‹ Les moralistes français au dix-huitième siècleChapitre 3 sur 16 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

dont l'étude termine le cours que je publie aujourd'hui, nous introduit déjà dans cette nouvelle galerie.

La rédaction de ce cours était déjà presque finie , lorsque la chute de l'Empire me ramena en France. Je n'ai eu qu'à la revoir et à l'achever dans les premiers loisirs que j'ai pu trouver depuis cette époque. En offrant aujourd'hui au public français ces leçons telles qu'elles ont été prononcées à Genève en d'autres temps, je ne crois pas faire une chose inutile à mes concitoyens. Nous sommes sortis des griffes du césarisme ; il s'agit maintenant de n'y plus retomber . Tout ce qui peut éclairer et moraliser notre démocratie est plus que jamais opportun.

Éclairer et moraliser la démocratie, tel est le but que, pour ma part, j'ai toujours poursuivi, à l'étranger, comme en France ; et je puis dire qu'à l'étranger je n'ai jamais cessé de tourner mes yeux vers la France. C'est aussi en vue de ce but que j'ai entrepris de séparer dans notre grand xvni e siècle le bon grain de l'ivraie, et, en renouant nos traditions, de les rectifier au besoin.

Certains, ne voyant le xviii 6 siècle que dans une secte étroite, le glorifient précisément par ce qu'il y faut condamner. Pour moi, je ne saurais comprendre qu'enseigner aux hommes qu'ils ne sont jamais libres, partant jamais responsables de leurs actions, et qu'il ne peut y avoir en eux de mobile supérieur à l'intérêt personnel, soit le moyen de faire des républicains.

AVANT- PROPOS Vil

Il y a, au contraire, si nous voulons nous rendre capables de nous gouverner nous-mêmes, deux choses qu'il faut sauver du naufrage des dogmes religieux et des systèmes métaphysiques, et qui en sont en effet indépendantes : le sentiment de notre liberté morale, d'où naît celui de notre responsabilité, et le principe de l'obligation morale ou du devoir, qui engendre la vertu ; sans ce double fondement, il n'y a pas de libre démocratie, pas de république possible •

J'ai donc dû combattre, sur ces deux points capitaux, ceux des moralistes du xvm e siècle qui les nient ou les dénaturent, et je l'ai pu faire en opposant à ces écrivains d'autres philosophes du même temps, les vrais génies du siècle ; mais on verra aussi comment, tout en signalant les côtés vicieux de leurs doctrines, je me suis appliqué à en relever les belles et bonnes idées. C'est là, si je ne m'abuse, ce qui fait l'intérêt ainsi que l'utiSité de ce travail.

Le lecteur en jugera.

Jules BARNI.

Pari9, 3 décembre 1872.

VAUVENARGUKS

l'homme, sa vis

Les noms que j'ai réunis dans le groupe de moralistes dont nous allons nous occuper ne figurent pas, à l'exception de Vauvenargues, au premier rang des écrivains du xvin e siècle, et les doctrines morales et politiques de la plupart de ces auteurs sont loin d'appartenir à la meilleure philosophie : elles sont au contraire, si j'ose parler ainsi, de qualité très-inférieure. Mais l'étude n'en est pas moins fort intéressante et fort instructive. Elle met en lumière deux points très-importants dans l'histoire du xvih § siècle. Le premier, c'est que, si ces mauvaises doctrines ont trouvé un trop grand nombre d'adeptes, elles ont eu aussi pour contradicteurs les plus grands esprits de ce temps, les Voltaire, les Jean-Jacques Rousseau, les Turgot, et que par conséquent il est injuste de les donner, comme on l'a fait si souvent, pour la véritable expression de la philosophie du xvin« siècle, comme si ce siècle n'avait pas connu d'autres principes. Le second, c'est que, dans les livres de ces philosophes mêmes, si défectueuses que fussent leurs

