‹ Les moralistes français du seizième siècleChapitre 2 sur 28 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

LES IDÉCS HORALES AU SEIXliSHE SlftCLE

AVANT HOETAIQEE

L'étude des théories morales qui ont eu cours dans le passé nous offre un double intérêt. La science du bien et du mal est si importante pour l'humanité, surtout dans un temps où la règle religieuse manque à un grand nombre, que nous ne saurions examiner avec trop de soin les opinions adoptées par des générations entières ou enseignées par les esprits les plus distingués qui leur aient appartenu, pour en dégager ce qu'elles contiennent de vérité, et y trouver des principes ou des

raisons d'en avoir. D'un autre côté, l'histoire ne se-

lions forcées, trompées ou séduites, ils étaient entraînés à combattre aussi en principe la chasteté.

La théologie même de Luther parait sur deux points s'accorder difficilement avec les principes d'où a toujours été déduite la morale chrétienne. En premier lieu, elle déclare que l'homme ne gagne pas le salut par la conduite, que la foi sauve sans les bonnes œuvres. Or ce sont les bonnes œuvres qui constituent l'exercice de la vertu dans les rapports de r homme avec ses semblables. On peut féliciter les protestants d'avoir rendu la pratique du bien désintéressée ; il n'était pas prudent de la rendre inutile. En second lieu, tout le monde sait que Luther avait nié la liberté humaine, dans un traité de Servo arbitrio. Il est vrai que cette partie de sa doctrine n'avait pas été adoptée par ses disciples.

Les faits et les résultats permirent encore moins que les doctrines au luthéranisme de se représenter comme une réforme morale. En rendant la liberté à ceux qu'une règle monastique retenait dans les couvents, Luther la rendait à dés passions longtemps contenues et dont le débordement devait être terrible. Le scandale fut grand, même pour ceux qui n'étaient pas suspects d'un fanatique attachement aux vœux religieux, comme Erasme. En outre, Luther compta sur l'aide des puissants et des grands ; il leur apprit à \ioler le droit de propriété, l'un des plus sacrés que reconnaisse la morale publique ; il les intéressa dans une révolution religieuse en flattant chez eux un vice que condamne toute morale, la cupidité. Il vécut assez pour voir

INTRODUCTION. il

se répandre dans le peuple les deux passions qu'il avait autorisées, restituant aux uns l'indépendance des sens, offrant aux autres les dépouilles du clergé détruit, et maudit les anabaptistes qui réclamaient pour tous le droit de satisfaire entièrement Tune et l'autre.

Le calvinisme parait avoir eu pour objet et pour effet de rétablir la vertu. Son nom est devenu synonyme de rigidité. Sa théologie renfermait-elle des principes d'où pût se tirer une morale nouvelle et plus austère? Le plus important de ceux que posa Calvin est celui de la prédestination. Dieu a choisi ses élus et il n'est pas plus possible à celui qu'il a marqué de renoncer à la félicité éternelle qu'à Tâme rejetée avant sa naissance d'échapper h la damnation. Le fidèle tient sa sanctification pour certaine. Il ne pourrait et il sait qu'il ne pourrait perdre la justice. Luther avait voulu supprimer la liberté, Calvin faisait disparaître la responsabilité, mais la tentative du premier avait échoué, la doctrine du second trouvait des adhérents. Quelles conséquences devait-elle naturellement produire? « Sa morale, ditM. MignetS fut d'autantplus rigide, que l'homme une fois, selon lui, pénétré de la grâce de Dieu, dut s'en rendre digne parla pureté de ses mœurs et la vertu de sa vie. Élu de Dieu, il dut suivre son exemple et il ne lui fut pas permis de pécher parce qu'il ne lui fut pas possible d'être absous. » 11 ne semble pas que la doctrine de Calvin ait été ainsi

* Op. c, p. 289.

jugée à l'origine. Mélanchfhon convenait avec les autres luthériens qu'elle était vraiment condamnable et impie ^ Bossuet ne paraît pas exagérer quand il dit : « Si c*étoit un inconvénient dans la doctrine de Luther qu'on fût assuré de sa justification, c'en étoit un plus grand et qui exposoit la faiblesse iiumaine aux tentations les plus dangereuses qu'on fût assuré de son salut. D'ailleurs, en disant que le Saint-Esprit et la justice ne se pouvoient perdre, non plus que la foi, on obligeoit le fidèle, une fois justifié et persuadé de sa justification, à croire que nul crime ne seroit capable de le faire déchoir de cette grâce '. »

