‹ Les moralistes français du seizième siècleChapitre 28 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La faveur revient dès le début du dix-huitième siècle et s'attache jusqu'à la fin à Montaigne luimême, si ce n'est à son école. C'est en Angleterre qu il faut aller pour trouver un admirateur passionné de Charron ^ Bayle fait connaître sa vie et loue ses ouvrages, mais ne parvient pas à lui ramener des lecteurs. On n'a plus, comme au dixseptième siècle, besoin d'aller chercher dans le passé des exemples et des leçons de scepticisme. Voltaire coniinue Tœuvre commencée par Bayle; de toutes parts, le christianisme est attaqué, le spiritualisme est à peine soutenu par quelques esprits qui semblent attardés. A quoi servirait Charron <c dont les divisions ennuient, » comme disait Pascal? Montaigne plait toujours ; il ne prend pas, comme Charron, l'air d'un maître ; pour les philosophes du dix-huitième siècle, il est un des leurs. On le lit avec avidité, on revient à lui avec complaisance« Madame Du Deffand tient bon pour lui,

*■ a Bolingbroke le trouvait supérieur à Montaigne. » — Sainte^ BeuTe, Ccmseries du lundh t. XI» Charron.

même contre Horace Walpole^ Saint-Lambert ne trouve d'autre consolation pour la vieillesse que de

Penser et rire tour à tour.

Entre Montaigne et laPucelle*.

Grimm le défend avec vivacité et d'Argenson l'imite'. Il semble redevenu Tinstituteur de la jeunesse, comme sous Louis XIII, et forme madame Roland. Ce nom nous transporte jusqu'à la Révolution ; Montaigne charme encore les prisons après avoir charmé les hôtels de la Régence et du règne de Louis XY ; il console à la veille d'un trépas sanglant comme dans l'attente d'une mort naturelle et tardive ; le royaliste Michaud, après la victoire de la Convention, fait demander les Essais^.

Les deux parties dont se composait la philosophie du seizième siècle convenaient singulièrement au dix-huitième; le scepticisme et la morale épicurienne.

Sans doute il s'est produit alors bien des systèmes différents; mais si tous ne s'entendaient pas sur l'affirmation, ils s'accordaient parfaitement quand il s'agissait de nier. Leur adversaire commun, c'était l'autorité que Montaigne avait écartée avec l'apparence du respect, c'était le christianisme. De là une véritable reconnaissance pour ceux qui avaient les premiers allaqué cet ennemi redoutable, recon-

^ Sainte-Beuve, Catiseries du lundis 1. 1. Madame du Deftand. — ' Les Consolations de la vieillesse. — ^ Il fit imprimer, en 1785, sous ce titre : EssaU dans le goût de Montaigne, des notes qui parurent plus tard sous celui-ci : ïjoisirs d'un ministre dÉtat, — 4 M. Sainte-Beuve, Causeries du lundis M. Michaud.

naissance qui allait jusqu'à leur donner les honneurs du martyre, auxquels ils n'avaient aucun droit. Voltaire, après avoir rappelé la tranquille existence de Montaigne, plaignait beaucoup Charron, qu'il avait sans doute fort peu lu :

Qui lut près de périr, diUon, Sous la haine théologique ^

Charron que, même après la publication de la SagessBj un ëvéque voulait attacher à sa cathédrale ! C'était en 1748 que Voltaire écrivait ces vers. Alors on trouvait assez de mérite et de courage dans une attaque indirecte ; on se fût diminué soi-même si on avait demandé plus aux autres. A la fin du siècle, on tenait un autre langage et Ton semblait renier des auxiliaires qui avaient eu la prudence de ne pas se découvrir. Condorcet, dans son fantastique Tableau*^ ne nomme pas Montaigne. Il ne pardonne pas aux philosophes du seizième siècle d'être restés, au moins en apparence, dans la vieille religion. Il punit Érasme, Montaigne, Charron, par le silence. Il n'est pas nécessaire de comparer longtemps Montaigne avec les philosophes pour être frappé d'une différence considérable entre le scepticisme du premier et celui des seconds. Montaigne réserve les matières religieuses ; son doute s'attache surtout à la raison humaine et aux systèmes qu'elle a produits. Au contraire, chez les philosophes, et confor-

* Au jn-ésident HénaitU. — * Tableau historiqup. les progrès de Cesprit humain^ huitième époque.

mément à l'exemple de Bayle, c'est le christianisme qu'on refuse d'admettre dans les esprits et que l'on tend à bannir de la société.