venargues, était son cousin et fut un de ses plus chers amis. Il était le fils aine d'un de ces gentilshommes de Provence qui vivaient loin des faveurs et de la corruption de la cour, pauvres et fiers. Ce ne fut qu'en 1722 que son père, Joseph de Clapiers, seigneur de Vauvenargues, reçut le titre de marquis (avec une modique pension de 3,000 livres), en récompense de sa belle conduite pendant la peste qui décima la ville d'Aix, dont il était premier consul. Cette extraction nous expliquera certains préjugés de race que nous retrouverons en Vauvenargues; mais il y puisa sans doute aussi cette hauteur de sentiments et cette fierté de caractère que nous verrons éclater en lui.

Malheureusement la vigueur de son corps ne devait pas répondre à celle de son âme. Sa santé lui fut de bonne heure un obstacle : elle ne lui permit pas de faire des études suivies. Cet enfant, destiné à marquer un jour sa place au premier rang parmi les écrivains de La langue française, ne parvint jamais, chose curieuse, à lire une page de latin, encore moins de grec. Il est vrai qu'U répara cette lacune par la méditation assidue des meilleurs modèles de la littérature du xvnie siècle. Il se nourrit même, à l'aide de traductions, de quelques ouvrages de l'antiquité. Les Vies de Plutarque, les Lettres de Brutus à Cicéron et les Traités de Sénèque produisirent sur lui une impression qu'il a lui-même décrite plus tard dans une lettre à son cousin le marquis de Mirabeau (22 mars 1740), et qui rappelle l'enthousiasme que ressentait Jean-Jacques Rousseau dans son enfance, à la lecture des Vies de Plutarque ! .

1. V. Histoire des idées morales et politiques en France au xviii siècle, t. II, p. 7. •

« Je pleurais de joie, lorsque je lisais ces Vies ; je ne passais point de nuit sans parler à Alcibiade, Agésilas et autres; j'allais dans la place de Rome, pour haranguer avec les Gracques et pour défendre Gaton, quand on lui jetait des pierres. Vous souvenez-vous que César voulant faire passer une loi trop à l'avantage du peuple, le même Gaton voulut l'empêcher de la proposer, et lui mit la main sur la bouche pour l'empêcher de parler. Ces manières d'agir si contraires à nos mœurs, faisaient grande impression sur moi. Il me tomba en même temps un Sénèque dans les mains, je ne sais par quel hasard; puis, des lettres de Brutus à Cicéron, dans le temps qu'il était en Grèce, après la mort de César : ces lettres sont si remplies de hauteur, d'élévation, de passion et de courage, qu'il m'était impossible de les lire de sang- froid; je mêlais ces trois lectures et j'en était si ému que je ne contenais plus ce qu'elles mettaient en moi : j'étouffais, je quittais mes livres, et je sortais comme un homme en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d'une assez longue terrasse ', en courant de toute ma force, jusqu'à ce que la lassitude mît un à la convulsion. C'est là ce qui m'a donné cet air de philosophie qu'on dit que je conserve encore, car je devins stoïcien de la meilleure foi du monde, mais stoïcien à lier; j'aurais voulu qu'il m'arrivât quelqu'infortune remarquable pour déchirer mes entrailles, comme ce fou de Gaton, si fidèle à sa secte. »

Vauvenargues devait avoir environ seize ans, lorsque Jes héros de Plutarque lui inspiraient cet enthousiasme 2 . Des deux carrières qui seules s'ouvraient alors devant un jeune gentilhomme tel que lui , l'église et l'armée , on conçoit que la première ne fût pas de nature à l'attirer; la seconde seule lui paraissait à la fois digne de sa

i. La terrasse du château de Vauvenargues, que Ton voit encore aux environs d'Àix.

