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Les moralistes français du seizième siècle

L'étude des théories morales qui ont eu cours dans le passé nous offre un double intérêt. La science du bien et du mal est si importante pour l'humanité, surtout dans un temps où la règle religieuse manque à un grand nombre, que nous ne saurions examiner avec trop de soin les opinions adoptées par des générations entières ou enseignées par les esprits les plus distingués qui leur aient appartenu, pour en dégager ce qu'elles contiennent de vérité, et y trouver des principes ou des

raisons d'en avoir. D'un autre côté, l'histoire ne se-

rait pas complète, si Ton ne cherchait quelles ont été, dans les temps qui ne sont plus, les croyances de ceux qui ne faisaient qu'agir, ou les systèmes de ceux dont la profession était de penser : on juge un siècle à sa morale, comme une race à la bonté de son sang.

Le moyen âge venait de finir : <c II n'avait eu, en morale, nulle originalité, dit M. Janet * : Aristote ^ uni à saint Augustin, voilà la scholastique. Discuter la morale de saint Thomas, c'est discuter la morale d' Aristote. La seule chose qui appartienne à saint Thomas, c'est l'entreprise de cette alliance entre le péripatétisme et le mysticisme. » L'alliance avait produit un double résultat : en^remier lieu, la morale était devenue exclusivement chrétienne, car l'Église avait absorbé Aristote dans la théologie 'p combien de fois ne s'est-on pas plaint ou moqué, jusqu'au dix-septième siècle, de ce que les adversaires du philosophe païen étaient accusés d'hérésie! En second lieu, la morale était imposée par l'autorité ; il ne paraissait ni utile ni sage de ' soumettre au libre examen de la raison individuelle l'enseignement de l'Église^ dont le péripatétisme faisait en quelque sorte partie.

Le seizième siècle ne produisit ni une grande école, ni même un grand philosophe, qui créât un système de morale '. Il ne faut pas faire dire aux auteurs ce qu'ils n'ont pas pensé, abuser de quelques lignes de leur écriture pour former sous leur nom une

Histoire de la phihaophie morak et poiiiiquef t. !•% p. 420. — ■ Cf. M. Janet, ibid.j t. IF, p. 3.

doctrine dont ils ont à peine fourni des éléments restés épars. Les théologiens ne se sont occupés que de théologie ; les philosophes ont laissé de côté la science pratique des devoirs pour imaginer ou ressusciter des doctrines métaphysiques ; il n'y a eu d'autre philosophie que la philosophie naturelle, qui cherchait à deviner l'origine des choses, la cause du monde, la nature de Dieu, et dont on a pu comparer les hypothèses à celles de Démocrile et de Parménide« RamusSà qui répugnait la stérilité d'un pareil travail, a voulu rendre à la science qu'il enseignait son utilité perdue, mais son principal dessein a été d'y introduire une logique nouvelle. Pendant les deux premiers tiers du siècle, nous n'avons pas eu un moraliste. Si l'on veut connaître les théories qui ont continué à dominer, ou les idées qui ont commencé à se former, on est réduit h les chercher dans les auteurs les plus éloignés peutêtre de la philosophie. Un écrivain étranger a touché ou étudié la morale comme toutes les parties des connaissances humaines où s'était portée l'activité des anciens et où se portait la curiosité des modernes, c'est Erasme ; mais il en a traité sans prétention systématique, en fin observateur et en prudent conseiller plutôt qu'en maître. A la fin du siècle seulement, les moralistes apparaissent, à leur tête Montaigne. On ne trouve pas chez eux, excepté peut-être chez le dernier par ordre de date comme par ordre de mérite, Charron, une véritable

* M. Waddington, de Pétri Rami vita, icriptia^ phUasophia^ 1848, p. 102.

ches à leur adresser, encore que de mauvaises passions pussent les exploiter. L'opulence avait corrompu des institutions faites pour le travail et la prière ; la vie monastique appelait trop de monde et offrait une condition trop douce, pour qu'une piété sincère et des vues pures la fissent embrasser par tous. En 1538, une congrégation de cardinaux et de prélats, consultée par le pape Paul III, lui proposait la suppression des ordres religieux, comme le seul moyen de faire cesser le scandale ^

C'étaient renseignement et la pratique de la morale qui avaient soufiert, non la doctrine elle-même. Le concile de Trente eut à régler la prédication et tftcha de réformer les mœurs ; il ne toucha pas aux préceptes.

De leur côté, Luther et Calvin essayèrent-ils de changer la morale comme la théologie?

Voici comment un de nos plus illustres historiens a présenté les titres vrais ou faux du luthéranisme à être une réforme morale : « Dans la pratique morale, les indulgences, les pèlerinages, les viandes défendues, la ressource sacerdotale du purgatoire, les vœux monastiques, le célibat des prêtées avaient été abolis. Une règle plus divine, parce qu'elle était alors plus naturelle, avait remplacé la prescription d'actes stériles ou la recherche d'une perfection si outrée et si peu accessible aux forces de l'homme, qu'elle le faisait tomber des hauteurs où il avait voulu s'élever dans des chutes plus profondes. Cette

* M. €i'étineau-Joly, Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus ^ 2* éd., t. I, p. 58.

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