Le travail est d'abord prudent et discret . C'est encore au dix-septiéme siècle que Fontenelle écrit un livre qui a pu être successivement considéré comme dévot et comme impie, YHistoire des oracles. Il garda, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, sa prudente manière de combattre une religion encore puissante dans TÉtat. Voltaire alla plus loin, mais sans renoncer à la prudence; il attaqua ouvertement les dogmes chrétiens, la discipline et les rites catholiques; mais il découvrit ses attaques plus volontiers que sa personne, au moins avant d avoir trouvé dans la gloire cet avantage dont avaient parlé les écrivains du seizième siècle, une espèce d'inviolabilité, et il essaya longtemps de se mettre en sûreté, soit en affectant, à ses heures, dans des écrits dont il riait tout bas, une rigoureuse orthodoxie, soit en reniant les ouvrages où il mettait sa pensée , par des désaveux que le danger eût rendus, non pas honorables, mais excusables pour tout autre qu'un philosophe. Tantôt il recourut à l'érudition telle qu'elle pouvait être dans un temps où la critique ne s'était pas encore développée et chez un homme dont l'esprit se portait en même temps ou avec une extraordinaire rapidité sur les sujets les plus divers, et il contesta, soit l'authenticité des livres saints, soit la vérité des récits qui y sont contenus; tantôt il employa cette arme, dont il bui faire un incomparable usage, la raillerie, et

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tourna en dérision tout ce qui était mis en honneur par une longue autorité; tantôt une simple allusion, une condamnation dédaigneuse et ea passant lui suffirent : il fit honte à ceux qui croyaient. Pour être vrai, il faudrait d'ailleurs faire bien des distinctions suiyant la nature de ses ouwages et la diversité des temps qu'a traversés sa longue existence.

Après les premières attaques, toute une école, obéissant à l'impulsion de grands et séduisants écrivains, entraînée par un mouvement général d'idées qu'elle devait rendre plus irrésistible encore, entra dans la lutte avec le mépris le plus profond et la haine la plus passionnée. On vit des fanatiques d'incrédulité, et, sans crainte de se démentir, ceux qui demandaient pour eux-mêmes la tolérance furent intolérants à l'excès pour les doctrines et pour la foi d'autrui, en attendant que leurs disciples le fussent pour la pratique même et pour le culte.

Devant la raison humaine, le doute cesse complément. Ce que Pascal admirait dans Montaigne, c'était la vengeance exercée par lui contre ce grand coupable, l'homme. Il lui savait gré de nous avoir démontré, jusqu'à l'évidence, que notre raison est incapable de connaître le vrai. Voltaire et ses contemporains proclament, au contraire, sa toute-puissance. Le premier a dit, il est vrai : « Adoptons le peut-être de Rabelais, le que sais-je de Montaigne, le non liquet des Romains, le douU de l'Académie d'Athènes, dans les choses profanes, s'entend ; car, pour les choses sacrées, il n'est pas permis d'en

doutera » Il n'en est pas moins incontestable que jamais siècle n'a témoigné une plus grande confiance dans la force et dans l'avenir de la raison. Quand la Révolution fit de celle-ci une divinité, la dernière, la seule divinité, elle consacra le dogme lentement formé par l'orgueil dans lesprit des philosophes. Il semblait que nulle vérité ne fût pour jamais inaccessible à l'homme. Tous partagaient les espérances iUimitées dont le malheureux Gondorcet a été le prophète dans la fin de son Tableau. Il est difficile d'être sceptique, quand on croit la raison humaine capable de tout découvrir. Quoi de plus affirmatif, de plus dogmatique que la doctrine à laquelle le dix-huitième siècle s'attache presque unanimement, que le sensualisme? D*Alembert, dans la Préface de rEnqfclopédie , après en avoir fait l'histoire, le défend contre le scepticisme : « Jugeons sans balancer que nos sensations ont, en effet, hors de nous, la cause que nous leur supposons, puisque l'effet qui peut résulter de l'existence réelle de cette cause ne sauroit, en aucune manière, différer de celui que nous éprouvons, et n'imitons point ces philosophes dont parle Montaigne qui, interrogés sur le principe des actions humaines, cherchent encore s'il y a des hommes. » Locke et surtout Condillac ont paru révéler au monde une vérité qui n'est plus susceptible de contestation. On sait que le premier avait admis deux sources d'idées, la sensation et la réflexion , que le

