ARCHITECTURE MILITAIRE ET CIVILE
Nous ne nous sommes à peu près occupés, jusqu'ici , que des édifices religieux, dont les sommets élevés vers le ciel dominent presque seuls l'obscurité des siècles. Ils sont les points de repère dans ces âges reculés. Mais voici que nous nous avançons vers des temps plus clairs, où l'ensemble des monuments et de l'histoire va nous apparaître plus nettement, et l'architecture militaire, l'architecture civile elle-même , viendront compléter le tableau que nous essayons de tracer des édifices de Pise. Moins hien conservés, pour la plupart, que les églises placées sous l'égide de la foi , ces édifices, à partir du xn e siècle, ont laissé cependant des restes assez complets pour former une étude intéressante.
Fortifications. — Enceinte. Face occidentale. — S'il est très-difficile d'établir la position du premier et du second cercle de murailles, pour le troisième que nous allons examiner, nous pouvons suivre partout les remparts encore debout, et nous avons entre les mains les renseignements les plus précis sur leur construction.
Au milieu du xn° siècle, les murailles du second cercle avaient été débordées depuis longtemps par les ha-
bitations particulières, qui les dérobaient complètement à la vue. C'est ce qui explique le récit de Benjamin de Tudela, chef des rabbins, qui visitait en 1159, à Pise, les écoles hébraïques, quand il affirme que la ville n'avait aucune ceinture de remparts : civitas nullo cincta muro.
On doit croire pourtant qu'aussitôt après l'achèvement du Dôme, les Pisans songèrent à en défendre les richesses contre leurs ennemis; ils commencèrent même ce travail avant 1140, comme le prouvent plusieurs manuscrits qui constatent qu'alors la via Santa-Maria était renfermée dans la cité. La face orientale des murs, d'après ce document, était donc achevée.
On y avait réservé six portes, qui toutes sont bouchées aujourd'hui. Elles sont cintrées en ogives, et se trouvent considérablement remblayées du côté de la ville, mais dégagées au dehors.
Ce mur porte l'empreinte de trois âges de constructions différentes : à l m 50 au-dessus de terre, on remarque de petits matériaux très-soignés, qui correspondent sans doute à la première époque ; puis une zone de grosse construction de 3 m de hauteur, enfin, au-dessus, on aperçoit encore de grosses pierres moins bien cimentées, et dont les ruines furent peut-être relevées après les grands désastres de la république.
Cette face occidentale ne dut pas être d'abord étendue jusqu'à la place du Dôme, puisque en 1154 Bonanno fut chargé de continuer la muraille commencée à la porta al Mare.
Ces travaux traînèrent en longueur, car en 1157, les Pisans, redoutant les intentions de l'empereur Barberousse à leur égard, lors de son voyage à Rome, où il allait
s'emparer de la couronne, s'empressèrent de construire des défenses provisoires pour suppléer aux murs de pierre qui leur manquaient. Michèle da Vico raconte ainsi ce fait : Circumjiçierunt civitatem castellis et turribus ligneis et bertreschis, pro timoré Frederici régis Romam venientis.
Porta al Leone. — Faces septentrionale et orientale. — On s'était arrêté vers la Porta al Leone. Au-dessus du mur on voit un lion de marbre blanc d'un bel aspect,
placé autrefois sur une console en dehors de la ville et qui probablement fit donner son nom à la porte. Près de cette entrée importante et pour la protéger, s'élevaient deux tours séparées (fig. 20) qui furent envahies en 1369 par les ennemis et dérasées par ordre de Gambacorti. Tronci Fig 20. - Tour de îa Porta a i fait aussi mention d'un antiporto, Leone (d'après une marqueterie c'est-à-dire d'une double enceinte
du Dôme).
au-devant de l'entrée.
De là, la muraille prenait la direction de la porte Calcesana, jusqu'à laquelle on comptait sept portes intermédiaires.
On la poursuivit ensuite jusqu'au ponte délia Spina, aujourd'hui alla fortezza, où l'on vient de dégager la jolie porte aile Piagge .
Face méridionale. — Enfin, la Ghinsica elle-même fut enveloppée dans des murailles semblables. Elles étaient, dans ce dernier parcours, percées de cinq
portes, dont la dernière, Porta Legatia, aujourd'hui al Mare, était munie d'un fossé, d'un pont-levis et de con- Irescarpes.
Un ancien document fait encore mention, en cet endroit, d'une porte San-Paolo; il rappelle que les processions sortaient par cette porte, dont on ne retrouve aucune trace aujourd'hui. Les Florentins rasèrent certainement cette partie des remparts, où se dirigea leur attaque. Le seul souvenir qui nous reste de l'ancien état de choses est le tableau de Vasari qu'on voit dans le grand salon du Palais-Vieux, à Florence. S'il faut en croire le témoignage de ce peintre, malheureusement peu exact, la muraille, à partir de San-Paolo-a-Ripa , s'éloignait perpendiculairement au fleuve, puis» retournant parallèlement, était garnie d'une tour et d'un bastion. C'est là que les Florentins avaient pratiqué leurs brèches, et derrière ces murailles démantelées on aperçoit d'autres défenses en terre élevées à la hâte par les courageux Pisans, dont l'artillerie foudroie les assiégeants.
