‹ Les monuments de Pise au moyen ageChapitre 39 sur 44 · Schlegel, T/worie des beaux-aris · texte numérisé non relu

Schlegel, T/worie des beaux-aris

Les encadrements de ces tableaux ne sont pas moins soignés, et certaines figures ont le fini» de véritables miniatures. Entre les deux tableaux on lit des inscriptions rappelant les sujets qui s'y trouvent traités.

Parmi tous les peintres qui travaillèrent sur ces vastes murailles du Campo-Santo, nous pourrions suivre les œuvres de : Ugolino de Sienne, Pietro Laurati, Spinello, Nello di Vanni, Agostino Ghirlanda, Pietro d'Orvieto, Taddeo Bartoli, Vittore Pisanello; mais, pour ne pas fatiguer par cette longue nomenclature, nous voulons noter seulement, dans cette vieille et intéressante école, les points les plus brillants qui doivent en éclairer l'étude.

Andréa Orgagna (1329-1389) (pi. lxiv). — Andréa Orgagna, entre (ous, mérite de nous arrêter 1 ; il est avec le Dante une des personnifications les plus frappantes du moyen âge italien, dans ce qu'il peut offrir de mystique et d'effrayant: si Giotto nous rappelle les gracieuses descriptions du paradis, Orgagna nous présentera quelque reflet des scènes terribles de l'enfer.

Orgagna était fils de Cione, habile orfèvre de Florence ; il apprit la peinture de son frère Bernardo et d'Angelo Gaddi, la sculpture et l'architecture d'Andréa Pisano. Il réussit dans ces trois arts au point d'être regardé comme un prodige, même par ses contemporains ; il prit un peu de la manière de Giotto dont il continuait l'œuvre, mais il le surpassa pour l'effet dramatique de ses composi-

1. Ses peintures sont des mieux conservées, à cause de la précaution qu'il prit de les isoler du mur par une claie de roseaux qui recevait l'enduit, en laissant un intervallo de 4 ou 5 centimètres.

tions. Francesco Saccheti le déclare le premier des peintres après Giotto.

Cette haute renommée engagea les Pisans à l'appeler au Campo-Santo où il commença par son immense sujet du Triomphe de la Mort. Il y représente la mort sous les traits d'une vieille femme 1 , pâle, à l'œil farouche; il lui donne les ailes des animaux de nuit et lui met une faux à la main. A terre, gît une masse confuse d'hommes et de femmes de tout âge, de toute condition, comme les tristes trophées de cet affreux triomphe. Des anges viennent leur arracher de la bouche l'âme représentée sous la forme d'un enfant, beau symbole de la petitesse de l'homme prêt à paraître devant le souverain juge. Les anges ravissent les âmes justes vers le ciel, tandis que les démons s'emparent des âmes méchantes pour les porter sur la cime d'une montagne et, de là, les jeter dans les cratères enflammés de l'enfer.

Orgagna suivit l'usage d'écrire sur des légendes sortant de la bouche de ses personnages la parole qu'il leur prêtait. Selon Vasari, il imita Buffalmacco qui avait été applaudi à Pise pour avoir mis ainsi ses figures en scène. Plusieurs de ses légendes ont été effacées par le temps et le vandalisme du xvi e siècle. Quelques -unes subsistent encore, entre autres celle-ci que l'auteur met sur les lèvres des malheureux et des infirmes implorant vainement leur délivrance de la mort :

\. Cette figure, retouchée au xvi e siècle, a perdu de son mérite. On juge, par les parties intactes, de la beauté du dessin primitif. Elle était couverte d'une espèce de cotte de mailles dont on retrouve des restes, au lieu de la lourde jupe que nous lui voyons.

Da cbe prosperitade ci ba lasciati , morte medicina di ogni pena, Deh vieni a dare a noi fui lima cena l .