* Dict. h.: Affirmation par germent.

second avait écarté la réflexion pour nous réduire à la sensation, soit primitive, soit transformée. L'école philosophique, à laquelle Condillac n'était pas personnellement mêlé, quoiqu'il dût lui devenir agréable, adopta avec empressement les idées dont elle trouvait une claire expression dans ses écrits. Les esprits môme qui luttèrent contre l'influence de cette école ne pensèrent pas à contester une métaphysique qui n*était pas sortie de son sein et qu'elle avait seulement adoptée^

Il a fallu une révolution philosophique pour faire tomber une doctrine admise dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, et dans les premières années du dix-neuvième avec autant de docilité qu'un dogme religieux dans un autre temps.

La philosophie ne s'arrêta pas au sensualisme ; elle alla jusqu'au matérialisme ; non contente de réduire à la sensation la nature de toutes nos idées, elle réduisit à la matière la nature de notre être. Pendant que la Mettrie se faisait chef d'école à Berlin, Helvétius préparait et publiait son livre de lEsprit. Sa doctrine fut adoptée par Saint-Lambert, encore exagérée par d'Holbach; rien déplus contraire au scepticisme. Leurs opinions sont exprimées sur le ton le plus tranchant.

Le matérialisme, chez Saint-Lambert, est tellement sûr de lui-même, qu'il ne se donne pas la peine d'une discussion, non pas même d'une dé- La Harpe, Philosophie du dix-huitihne siècle^ li?. I, ch. i, sect. V. — Madame de Staël, de la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, II* partie, cb. ti, note.

monstration. Il se présente avec la confiance que donne l'évidence.

Sensualistes et matérialistes sont d'accord pour se moquer des systèmes philosophiques et des vains efforts qu'a faits, avant eux, l'homme travaillant à trouver la vérité. Ce n'est point scepticisme de leur part, c'est négation, c'est hostilité. Les coups que reçoit la philosophie ne retombent pas sur la raison. A vrai dire, ils sont principalement adressés à Descartes et en même temps au spiritualisme, mais avec assez d'habileté pour frapper le cartésianisme par ses côtés les plus faibles. La seule chose qui fasse garder encore quelque estime pour Descartes, c'est qu'il a été persécuté. Encore ce qu'il a souffert a-t-il plutôt nui à ses adversaires que servi à lui-même, s'il faut s'en rapporter au vers où Voltaire l'appelle

Grand fou persécuté par de plus fous que lui*.

Les doctrines dominantes mènent à une conclusion que le peu de confiance en la nature humaine, propre au scepticisme, avait inspirée à Montaigne, et qui faisait horreur au dix-septième siècle, à Descartes comme à Bossuet. On tend à supprimer la distance que l'orgueil avait mise entre l'homme et les bétes. Condillac reconnaît une ressemblance entre les bétes et nous qui prouve qu'elles ont une âme : rimportante, mais unique différence qu'il signale et qui nous donne la supériorité sur elles, c'est que nous avons la faculté d'attacher nos idées

* Le$ SyUèmeê,

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à des signes. Helvétius fait de rhomme un être purement sensible, comme Tanimal, et place la supériorité, qu'il lui est impossible dû méconnaître, non dans une différence de nature, mais dans des organes plus parfaits ^ Ainsi la philosophie qui, dans sa superbe ivresse, exalte la raison humaine et lui promet l'infaillible découverte de la vérité tout entière , s'entend pour assimiler Thomme et les bêtes avec celle qui rabaisse le premier et le condamne à rincertilude et à Tignorance. L'une et l'autre s'exposent au même danger, si bien aperçu par les grands et clairvoyants esprits du dix-septième siècle, celui de faire disparaître, dans une telle assimilation, la loi morale, qui n'existe pas pour les bêtes.