Quel principe contraire ou quelle vertu secrète sauva le calvinisme des extrémités où il devait se perdre honteusement d'après ces juges sévères? Ce fut d'abord l'esprit dans lequel il fut fondé ; les hommes demeurent souvent d'accord avec les motifs qui les ont poussés à l'action, en contredisant les principes qu'ils ont posés. V Institution chrétienne exprimait une vive indignation contre les désordres du temps, attribués à l'altération de la doctrine dans rÉglise catholique. Le calvinisme fut une réaction contre des abus moraux, comme le luthéranisme contre des abus théologiques. Il eut ce caractère dans la ville où il se produisit pour la première fois, dans les pays où il se répandit ensuite. A Genève, il sembla que ses adversaires eussent à cœur de défendre la débauche contre lui ; en France,

* Bossuet, Histoire des Variations^ 1. Vlll. — * /i»., 1. IX.

INTRODUCTION. iS

en Ecosse, il attaqua les mœurs reçues en même temps que la religion dominante.

La conviction que la théologie calviniste inspirait au fidèle de sa sanctification, de son droit inamissible à l'élection, développait peut-être en lui un orgueil qui le fortifiait contre les dangers ; elle rendait vertueux celui qui se croyait saint. Mais on courait un grave péril quand on subordonnait la conduite de rhomme au désir de justifier une vocation qu'il n'était pas nécessaire de mériter.

Calvin, se fiant peu aux forces de Phomme, y substitua celles de la société. De là cette organisation inquisitoriale et tyrannique de la république genevoise, ce tribunal ces mœurs, chargé de punir la moindre infraction aux règlements moraux et aux lois somptuairesS ces censeurs des mœurs, qui « s'introduisaient, dit M. Nisard*. dans les maisons à tous les instants du jour et principalement aux heures des repas, alors que les plus rigides se relâchent et que la sainteté des élus courait quelque risque. »

La liberté individuelle ou liberté d'agir n'est pas moins nécessaire que la liberté morale ou liberté de vouloir. A défaut de Tune ou de l'autre, la vertu est remplacée par une force qui semble produire les mêmes effets, celle de la nature ou celle de la société.

En France, les calvinistes n'eurent jamais l'autorité; ils ne purent soumettre à un examen obli-

' M. Mignet, op. cU., p. 302. — * HUtoire de la lUléralure française, 1. II, ch. m, g 3.

gatoire, à la sanction des peines civiles leurs dures prescriptions , mais les discours tenus et les résolutions adoptées dans leurs consistoires montrent qu'ils réclamaient le môme droit de surveillance sur la conduite des fidèles pour la société religieuse là où, séparée de la société politique, elle ne disposait pas des mêmes moyens de répression^ Il nous serait trop facile de trouver dans les histoires d'Ecosse et d'Angleterre la preuve que les sectes nombreuses auxquelles le calvinisme donna naissance reproduisirent, à des degrés divers, et son austérité et son intolérance.

On comprend sans peine combien cette austérité devait peser à quelques-uns. Tous les plaisirs étaient défendus ; en même temps on ne savait si les jouissances délicates de rintelligence étaient permises; la lecture des chefs-d'œuvre les plus renommés était un péché. Le disciple le plus cher et le plus fidèle de Calvin, Théodore de Bèze, ne pouvait soutenir sans défaillance un personnage trop opposé à sa nature ; ce qu'il était forcé de contenir, il le laissait échapper dans ses Légèretés poétiques^ amimi' taies fctticse \ L'âge ne le rendit pas plus sévère

I Voy.les historiens protestants et particulièrement Régnier de la Planche. — 'Il faisait des vers pour le jour de Noël, encommancant par dire qu'il laissait à d'autres à chanter la nuit d'un amant [Syh>a, III) , Dans sa Préface poétique aux Psaumes de David, il représentait l'A-* mour en voyage apercevant Bethsabé et pénétrant chez elle ; la coquetterie de la femme d'Urie lui permettait d'entrer dans des détails aussi scabreux qu'indignes d'un tel sujet. Il y avait peu d'idées qu'il hésitât à exprimer, peu d'expressions qu'il hésit&t à employer, dans ses Élégies ou dans ses Épigrammes. Il se disait constamment la victime de l'amour ; il craignait que le courroux d'un mari ne retint celle qu'il aimait (troisième EÙgie, à Publia).