Ces mots ajoutent beaucoup au pathétique de la situation, et quoique Vasari se moque de cette mode qu'il appelle barbare, ils viennent bien en aide à la peinture. La mort, négligeant les supplications des infortunés, dirige ses coups contre les vies les plus heureuses. Le contraste est vraiment dramatique, c'est de la poésie la plus saisissante.

Au milieu d'un bosquet qui semble l'asile du bonheur, où le peintre, avec un charme merveilleux, semble avoir réuni toutes les délices de ce monde, de jeunes gens, de jeunes femmes conversent et chantent ensemble, tandis que des amours voltigent sur leurs têtes et leur lancent des traits. Mais derrière ces roses et ces buissons parfumés, la terrible Faucheuse approche, le fer levé, et dans un instant ces joyeuses existences auront disparu.

Si habile dans l'art d'émouvoir, Orgagna ne l'est pas moins dans la composition générale ; il n'a pas négligé ce que j'appellerai l'idée monumentale de son tableau, cette sorte de pondération dans la pose du sujet que tous les grands maîtres ont respectée. Comme pendant aux brillantes et trompeuses vanités du monde, il a imaginé une cavalcade de rois et d'hommes fortunés rencontrant une série de sépulcres ouverts où gisent d'anciens puissants de la terre. Saint Macaire descend de son her-

\ . Puisque le bonheur nous a délaissés,

mort, remède de tous les maux , Ah ! viens nous donner le suprême repas !

mitage et, montrant les cadavres aux heureux cavaliers, leur prédit prochainement le môme sort. Des rois debout devant des rois morts, quelle étonnante antithèse! Cette partie du tableau est un chef-d'œuvre et témoigne dans les physionomies d'un art accompli ; la jeune femme à cheval, qui tout à l'heure poursuivait gaiement la chasse, s'arrête soudain, incline sa tête sur sa main ; elle devient pensive devant ce redoutable spectacle, et oubliant la fête, sa parure, ses compagnons, elle tombe dans une rêverie profonde; elle laisse percer ensemble dans son beau visage la compassion, l'effroi et la prière. Les hommes paraissent moins absorbés par ce sentiment de crainte religieuse, celui par exemple qui se bouche les narines ; cependant tout s'arrête; on se tait, on réfléchit; un piqueur, encore tout enflammé de la course, retient les chiens pour écouter les paroles de Macaire ; les chevaux eux-mêmes, aux formes étrusques, semblent dresser l'oreille et reculer d'horreur.

Comme Dante dans son poëme, Orgagna a fait de ses personnages des portraits contemporains.

On nous pardonnera d'insister si longuement sur l'œuvre d'Orgagna, mais, selon nous, c'est la merveille du Campo-Santo; c'est le trône de la peinture pisane.

A droite du Triomphe de la Mort, Orgagna a peint le Jugement dernier, dans lequel il s'est surpassé; il a figuré dans le milieu le Sauveur et sa mère assis dans des nimbes formés d'arcs-en-ciel. Le souverain juge, d'un geste qui montre aux hommes les stigmates de la Passion, prononce l'arrêt irrévocable; la sainte Vierge penche la tête du côté des condamnés et les suit d'un regard miséricordieux et maternel jusqu'aux bords de l'abîme où les dé-

mons les entraînent déjà. Assise auprès du Christ, elle domine les apôtres rangés en demi-cercle, de chaque côté de ce tribunal; comme le Dante le chantait:

E corne quinci il glorioso scanno Délia Donna del Gielo, e gli altri scanni Di sotto lui cotanta cerna fanno.

Au-dessus des apôtres trois anges de chaque côté exaltent les instruments de la Passion comme les pièces de conviction de ce procès suprême.

Dans cette scène de la justice divine, tout est pondéré et dans un admirable équilibre qui rappelle la composition de la dispute du saint sacrement. Entre les deux nimbes de Jésus et de Marie, et à leurs pieds, deux anges sonnent de la trompette qui réveille les morts. Un ange effrayé de ce jugement terrible se voile à demi la face et se ramasse en lui-même pour secouer un frisson de terreur, tandis qu'un quatrième ange debout, immobile, tient de chaque main les irrévocables sentences, comme les poids de la balance éternelle.

