LA CATHÉDRALE
SÂINT-ÉTIENNE
FiG. i8. — Saint Etienne, sur la porte biaise de la Sacristie, vers i53o.
La tradition légendaire seule attribuant la fondation de Saint-Etienne (le Toulouse à saint Martial, qu'elle disait disciple de saint Pierre, induit à la dater des premiers temps chréliens dans la ville.
Ce fut sans doute après la découverte des reliques du premier martyr à Jérusalem, en l[i5, qui eut un immense retentissement dans toute la chrétienté, que Téglise toulousaine Tadopta pour patron ainsi qu'un grand nombre d'autres églises des Gaules, où siégeaient les évé(pies.
Elle prenait déjà le titre de cathédrale, ipsain sedem^ lorsque Charles le Chauve la confirma^ par sa charte du 5 avril 844, dans les j)rivilèges que lui avait accordés Louis le Débonnaire, privilèges concédés de même aux églises de Saint-Sernin cl de hi
Daurade. Mais elle parlageail ce lilre avec l'église Sainl-.Jacques et il n'était [)as rare au Moyen âge de voir le siège calliédral élabli sur deux églises voisines.
Lorsque Louis VII, revenant de Saint-Jacques en Galice, en décembre 1 154, confirma de nouveau ces privilèges, la cathédrale Saint-Etienne avait acquis l'unité de sa suprématie et l'église Saint-Jacques n'est plus mentionnée dans sa charte.
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FiG. K). — Fa(;ade septentrionale.
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Travée et entrée latérale, 1611; travée, fenêtre et contrefort, 1209; mur, fenêtres, trois contreforts (briques minces). 1080: clocher, 1520, joignant deux petits clochers des xie (a) et xiii" siècles (b) ; chapelle, 1555; archevêché, 1696. (Dessin de J. de Lahondès.)
Une ancienne église mérovingienne, richement décorée, était peut-être insuffisamment construite. L'évêque Izarn, après avoir réformé son chapitre , suivant l'impulsion vigoureuse de Grégoire Vn, mu sans doute aussi par le désir de renouvellement et de prog-rès qui si souvent en France a fait se succéder des monuments presque neufs, résolut de la relever sous une forme nouvelle. 11 en commença la construction en 1078.
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Il reste de son ég-lise la partie inférieure du mur de la façade septentrionale sous le clocher. En l'examinant on distingue, après la belle fenêtre de la nef du treizième siècle et le robuste contrefort contemporain en briques épaisses, le mur d'Izarn et les trois contreforts qui l'appuient en briques plus minces. Le contrefort intermédiaire est moins élevé et moins épais ; le dernier a été surélevé lors de la construction du clocher par Jean d'Orléans. Ces contreforts indiquent des voûtes au moins sur les bas côtés.
Le mur est percé de petites fenêtres cintrées dont le double encadrement prend à l'intérieur un élégant développement. Elles éclairaient le bas côté qui se terminait au mur en retour contre le puissant contrefort du treizième siècle, car dans ce mur s'ouvre à l'orient un oculus que l'on voit en pénétrant dans l'étroit réduit où l'on enferme les ustensiles de l'église.
D'autres témoins plus précieux sont demeurés de l'ég-lise d'Izarn; les chapiteaux supportant les doubleaux de la grande nef et ceux de l'arcature au-dessous de la rose. Ils sont traités avec un art puissant et fin ; ils imitent le corinthien de même que leurs contemporains de Saint-Sernin et de Saint-Gaudens. Ils montrent la précocité de l'art roman dans la province à cette époque et son inspiration si directe de l'art de Rome, dont les monuments devaient être nombreux encore dans la ville et ses environs. Les bandeaux sont déjà richement et diversement moulurés et ornés.
Il résulte de ces constatations que l'église de l'évêque Izarn devait se composer d'une nef centrale couverte en charpente et de deux collatéraux voûtés. La séparation était formée par des arcades cintrées reposant sur de fortes colonnes surmontées par les chapiteaux corinthiens qui furent utilisées par la construction de la g-rande nef du commencement du treizième siècle. La nef centrale seule se terminait par une abside, peut-être avec chapelles absidales comme à Saint-Paul d'Issoire, et l'église aussi large dans son ensemble que la nef actuelle était cependant plus courte.