INTRODDCTIOfl. 15

pour les autres qu'il n'avait été pour lui-même. D'AulHgné, étant au collège de Genève, s'adonnait « à des polissonneries qui, disait-il, me servoient à louange, parce que M. Bèze, en les excusant, les trouvoit plus spirituelles et réjouissantes que rusées et malicieuses. Mais mes maîtres étoient sans miséricorde ^ » Ceux-là n'oubliaient pas leurs principes- Comment n'auraient-ils pas été nombreux, ceux qui poussaient la liberté plus loin encore ! Plus le calvinisme s'étendait, plus il devait y avoir d'exceptions à cette rigidité parfaite qui ne pouvait appartenir qu'au très-petit nombre, et plus on devait être choqué du contraste entre la doctrine et la pratique. Aussi la prétention à la régénération morale, qui contribua au premier succès du calvinisme, parce qu'elle parut d'abord justifiée, finit-elle par nuire à son établissement définitif, quand il eut fait trop de prosélytes pour ne plus compter que des saints. Ceux qui hésitaient entre l'ancienne religion et la nouvelle se dirent, que, si cette dernière, malgré ses promesses, ne rendait pas les hommes meilleurs, autant valait s'en tenir à la foi de leurs aieux, et le plus redoutable grief qui s'éleva contre le calvinisme, ce fut de n'avoir pas extirpé chez ses disciples les vices qu'il avait si vivement reprochés aux catholiques»

Dans la morale publique, le protestantisme commença par maintenir avec une grande énergie le

' MémoireSi

dogme de l'obéissance absolue aux puissances établies : Omms potestas a Deo. Non-seulement Luther était fort éloigné de désirer une révolution dans la société, mais encore il comptait sur l'appui des puissances ; s'il cherchait à plaire au peuple et à le convaincre, il ne voulait pas dépendre de lui. C'était encore une manière d'attaquer Borne que d'élever au-dessus de tout, même des consciences, ces rois dont elle avait longtemps tenu dans la main les couronnes tremblantes. Luther n'admettait pas qu'une insurrection pût être légitime. Toute réforme même religieuse devait venir du prince.

Lorsque Calvin adressait à François T' Y Institution chrétienne^ il se plaignait, dans sa Préface^ que des calomniateurs représentassent les réformateurs comme tendant à renverser les trônes et à détruire les lois. Il protestait de leur soumission dans le langage le plus noble et le plus touchant à la fois.

Ses disciples, les protestants français, nourrirent longtemps l*espoir de convertir la royauté; en 1557, dans une lettre à Henri II, ils combattaient cette idée fort répandue qu'il ne pouvait y avoir de changement de religion sans un changement de principauté. Ils invoquaient l'exemple des premiers chrétiens, ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne : «Chacun voit quel honneur, obéissance et fidélité portent à leurs princes et supérieurs les peuples qui ont reçu la réforraation de TÉvangile de notre temps. Voire je puis dire que les princes ne savoient auparavant que d'être obéis, lorsque le peuple rude et grossier

recevoit aisément les dispenses du pape, pour chasser leurs princes et seigneurs naturels. Avezvous aperçu qu'aucun de ceux qu'on appelle luthériens ait tendu à trouble et sédition, quelques cruels supplices qu'on leur ait fait souffrir *? »

La royauté française resta sourde aux sollicitatalions, incrédule aux promesses. Les protestants désespérèrent d'exercer à leur profit l'absolu pouvoir qu'ils lui offraient. Leur doctrine se modifia: Leur chef avait, dans l'origine, joint les menaces aux protestations d'obéissance; il avait montré à François 1" la main forte du Seigneur « suspendue sur les persécuteurs. » Exilé lui-même, il devint, après avoir écrit Y Institution chrétienne^ le chef d'un gouvernement dont le principe était la révolution, si l'essence en était l'autorité.