Rien n'est en désordre malgré les multitudes qui sortent des sépulcres. Au milieu, l'archange saint Michel, revêtu d'une puissance purement spirituelle et dans les mains duquel l'épée n'est qu'un symbole, sépare les bons des méchants. Ces foules triées par le glaive divin renferment des détails d'une grande beauté.

Michel-Ange admirait beaucoup le talent d'Orgagna et particulièrement ce tableau qui a dû l'inspirer à la chapelle Sixtine ; un jour que Côme I er lui demandait un projet de palais pour les magistrats, il lui conseilla de continuer la loge des lances autour de la place de Florence, ajoutant

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qu'il ne connaissait rien au monde de supérieur à cette œuvre d'Orgagna. Malgré son admiration pour ce génie extraordinaire, il n'en a pas saisi le sentiment religieux. Michel-Ange sacrifiait trop la pensée au dessin, et sous ses savants assemblages de muscles, il oubliait trop que l'âme en est le ressort. Son Jugement dernier, qui est une merveille anatomique, ne passera jamais pour un tableau religieux. Son Christ, dépouillé de cette solennelle tranquillité du juge souverain, n'est plus séparé des autres personnages par le nimbe divin, ce n'est plus qu'un athlète victorieux terrassant ses ennemis ; Marie a perdu son trône mystique, elle n'est plus la reine du ciel , c'est une femme effrayée, une femme ordinaire, qu'on pourrait prendre au besoin pour la mère de Coriolan cherchant à calmer la colère de son fils. Chez Orgagna les décrets célestes s ? exécutent dans un ordre solennel qui en rehausse la puissance ; dans le tableau de Michel-Ange le désordre est partout et rejaillit du milieu de la troupe des damnés jusque dans les rangs désunis des bienheureux.

On trouvera peut-être téméraire de placer ici le peintre du moyen âge au-dessus du peintre qui fut la gloire de la renaissance, et pourtant il le faut si l'on préfère le sentiment à la chair, même austère, la peinture du ciel aux images de la terre ; enfin on se rangera sans doute à ce point de vue en songeant que Michel-Ange lui-même, à la fin de sa vie, se repentit, dans ses poésies, d'avoir tant donné à la science du corps et si peu à l'art spiritualisle.

Bernardo Orgagna. — Le moyen âge, dont je suis éloigné de me faire l'apologiste universel, s'élève tantôt à une grande hauteur sous le souffle de la foi chrétienne, et

tantôt retombe dans la trivialité la plus triste sous le poids d'un reste de barbarie. On est frappé de ce singulier spectacle soit en lisant le Dante, soit en examinant ces peintures. Auprès de l'immortelle composition d'Andréa Orgagna, son frère Bernardo a peint un enfer où les détails les plus grotesques et les plus cyniques, sont représentés avec une audace révoltante. Hâtons-nous d'ajouter, pour la gloire des Orgagna, que cette fresque fut gâtée en 1530 par Sollazino 1 .

Benozzo-Gozzoli (pi. lxv et lxvi). — L'art du moyen âge jette son plus vif et à peu près son dernier éclat avec Orgagna et disparaît derrière ce grand homme. Devant Benozzo-Gozzoli, qui le remplace au Campo-Santo, et qui conserve pourtant mieux que ses conlemporains la candeur primitive, on aperçoit déjà les horizons de la renaissance qui grandissent rapidement. Nous quittons maintenant ces personnages roides et compassés, mais dont la simplicité naïve nous charmait; la grâce se répand partout, mais aux dépens de la pensée mystique ; la figure humaine plus réelle, mieux dessinée, perd son importance sous les accessoires qui la dominent ; elle n'occupe plus, dans les nouveaux cadres, le trône de l'intelligence que les anciens lui réservaient; la perspective, cette faiblesse de nos yeux mortels, étend ses lois jusqu'au ciel; Dieu le père, Jançant un rayon de fécondité sur la sainte Vierge, est peint plus petit que l'ange annonciateur, parce (Ju'il est