Dans les dernières années du douzième siècle, Toulouse brillait de l'éclat d'une civilisation avancée. Le vœu général des populations urbaines demandait à ce moment de vastes édifices à la fois
FiG. 20. — Arcature au revers de la façade.
religieux et communaux, leur offrant un asile pour les grands jours où elles auraient à prendre, sous l'œil de Dieu, les graves résolutions, comme pour la célébration des cérémonies magnifiques. Ce vœu ne fut réalisé nulle part mieux que par les larg-es
LA CATHEDRALE SAINT-ETIENiNE.
nefs uniques du Lang-uedoc, où tous s'unissaient dans les chants d'ensemble, voyaient le prêtre à l'autel et entendaient sa parole sans robstacle des piles séparant les nefs parallèles. A Toulouse,, d'ailleurs^ la brique presque uniquement employée se prêtait peu à l'érection de colonnes ou de piles isolées. Les monuments de Rome, dont les provinces méridionales n'avaient pas cessé de subir l'influence, donnaient l'exemple de voûtes de briques couvrant de larges espaces. L'adoption des arcs ogives facilitait la construction de voûtes plus hardies encore et de proportions plus vastes. On ne se contentait plus des couvertures de charpente et on voulait des églises abritées de l'incendie par des voûtes.
S'inspirant de ces souvenirs et des nécessités liturg-iques comme des convenances des matériaux du pays, les maîtres d'œuvre toulousains élevèrent les nefs immenses gTace auxquelles ils couvrirent économiquement de vastes surfaces, mais dans aucune avec plus d'ampleur que dans celle de leur cathédrale.
Le comte Raymond VI, désireux de donner à l'église des gag-es d'une fidélité qui devenait suspecte, comme d'ouvrir à son peuple un asile où il pourrait le réunir à kii dans les moments de péril qui s'annonçaient, en commença la construction dans les premières années du treizième siècle. On entreprenait de jeter les voûtes au printemps de 121 1, lorsque Simon de Montfort, poursuivant sa conquête, parut devant Toulouse. L'imminence de la g-uerre fit cesser les travaux que le comte ordonna aussitôt de reprendre parce qu'un aussi grand édifice aurait été en danger de ruine s'ils avaient été abandonnés.
Simon de Montfort fut d'ailleurs obligé de lever le siège le 29 juin et la nouvelle cathédrale fut bientôt terminée.
Trois travées d'environ i5 mètres, mais inégales, séparées par des arcs doubleaux où la pointe se montre à peine, constituent cette nef unique qui n'a pas moins de iq'''^^ de largeur. Les arcs ogives, robustes, carrés^ sans moului'es, en deux rangées de briques ap[)areillées, maintiennent les triangles de hi voûte. Moins plate que celle des monuments de llcnne, elle n'exigeait
3o LES MONUMENTS DE TOULOUSE.
pas autant de hauteur ni autant de difficultés à vaincre que les coupoles. Elle permettait d'ouvrir de hautes fenêtres jusqu'au niveau de la clef. Sa larg-eur obligea à tracer des travées barlong'ues afin que le croisement des arcs ogives ne dépassât pas la hauteur des doubleaux. Les triangles des voûtes sont constitués par un seul rang- de briques posées de champ.
La construction fut menée en effet avec une grande économie. On utilisa, pour supporter les doubleaux, les chapiteaux de l'église d'Izarn accouplés un peu au petit bonheur, au point que l'un d'eux est partagé afin de trouver sa place. Leurs tailloirs à fleurons et à billettes se raccordent sans suite. Les piliers carrés ne montrent sous les chapiteaux qu'une maigre moulure. Raymond VI voulut cependant établir que la nouvelle cathédrale était son œuvre et, sur la clef de voûte de la première travée, il fit sculpter la croix comtale aux douze perles. Celle de la seconde n'est ornée que d'un fleuron et l'écusson énigmatique de la troisième est demeuré sans figures. Le blason de l'évêque Foulques, qui venait d'appeler les seig-neurs du Nord, n'y pouvait paraître.
La large fenêtre de la première travée au nord imite celles de la cathédrale de Reims ; arcs en tiers-point g-éminés sous une rose à seize lobes encadrée dans un cercle sur lequel se poursuivent des animaux fantastiques. La fenêtre opposée devait recevoir un remplage analogue ainsi que l'indique un fragment de bandeau attaché à l'un de ses montants. Mais, de même que les autres fenêtres au sud, elle ne fut munie de meneaux que dans les dernières années du siècle suivant. Deux fenêtres projetées au nord, mais qui ne paraissent pas avoir jamais été ouvertes, sont obstruées par l'énorme clocher du cardinal d'Orléans, comme elles l'étaient peut-être par les constructions non encore démolies de l'ancien clocher de l'ég-lise d'Izarn.