Bientôt se produisit en France une insurrection, approuvée par les théologiens, qui se crut légitime parce qu'elle ne se servait pas du peuple. Sous François II et par crainte des Guise, « commencèrent plusieurs à se rallier ensemble pour regarder à quelque juste défense, pour remettre sus l'ancien et légitime gouvernement du royaume. Ce qui étant proposé aux jurisconsultes et gens de renom de France et d'Allemagne, comme aussi aux plus doctes théologiens, il se trouva que Ton se pouvoit légiti-

' Les mêmes raisonnemenl^ se trouvent dans la lettre aux princes luthériens d'Allemagne en 1559, dans la requête présentée par Coligny au roi, à Fontainebleau, en 1560. (De la Place, 1. 1 et III.) La réforme est toujours représentée comme étant pour les rois le plus sûr moyen d'affermir leur pouvoir et de remplir eur trésor.

mement opposer au gouvernement usurpé par ceux de Guise et prendre les armes à un besoin pour repousser leur violence, pourvu que les princes du sang, qui sont nés en tel cas légitimes magistrats, ou Vun d'euxy le voulût entreprendre, surtout à la requête des états de France ou de la plus saine part d'iceux*, »

Le droit à la résistance, avec le plus profond respect pour le pouvoir et la personne du roi, dans son intérêt même et dans celui du pays, fut dès lors proclamé, mais il ne devait être exercé que par ceux qui tenaient de leur naissance ou de leur place le droit de veiller à la chose publique, pour le maintien ou le rétablissement des lois et des coutumes, pour une cause politique, non pour une cause religieuse.

La théorie varia encore quand il fallut reconnaître, après la Saint-Barthélemi, qu'on avait en face de soi la royauté et non pas seulement ses conseillers. Alors fut publié le traité Vindidas contra tyrannos*. L'auteur y proclama qu'il était permis de résister au roi quand il commandait quelque chose contre la loi de Dieu, de le dépouiller comme un vassal rebelle. Avec les droits de Dieu, il invoquait ceux du peuple : a C'est Dieu qui élit les rois, c'est le peuple qui les établit et qui par ses suffrages confirme leur élection, » mais sous condi-

' Régnier de la Planche, Histoire de VÉtat de France^ tant de la république que de la religion , sous le règne de François IL — ^ Généralement attribaé à Hubert Languet» et qu'une traduction de Fr. Eslienne popularisa sous ce titre : de la Puissamee légitime du prince sur le peuple et du peuple sur le prince^ 1581.

tion : « D'où vient que le roi jure, le premier, à l'instance et stipulation du peuple, sinon pour recevoir la condition tue ou exprimée? etc. » L'insurrection est un droit, même un devoir impérieux.

Mais pour qui ce droit, ce devoir? « Faudra-l-il que toute une populace, cette bête qui porte un million de têtes, se mutine et accoure en désordre pour donner ordre à ce que dessus?... Par peuple il faut entendre les magistrats, les états généraux, les chefs et gouverneurs de villes, les juges, les princes;... comme les officiers susnommés sont inférieurs au roi, aussi étant considérés tous ensemble en ce corps susmentionné, ils sont les supérieurs. . . » Une partie du peuple, à défaut du peuple entier, un magistrat à défaut de tous, peuvent engager la lutte; un simple particulier n'a pas Tépée. Si l'exemple lui est donné par ceux qui ont le droit de résister, qu'il le suive, sinon qu'il se retire, à moins qu'il n'ait une vocation spéciale et miraculeuse. Le principe démocratique de la souveraineté populaire est singulièrement altéré. De là de graves conséquences pour la morale publique; la stricte obligation d'arrêter le prince, quand il fait mal, de le renverser quand il ne peut plus être ni contenu ni supporté, ne regarde pas les particuliers; le peuple proprement dit n'a qu'à subir les taxes les plus déraisonnables, les traitements les plus tyranniques, en se bornant à souhaiter un prince meilleur, jusqu'au moment où le signal de Tinsurruction est donné par un officier, par un grand.

Il serait injuste de passer sous silence les Dis-

cours politiques et militaires^ publiés en 1587 par ce sage La Noue que Montaigne range parmi les hommes admirables de son siècle. Il réclamait conlre la dissolution des mœurs avec la rigidité ordinaire de sa religion, mais, quoique homme de parti, captif, quand il écrivait, il attendait tout de la royauté; il semblait convaincu qu'elle avait le pouvoir et qu'elle aurait le bonheur de rétablir la paix et de l'assurer à jamais, en faisant régner la justice, en respectant la liberté de conscience. Manifeste isolé I après tant de malheurs, on ne pouvait demander la résignation à tout un parti, elle n'appartenait qu'à la grande âme d'un sage.

