Les constructeurs modernes de Paris se seraient vus dépasser eux-mêmes pour la rapidité des travaux en cette occasion. Vasari rapporte que, suivant un manuscrit des archives du Dôme, les colonnes, les pilastres et les voûtes, auraient été élevés dans l'espace de quinze jours.
Suspension des travaux. — Telle fut la rapidité qui présida à l'érection des deux premiers ordres; puis, faute d'argent, l'ouvrage resta en suspens. Les dons de Roger,
roi de Sicile, avaient déjà puissamment aidé à cette construction; mais, pour l'achever, on fut obligé, en 116ft, d'avoir recours à une contribution générale. Il se trouva alors 34,000 familles 1 qui y contribuèrent en payant chacune un denier ou sol d'or, équivalant à un florin.
Corrections. — L'œuvre put alors se poursuivre, mais l'histoire de la construction nous fournit peu de renseignements, et on est obligé de les chercher sur l'édifice lui-même. Un examen attentif y fera découvrir des parties commencées, puis abandonnées, qui témoignent de l'incertitude des plans ou des modifications apportées au plan primitif.
Au niveau des grandes impostes intérieures on trouve des naissances de voûtes d'arêtes, avec de grosses baguettes A (fig. lu) pour en décorer les nervures, et on s'aperçoit que cette construction fut interrompue pour faire place à une voûte en berceau beaucoup plus haute et coupée de distance en distance par des arcs dou- Fig. h. - voûtes du pre- bleaux. Nous avons cherché à rendre mier étage. compte de cette singularité dans le
croquis ci-contre ; on ne sera pas moins étonné de voir d'anciennes fenêtres à demi bouchées par ces arcs doubleaux.
* . Malte-Brun porte à cent vingt mille âmes la population de Pise au temps le plus florissant de la république.
L'inscription suivante qu'on lit au premier étage où ces changements eurent lieu, relate clairement la date d'une sorte de reconstruction :
ANNI. DNI. MCCLXXVIII EDIFICHATA. FVIT DE NOVO.
Nous donnons plus loin, page 67 (fig. 19), un facsimilé de cette inscription.
En effet, sous la coupole écrasante qui couronne l'édifice et sous un fatras gothique rajusté après coup, on retrouve une forme de toit plus svelte et plus élégante, qui décèle la même main qu'au Saint-Sépulcre. Enfin, comme à l'ancien Sépulcre de Jérusalem , on constate que le cône était tronqué par le haut, si bien que le sol intérieur est encore incliné pour l'écoulement des pluies. Depuis peu on a découvert un document curieux du xv e siècle, d'après lequel les chanoines s'engageaient à construire la calotte hémisphérique du sommet. Nous avons essayé (pl.xix et xx) de rappeler la première pensée de l'auteur, en dégageant le haut de l'édifice du comble sphérique et des fioritures si peu en harmonie avec la simplicité noble et sévère du soubassement.
Description. — L'extérieur, tel que nous le trouvons aujourd'hui, se compose, à rez-de-chaussée, de colonnes corinthiennes engagées dans les murs et qui soutiennent des arcs en plein cintre (pi. xxi); au premier étage, d'une galerie circulaire surmontée à son tour par les ornements bizarres dont nous venons de parler.
A l'intérieur, trois gradins sont disposés tout autour de l'église, et forment une espèce d'amphithéâtre qui faci-
6a MONUMENTS DE PISE.
lftait aux fidèles la vue des cérémonies. Huit colonnes isolées et quatre piliers soutiennent la loge du premier étage. Au milieu du baptistère (pi. xx) , est une cuve octogonale en marbre, avec des rosaces très-détaillées, et sculptées, dit-on, par le Siennois Lino. Elle est élevée de trois degrés.
Au commencement du xiv e siècle, un autel (pi. xx) fut élevé près de cette cuve par un certain chanoine Galginus, qui en fit don au baptistère. Nous avons transcrit l'inscription qu'on lit à droite et qui fait mention de cette circonstance, et nous la donnons ci-contre (fig. 15) .
Campanile. — La cathédrale, dotée d'un baptistère, manquait encore de campanile.
En 1155, un architecte vénitien nommé Buono avait bâti le campanile de Saint-Marc. Les Pisans, saisis du désir de rivaliser avec les Vénitiens , conçurent le projet d'en élever un plus magnifique, et ils confièrent cette tâche patriotique à Bonanno *, qui s'était distingué dans la composition et la fonte des portes du Dôme et dans l'érection des nouveaux remparts.
Ce grand artiste se montra à la hauteur de sa mission, et, tout en s'inspirant des éléments d'architecture des monuments environnants, il sut créer une œuvre originale et harmonieuse.
Bonanno fut moins heureux pour sa construction que dans le choix des formes élégantes qu'il sut trouver. Tout le monde connaît l'effrayante inclinaison de cette tour, et
4. Le nom do Bonanno a été retrouvé dans des fouilles au pied de la tour sur un fragment d'inscription (V. pi. xxnj.
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beaucoup de gens se demandent s'il n'y a pas dans ce phénomène une bizarrerie d'artiste. Ce préjugé est si répandu, qu'on trouvera peut-être quelque intérêt à suivre l'étude détaillée dont cette question a été l'objet pour nous.
La première impression, en arrivant au pied de la tour, suffirait presque pour réfuter les singulières opinions formulées en cette circonstance, comme celles qui attribuaient à l'architecte la pensée de symboliser la: république penchant alors vers sa ruine *.
On commence par être si effrayé, qu'il faut songer pour se rassurer à tous les siècles qui, sans la détruire, se sont assis sur son sommet, et on conclut déjà que, dans un terrain marécageux, où tous les monuments tassent, où les tours, comme celles de Saint-Michel ou de Saint -Nicolas, se sont affaissées, où toutes les maisons sont fondées sur pilotis, il aurait fallu être insensé pour tenter une pareille aventure. Mais, pour achever de se convaincre que c'est au sol seulement qu'on doit attribuer cet accident, il suffit de suivre la construction pas à pas. On assistera alors au spectacle saisissant des continuelles inquiétudes de l'auteur, de ses efforts constamment déjoués, et de son audacieuse habileté pour triompher de la faiblesse du sol.
Fondation (pi. xxm et xxiv). — La tour est fondée la vigile de Saint-Laurent de l'année 117Û, ce que nous apprend l'inscription à droite de l'entrée.
L'œuvre s'élève alors sur de larges et profondes fon-