Les Toulousains eurent cependant l'ambition d'orner leur façade, la partie de l'église qui, avec le clocher, a toujours excité le zèle des populations. Il est probable toutefois qu'ils conservèrent les portes du onzième siècle qui devaient être couvertes de sculptures
LA CATHEDRALE SAINT-ETIENNE
comme leurs contemporaines de la ville. Une belle rose, reproduction absolue de la rose occidentale de Notre-Dame de Paris, mais
réduile d'un tiers, s'ouvre au-dessus. L'imitation in(li(|ue <|u'elle n'a pu L'Ire dresst'e que par Raymond VII, a[)r-ès i2ao, date de
FiG, 22. — La rose du xme siècle eL le portail de i^oi.
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la rose parisienne. Deux fenêtres cintrées accostent la rose. Andessous, sur le revers de la façade, vers la nef, s'alignent sept arcades pour lesquelles on utilisa encore de beaux chapiteaux de l'église du onzième siècle. Le portail, dressé en i45i, a obstrué trois d'entre elles.
La nef était terminée par une large abside ou plus probablement par une abside flanquée de deux absidioles^ car une abside unique eût vraiment été bien large. On en voit les arrachements se bosseler près de la sacristie et au-dessous de l'orgue.
Des contreforts robustes sans moulures contrebuttent les voûtes et on ne fît pas profiler la moindre corniche.
Un toit à deux rampants couvrit la nef. Mais quand le nouveau clocher étendit sa masse de briques contre deux travées, un seul versant jeta les eaux vers le midi. La trace de l'ancien se disting-ue très bien au-dessous du balcon de Thorloge.
Un demi-siècle s'était à peine écoulé que l'ég-lise comtale, aux formes encore presque romanes^ parut trop lourde et trop austère. Le fastueux évêque Bertrand de l'Isle, qui se rattachait par sa mère à la dynastie toulousaine, voulut ériger une cathédrale altière et lumineuse sur le modèle de celles du Nord, qui excitaient le zèle et l'envie des provinces méridionales. Le prestige qu'exerça surtout la cathédrale d'Amiens fut immense. Trois cathédrales surgirent en l'imitant, à Narbonne et à Toulouse en 1272, à Rodez cinq ans plus tard.
Les deux premières sont dues probablement au même architecte. Dans les deux, les voûtes des chapelles s'élèvent à la même hauteur que celles des collatéraux ; un passage est ménagé dans la première travée des chapelles. Les chapelles polygonales s'alig-nant le long- des travées rectangulaires des collatéraux sonl caractéristiques et furent aussi imitées à Rodez. La chapelle absidale, habituellement plus profonde, est égale à ses voisines dans les deux cathédrales. Les piles rondes entourant le chœur et séparant les chapelles ne montrent sur leur large pourtour que de minces colonnettes à peine saillantes, recevant seulement la retoni-
^ bée des arcs princiwj paiix, tandis qu'à la cathédrale d'Amiens quatre fortes colonnes flanquent le fût central. La colonnette médiane et unique vers le chœur monte jusque sur la pile séparant les arcatures d'un triforium dès lors projeté, mais qui ne fut exécuté que dans le troisième quart du quinzième siècle. Elle traverse un bandeau qui long-e le sol du triforium, beaucoup plus simple que celui que l'on voit à la même place à la cathédrale picarde, ne donnant ainsi qu'une place secondaire à cet élément, en contradiction avec l'exclusion presque absolue des lig-nes horizontales par les architectes de cette époque.
Les nervures des autres arcs pénètrent directement dans la pierre à diverses hauteurs, premier et précoce FiG. 24. — Pilier du chœur avec ses minces indice de la conséquence lo-
colonnettes. . .
gique qui amènera plus tard à prolonger toutes les nervures jusqu'au sol sans chapiteaux
Pilier du chœur avec pénétration des arcs des voûtes.
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intermédiaires. Cependant, à Saint-Etienne, les nervures des arcs
principaux reposent sur de petits chapiteaux couronnant de minces colonnettes en saillie, munies du méplat caractéristique de la fin du treizième siècle. Elles descendent jusqu'à la base, relevée au-dessus de la base
de l'accent. Le petit support de cette époque se pose sous le tore saillant et le socle polygonal , haut de 60 centimètres, complète l'aspect de fermeté et de robustesse.