4. Peut-être fut-ce vers le même temps, que ce xvi e siècle, si vanté, gratta le bleu d'outre-mer du Jugement dernier, comme valeur marchande dont il fallait profiter.

supposé plus loin. L'homme par le réalisme soumet tout à son point de vue borné, il rapetisse Dieu au-dessous de lui, et s'amoindrit lui-même aiî-dessous de la nature physique. Les couleurs s'animent sous ce soleil réel, elles deviennent plus claires, plus variées, plus naturelles, elles concourent à l'effet général par des contrastes d'ombre et de lumière, en un mot la main commence à remplacer la pensée. Tels sont les traits de Benozzo-Gozzoli , peintre séduisant, dont l'étonnante facilité couvrit plus de murailles qu'aucun de ses prédécesseurs, facilité que Vasari appelle terribilissima.

Benozzo commença, à ce qu'il paraît, ce gigantesque travail « capable d'effrayer une légion de peintres » par l'adoration des mages, placée près d'une chapelle ; cet essai ravit les Pisans et les engagea à lui confier la suite des fresques.

Ce fut le point de départ de cette longue série de vingt-quatre compartiments dont il serait fastidieux de suivre l'histoire et de faire la nomenclature 1 . Attiré d'abord par la fraîcheur du ton, par l'imagination du paysage, on se fatigue à la longue de la monotonie de la facture et de la répétition des physionomies. Une qualité éminente ressort cependant de ces longues pages, la grâce, que peu d'hommes savent si bien déployer. Parmi cette multitude

1. Ces fresques, pour lesquelles Bonozzo n'avait pas pris les mêmes soins de conservation qu'Orgagna, tombent en ruines. Un peintre distingué, M. Botti, vient heureusement d'être chargé d'appliquer a leur restauration un procédé ingénieux qu'il a découvert. On peut lire, pour plus de renseignements, la description de cette restauration dans un article que nous avons adressé à la Gazette des Architectes (1863), pages 300 et suiv.

de personnages, on en remarque plusieurs d'une élégance rare, les figures, par exemple, de Lia et de Rachel dans les noces de Jacob où une certaine irrégularité accentue naïvement ces traits ravissants, ou, dans le tableau de la vendange, la jeune fille qui porte sur sa tête une corbeille de raisins. Nous le répétons, ce sont de véritables types de grâce. Devant celte dernière ligure on est en pleine renaissance; cette séduisante idylle n'appartient plus au moyen âge.

Nous devons donc no'us arrêter ici pour ne pas dépasser notre cadre, déjà trop vaste pour nos forces, lorsqu'il renferme Cîmabue, Giolto, Antonio VeneziaqoelOrgagna, lorsqu'il embrasse une si grande époque, si utile à étudier dans les temps réalistes que nous parcourons. Hâtonsnous donc d'achever; mais avant de quitter cette étude trop longue par elle-même, mais trop courte pour l'objet qu'elle s'est proposé, qu'on nous permette d'ajouter un seul mot : Nous supplions tous les peintres modernes d'approfondir ces vieilles fresques du Campo-Santo, nous les conjurons de porter leurs méditations, devenues trop souvent matérialistes et sceptiques, dans ce sanctuaire de l'art spiritualiste. Ils y puiseront des inspirations plus austères, un sentiment plus élevé, plus rapproché de l'idéal, et s'ils continuent à préférer les modèles du xvi e siècle et à s'enivrer de ses séductions, ils se rappelleront pourtant ces fraîches et naïves peintures, ils subiront leur influence comme le charme salutaire qui ramène sans cesse le cœur de l'homme aux jours purs de son enfance.

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