2. En effet, Vauvenargues, racontant ceci à propos du jeune Mirabeau, le frère du cousin auquel il écrit (22 mars 1746), dit qu'il était fou de Plutarque à son âge. Or ce jeune homme, né en 1724, avait alors seize ans.

naissance et conforme à son goût pour l'action ; seule, elle lui promettait la gloire, dont il sentait déjà en lui la passion, la gloire, dont, suivant sa poétique expression, les premiers regards ne sont pas moins doux que les feux de l'aurore, mais qui, selon une autre de ses maximes (je ne dis pas la plus vraie), ne saurait être achevée sans celle des armes.

Dès l'âge de dix-sept ans, il entra, comme souslieutenant, dans le régiment du roi, et fit ses premières armes dans la campagne de 1734, entreprise par la France, de concert avec le Piémont et l'Espagne, pour chasser les Autrichiens d'Italie, mais où, faute d'accord entre les puissances alliées, tant de sang fut inutilement versé dans les plaines de la Lombardie. Vauvenargues eût pu faire là d'utiles réflexions sur la guerre et l'état militaire 1 .

1. Voici, en effet, ce qu'il aurait pu observer, s'il faut en croire le tableau de l'état de l'armée à cette époque (1735), tracé par M. Henri Martin (Histoire de. France, t. XV, p. 195), d'après les mémoires du temps, particulièrement d'après ceux du duc de Noailles, appelé en 1733 au commandement des troupes françaises en Italie : « Les grandes pertes causées par le fer de l'ennemi et par la lièvre des rizières étaient le moindre mai : c'était surtout un mal moral qui rongeait l'armée ; non-seulement la vieille licence de la noblesse militaire s'aggravait jusqu'à permettre au plus immonde des vices, au vice contre-nature, de s'étaler presque ouvertement dans le camp; mais la cupidité que la régence avait infiltrée dans les veines de la noblesse étouffait le sentiment de l'honneur et brisait le lien naturel d'affection entre l'officier et le soldat. Les capitaines empêchaient qu'on ne complétât leurs compagnies, afin de gagner sur la solde; les colonels se faisaient les complices des capitaines et les aidaient à gagner ou à intimider les commissaires des guerres ; les gratifications destinées aux officiers blessés avaient été données à la faveur et non aux blessures ; on avait spéculé sur la santé, sur la vie du soldat ; pendant la saison rigoureuse, on l'avait laissé dans des cloîtres et des portiques tout ouverts ; on avait négligé ou abandonné les hôpitaux. Le soldat affamé, désespéré,

VAI3VÈNARGUE8 V

Il mena ensuite, pendant quelques années, la triste vie de garnison en diverses villes. Sa correspondance* récemment publiée *, avec son cousin le marquis de Mirabeau et avec un autre ami, Saint-Vincens, jette un jour intéressant sur cette partie de sa vie, jusquelà restée obscure. Elle nous le montre se livrant à Thumeur chagrine qui nait en lui de la délicatesse de son tempérament et de l'inaction à laquelle il se voit condamné; cherchant quelque distraction dans l'étude, mais sans plan arrêté et sans souci de la gloire littéraire ; rêvant toujours la gloire, mais une gloire plus générale et plus avantageuse, c la gloire que donne l'action; > et, eu attendant, s'ennuyant de * traîner son esponton dans la boue à la tête de vingt hommes, et de faire ainsi amende honorable dans les rues avec la redingotte et la pluie sur le corps ; » tâchant cependant de se supporter faute d'asile, et en même temps engagé par son état et ses goûts dispendieux dans des embarras d'argent qui augmentent l'inquiétude de son esprit. Il va même, dans sa détresse, jusqu'à communiquer à son ami Saint-Vincens (novembre 4740) cet étrange projet, qu'à la vérité il déclare lui-même digne de risée, de s'engager, lui qui professe la plus grande horreur pour la contrainte du mariage, à épouser dans deux ans une des filles du marquis d'Oraison, si celui-ci veut bien lui prêter

s'était livré impunément à une maraude universelle; on citait les plus horribles excès ; on parlait de femmes auxquelles on avait coupé les doigts ou les oreilles pour leur arracher leurs anneaux d'or. — Les mêmes pillages, avec les mêmes atrocités, avaient eu lieu l'année précédente en Allemagne. »

1. Œuvres posthumes et œuvres inédites de Vauvenargues avec notes et commentaires, par D. L. Gilbert, Paris, 1857,

l'argent dont il a besoin, et qu'il n'en soit pas remboursé au terme convenu.