Construction. — Dans tout le pourtour de cette enceinte, on remarque des bandes de constructions différentes qui accusent plusieurs époques. Au xiv e siècle, on dut percer plusieurs portes et couronner la muraille de créneaux carrés comme les faisaient les Guelfes et munis de meurtrières. Ainsi, une inscription de 1342 fixe à cette époque la construction de la porta al Leone. Par une délibération degli Anziani, du i cr juillet 1346, Ranieri délia Gherardesca reçut le titre de maître des murs de Pise depuis la porte al Parlascio jusqu'à la porte Calcesana, en récompense de 10,000 florins d'or qu'il donna
pour les élever. Un manuscrit de l'hôpital de Santa-Chiara mentionne également un certain Giov. Filippo Bucci, qui plus tard, en 1346, fait un payement à Cecco di Lemo, directeur des travaux des fortifications.
Il s'agit évidemment là de restaurations ou de reconstructions , et non du plan primitif.
Fig. 21. — Torre Guelfa en tête du pont al Mare.
Citadelle et arsenal. — A l'enceinte continue se rattachait, à l'ouest, près de l'Arno, une citadelle qui protégeait l'arsenal des Pisans. Cet arsenal fortifié et flanqué de trois tours fut construit en 1200, sous le podestat guelfe Porcari, en remplacement de l'ancien, devenu insuffisant.
Deux tours, Guelfa et Ghibellina, reliées jadis par un rempart existent encore ; la Guelfa est en tête du ponte al Mare (fig. 21) .
Cet arsenal était assez considérable pour contenir sept cents galères , leurs magasins de bois , de matériel naval , et jusqu'aux logements des ouvriers. Plus tard il s'accrut de deux petits bâtiments dont Tronci dit avoir vu les ruines ; il fut dévasté en 1406 par les Florentins.
Forteresse de la Vermca. — En dehors de la ville, pour compléter leur système de fortiBcations , les Pisans possédaient beaucoup de châteaux. Le plus célèbre, dans le voisinage, est celui de la Verruca, dont l'utilité stratégique était immédiate pour la défense de la ville. Élevé sur la cime de la Verruca, la montagne la plus haute des environs, il dominait, comme une vigie, une immense étendue de territoire, de sorte que les sentinelles qu'on y plaçait, apercevant une grande partie de la Toscane, et même, dans les beaux jours, les côtes de la Provence, pouvaient, avec des signaux, avertir les habitants des démarches de l'ennemi. L'utilité de ce fort avait été reconnue avant l'érection des remparts de la ville, et sa construction remonte aux premières années du xn* siècle, comme l'indique l'inscription qu'on lit sur un bastion à l'ouest :
A DI DODICI. GYGNO. MGIII.
Il est bâti en pierres équarries, et se confond avec les rochers qui lui servent de base et d'où l'on tire les meilleurs matériaux du pays.
Habitations. Tours. — Nous n'aurions qu'une idée imparfaite de l'époque si nous n'examinions les restes d'architecture civile comme nous avons essayé de le faire pour l'architecture militaire. Elle porte un cachet particulier de ressemblance avec celle-ci, et emprunte aux mœurs du temps son caractère de rudesse et d'austère grandeur. Dans ces constructions destinées à la guerre plus encore qu'à 4a paix, et à la guerre entre voisins, les tours occupaient nécessairement une très-grande place.
L'usage de bâtir des tours, d'où vient, dit-on, le nom de Tyrrhéniens, fut de tout temps fort répandu en Toscane. Les Pisans avaient, dès l'époque la plus reculée, la réputation d'élever habilement ces sortes d'édifices, puisque nous voyons, en 1126, les Milanais leur demander des architectes pour construire des tours de bois contre une ville ennemie.
Nombre des tours. — Les récits des historiens s'accordent à affirmer que Pise était remplie de tours.
Le rabbin Benjamin, dont il a été question plus haut, et dont le témoignage oculaire est précieux , parle de leur multitude en ces termes qu'il ne faut pas, suivant nous, prendre à la lettre : Est autem hœc civitas maxima decies mille turribus instructa; quibus in œdibus extructiSy orto dissidiO; ad mutua bella utuntur i .
On lit dans Muratori que, sous l'empereur Frédéric II : IVobilium locupletum erat gloria turres habere. Quo tem-
\ . Cette grande cité est munie de dix mille tours. Elles sont bâties dans les habitations, et lorsqu'une discorde s'élève, elles servent à la guerre civile.
pore urbes Italiœ singulœ mullis turribus inclytœ florebant i .
Lanci , qui rapporte que cette manière de construire était générale en Toscane, en estime le nombre à 10,000.
Dempsero et Marangone portent à 15,000 le nombre des tours de Pise, ajoutant que chaque maison était une tour.
Tronci soutient sérieusement qu'il y avait 16,000 tours, et il dit que, le 1 er août, on arborait sur leurs sommets trois étendards portant , l'un les armes de l'empereur, l'autre de la commune, et le dernier du peuple.
D'autres écrivains comparent Pise à une forêt de tours.
Constmction (pi. xxvm). — Il reste trop peu de ces constructions pour qu'on puisse apprécier nettement leur caractère primitif. Une des mieux conservées et des plus anciennes est située derrière San-Frediano, tout près de l'antique porta Aurea. Nous avons essayé, sur la gravure à laquelle nous renvoyons, de restaurer les balcons dont cette façade était munie, et qui servaient alternativement à l'agrément ou à la défense 2 .
Immédiatement au-dessus des arcs en ogives, on voit une rangée de trous qui traversent entièrement le mur. Tout l'édifice, jusqu'à cette hauteur, semble destiné à être caché, à cause de l'absence complète de moulures et d'ornements. A ce dernier étage,
1. Les nobles riches se faisaient gloire d'avoir des tours. A celte époque, chaque ville d'Italie montrait son éclat par une multitude de tours.