Le catholicisme s'était longtemps représenté, malgré les réclamations de ses adversaires, comme le protecteur nécessaire de la royauté menacée par ceux-ci. Mais il y eut des rois qui le trahirent ou qui le soutinrent trop mollement. Le pouvoir royal fut abaissé, non-seulement devant le saint-siége, mais encore devant le peuple. C'était du peuple que les théologiens catholiques se sentaient sûrs, au moins en France et dans l'Europe méridionale, comme les protestants avaient cru pouvoir compter sur la noblesse. Les uns et les autres, également mécontents de la royauté, en divers temps et en divers pays, la battirent en brèche. Nous n'avons besoin ni de faire ressortir le caractère démocratique de la Ligue, ni de rappeler les ardentes théories de ses prédicateurs. La faculté de détrôner les rois était le moindre droit qui fût réclamé pour un peuple dont la foi était mise en péril, et Ton sait

combien il s'en fallut de peu qu'elle ne fût exercée au profit des maisons d'Espagne ou de Lorraine. Les catholiques, après la conversion de Henri IV, ne perdirent pas de vue l'Angleterre, où régnait, par usurpation, une princesse hérétique, où se pré< paraient tous les complots qui devaient s'exécuter en Europe contre leur religion. Aussi les théories furent-elles soutenues avec une égale fermeté, quoique développées avec plus de calme et de méthode, notamment dans les ouvrages demeurés célèbres de Suarez et de Mariana. L'un et Tautre enseignèrent que le pouvoir royal était, soit aliéné, soit délégué par le peuple, que celui-ci pouvait le reprendre par l'insurrection.

Ainsi catholiques et protestants avaient été conduits par l'intérêt de leurs causes à poser, sans s'accorder, des principes presque semblables qui changeaient complètement la morale publique. Les plus terribles conséquences n'avaient pas été rejetées par eux, tant ils étaient ou aveuglés par la passion ou entraînés par la logique. Le régicide avait été prêché et philosophiquement justitië. Des deux côtés on reconnaissait que l'usurpateur, que le tyran sans titre pouvait être légitimement mis à mort par un particulier, au moins tant que son usurpation n'était pas légitimée par la possession, par le consentement de la nation : « L'on ne saurait, disait Languet, justement reprendre Brulus, Cassius et autres qui ont tué César, attendu que la tyrannie étoit encore en flagrant délit, comme on parle. » Suarez admettait aussi que «le tyran, quant

au titre, peut être fuë par une personne quelconque, même particulière, faisant partie de l'État qui souffre la tyrannie, s'il ne peut l'en délivrer autrement ^ » La question souffrait plus de difficulté en ce qui touchait le prince légitime dont la conduite était tyrannique. Languet se contente d'une proposition indirecte : « Si les brigands et les sacrilèges sont déclarés iniâmes, si on les fait mourir pour leurs maléfices, saurait-on inventer un supplice assez grand au crime de tyrannie?» Suarez et Mariana vont plus loin et admettent expressément le régicide comme un dernier remède, il est vrai, mais comme un remède permis *.

De telles extrémités de doctrine, auxquelles répondaient malheureusement des crimes odieux, ne (levaient pas relever Tautorité des moralistes religieux dans des esprits plus touchés de Phonnèteté naturelle que des passions fanatiques ou des déductions logiques.

Nous allons maintenant étudier la tentative du seizième siècle pour trouver une règle morale en dehors des religions dont les principes austères 'effarouchaient, ou que les faiblesses et les passions des hommes discréditaient auprès de lui.

* Voy. notamment Defensio fidei catholicœ lib.YI, c. iv, n. 7. — * Suarez, ib. , n. 0. — Mariana, de Rege et Régis inslUutione librilllf lib. I, c. vi et vu ; cet ouvrage est dédié au roi d'Espagne. Voy. sur les doctrines de ces deux théologiens, M. Franck, Réformateurs et publicistes de l'Europe : Moyen âge ; Renaissance»

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