Malgré ce qu'il pouvait y avoir de décousu et de dissipé dans son existence, et quoique, suivant l'aveu qu'il a fait plus tard, en s'excusant d'avoir hasardé à cette époque certaines poésies déshonnétes, il manquât beaucoup encore de principes, ses camarades, étonnés de la maturité de son jugement et de son penchant à discourir, joint à la bienveillance familière qu'il leur témoignait, l'avaient surnommé le Père. Ce n'est pas qu'il prît avec eux aucun ton de supériorité, mais il aimait à conseiller, et il savait faire aimer ses conseils. Aussi le surnom de Père n'était-il point dans la bouche de ses camarades un sobriquet ironique, mais l'expression d'une sympathie mêlée de respect. On comprend bien ce surnom quand on voit, dans la correspondance que je viens de citer, Vauvenargues parler au marquis de Mirabeau du jeune frère de son ami (entré à l'âge de 13 ans dans le même régiment que lui) comme un père aurait pu faire de son enfant. On le comprend mieux encore en lisant les pages publiées plus tard sous le titre de Conseils àm jeune homme, mais composées dans ce même temps à l'usage d'un des jeunes compagnons d'armes de Vauvenargues, Hippolyte de Seytres. Quelle sagesse à la fois élevée et pratique, quelle hauteur de vues et quelle connaissance des hommes, et en même temps quelle douceur en quelque sorte paternelle dans ces conseils que Vauvenargues adressait à son ami, mais à un ami de neuf ans plus jeune que lui! Voltaire demandait au sujet de ces pages : « Pourquoi cet air de lettres familières? » C'est que c'étaient en réalité des lettres d'un ami à un plus jeune ami.

Tel est encore le caractère de deux discours sur la

gloire et d'un autre sur les plaisirs, composés à la même époque, pendant la campagne d'Allemagne de 1742 et adressés au même ami. C'est le langage du Mentor de Télémaque, mais dans la bouche d'un moniteur tout jeune encore lui-même, et qui ne s'applique pas moins qu'il n'applique à son ami les sages réflexions qu'il lui adresse. On trouve, en effet, dans ces Discours comme dans les Conseils, plus d'une trace des retours de l'auteur sur lui-même i .

C'est sur les champs de bataille de la Bohême que furent composés ces Discours, sinon aussi les Conseils. Vauvenargues avait été en effet appelé à prendre part, comme capitaine, avec son ami, sous-lieutenant dans le même régiment, à la campagne d'Allemagne qui fut l'un des premiers actes de la guerre de la succession d'Autriche. Il assista à cette désastreuse retraite de Prague, commandée par le maréchal de Belle-Ile, où le froid et la fatigue firent un si grand nombre de victimes. La santé déjà si faible du jeune capitaine en resta ruinée pour jamais. Bien qu'il écrive (31 janvier 174-3) à son ami Saint-Vincens, d'une petite ville de Bavière(Naasburg)où son bataillon avait pris garnison après la retraite de Prague, qu'il se porte à merveille et qu'il n'a jamais été si bien, il ne se remettra plus des maux qu'il vient de contracter et ne tardera pas à en mourir. Il eut, dans cette campagne, un autre malheur : celui de perdre son ami le plus cher, Hippolyte de Seytres. Il écrivit l' oraison funèbre de ce jeune homme, et si l'on peut, avec M. Gilbert 2 , reprocher à cet éloge une certaine exagération oratoire, il

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