Si les moulures fines et correctes, l'agence-
commune des g-rosses FiG.25.-Sceauderévê- ment des arcs et la pécolonnes cylindriques que Bertrand de l'isle. nétration des nervures, et leur donnent ainsi Télégance ferme des
arcalures et des voûles du pourtour du chœur révèlent la main d'artistes accomplis, la sculpture est très sobre au chœur de Saint- Etienne comme à celui de Saint-Just. On ne voit de figurines que sur les clefs de voûte des chapelles et des collatéraux et que sur deux culots attachés aux piles de la chapelle absidale , dont l'un , Adam avec une ceinture de feuilles de vigne, devait supporter une statue du Christ et l'autre, une harpie, celle de la Vierge.
Une autre ressemblance avec la cathédrale narbonnaise était projetée à celle de Toulouse; une couverture en dalles au-dessus des voùles des chapelles et des collatéraux. Le manque de ressources autant
FiG. 2O. — ■ Harpie de la chapelle absidale.
que l'hiimidilé du climat garonnais firent abandonner ce plan pittoresque, mais les dispositions des dalles, les caniveaux préparés pour l'écoulement des eaux de pluie, les moulures ornementales des piles le montrent encore très apparent sous la toiture, provisoire depuis six siècles.
Enfin, d'autres précocités que la pénétration des nervures des grands arcs dans les piles se manifestent encore dans les deux églises.
Les remplages des fenêtres de la chapelle de l'abside à Saint-Etienne, la chapelle privilégiée de Bertrand de risle, dans laquelle il fonda douze prébendes et qu'il dut laisser terminée au moment de sa mort, en (286, se composent de triangles entrecroisés et d'arcs en accolade, caractères qui n'étaient attribués généralement qu'aux quatorzième et quinzième siècles. Les fleurs de lys de France sur azur des vitraux, encore encastrées dans les remplages supérieurs que l'on multiplia au moment de la réunion de la province à la couronne, en fixent la date.
A Saint-Just, ces essais du flamboyant s'épanouissent aux fenêtres des chapelles et aux fenêtres supérieures. A Saint-Nazaire de Garcassonne, entre Narbonne et Toulouse^ des formes rayon-
FiG. 27. — Fenêtre de la chapelle absidale.
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bn
nanles et flamboyantes et des pénétrations se montrent au croisillon méridional construit par Pierre de Rochefort de 1 3oo à 1821.
On ne peut ai-uère douter que les deux cathédrales niaient eu le même architecte. L'archevêque Maurin et Bertrand de l'Isle étaient étroitement unis d'amitié. L'évêque toulousain, choisi pour arbitre, fit conclure un accord entre Maurin et les chanoines de Narbonne qui cédèrent du terrain au moment de la construction de Saint- Just. Les deux cathédrales surg-irent du sol dans la même année, en 1272, et plus que probablement sous la direction du même maître d'œuvres, qui toutefois paraît avoir soig-né davantage l'ég-lise métropolitaine de Narbonne dont l'exécution est d'une perfection absolue.
Quel fut ce maître d'œuvres? Viollet-le-Duc et M. Mortet avaient pensé aux deux architectes Henri et Favars, qui reconstruisirent, en 1 3 10, la cathédrale de Gérone où l'on rencontre des analog-ies avec celle de Narbonne. Mais M. Henri Stein a nettement indiqué, d'après des textes aulhenliques, Jean Deschamps comme l'auteur de la cathédrale de Clermont et du chœur de Narbonne.
Jean Deschamps a donc probablement aussi dirigé la construction du chœur de Saint-Etienne.
Bertrand de l'Isle avait évidemment l'ambition de prolonger le chœur de la cathédrale par une nef aux formes semblables. Il ne se préoccupa nullement de le raccorder avec la nef ancienne comme le firent au même moment, avec résolution et adresse, les chanoines de Saint-Nazaire. Mais il n'eut pas le temps de terminer son œuvre, et lorsqu'il mourut en janvier 1286, il n'avait élevé que les quinze chapelles du pourtour du chœur sans les avoir même complétées et n'avait pu monter ni le triforium, ni la grande voûte. Il avait projeté une entrée latérale au nord, vis-à-vis l'entrée opposée vers le cloître, comme on le voit à l'extérieur de sa dernière chapelle de ce côté.
Les travaux s'arrêtèrent tout à coup. Ses successeurs ne disposèrent plus de ses ressources, Jean XXII ayant taillé six diocèses
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nouveaux dans Timmense étendue de celui de Toulouse après que Boni face VIII en eut déjà détaché celui de Pamiers.