En somme, ce n'est point par le scepticisme que le dix-huitième siècle se rattache à Montaigne, c'est par la morale. On va comprendre sans peine pourquoi.

Le scepticisme ne peut fonder une morale ; à défaut d'une idée psychologique, celle du vrai, celle du bien, on est réduit à chercher le fondement de la science qui règle notre conduite dans rinlérêt, commun ou privé. Montaigne et son écxAe ont eu un sens trop délicat de l'honnête, on plutôt, trop de

* < Le don que nous avons de réfléchir, joint aux deux mains industrieuses dont la nature nous a fait présent, nous élève jusqu'à 'instinct des animaux et nous place, avec le temps, infiniment audessus d'eux, soit en bien, soit en mal : proposition condamnée par messieurs de l'ancien Parlement et par la Sorbonne, grands philosophes naturalistes et qui ont beaucoup contribué, comme on sait, à la perfection des arti>. » (Voltaire, Dict, philosophique - Instinct,)

bon sens pour songer à faire de Tintérét le principe de la morale. Nulle philosophie, nulle religion n'a prescrit, avec plus de rigueur, le désintéressement dans la vertu. Dès lors, ils ont été forcés de se jeter sur le bon sens, sur l'instinct, ordonnant ce qui leur paraissait, ainsi qu'au plus grand nombre, à la fois bon et possible, défendant ce qui, au premier abord, leur semblait mal, n'exigeant pas ce que leur propre expérience et le consentement général leur faisaient trouver impossible. Ils faisaient fi du peuple, mais ils le consultaient sans cesse et sur ce qu'il pensait et sur ce qu'il pouvait supporter. Ce partage entre l'orgueil philosophique et le désir d'obtenir du grand nombre l'estime qu'on lui refuse, peut-être de lui être utile en se mettant à sa portée, se retrouve au dix*huitième siècle.

Il n'est pas moins malaisé de faire sortir une doctrine morale du sensualisme ou du matérialisme que du scepticisme. Ceux qui veulent que l'homme dépende exclusivement des sens ou consiste tout entier dans la matière se plaignent que l'on calomnie leurs systèmes et leurs personnes quand on accuse les premiersd'aboutir à l'indifférence entre le bien et le mal, eux-mêmes de pratiquer plus volontiers le mal que le bien. Mettons les hommes de côté : on vaut tantôt plus, tantôt moins que ses principes.il est vrai, cependant, que les principes ne sont pas sans intérêt ; car, pour lutter contre la détestable influence qui s'exercerait par la convictionintellectuelle,ilfaudrait, ou une bonté naturelle ou une force de sens moral exceptionnelles ; c'est par le grand nombre qu'on

doit juger une doctrine, surtout quand elle est faite pour le grand nombre. On ne saurait sans trahir la vérité faire grâce aux systèmes, si l'on rend justice aux hommes. Le sens public ne s'est pas trompé quand il a confondu, sous le nom de sensualisme et de matérialisme, la psychologie qui fait de la sensation r<>rigine unique de nos idées, la métaphysique qui P8 reconnaît qu'une substance, la matière, et la morale qui, au lieu d'imposer des obligations, permet toutes les jouissances. La notion du devoir ne peut naître que dans une âme pensante; le lien du devoir ne peut engager qu'une âme libre ; renseignement du devoir ne peut venir que d une philosophie qui proclame la pensée indépendante de la matière , l'âme distincte du corps, et qui place l'homme, être contingent, mais libre, en face de l'Être éternel, sous la loi nécessaire de la justice, dès le jour de sa naissance.

On ne peut cependant imaginer une philosophie sans morale. Comment feront les sensualistes et les matérialistes, s*il est vrai que la logique ne leur permette pas de tirer le devoir de leurs principes ? Trois partis se présentent à eux : ou bien ils abandonnent le devoir pour rester fidèles à leurs principes, ou bien ils cherchent à tourner leurs principes, en fondant sur l'intérêt le devoir qu'ils conçoivent a priori, d'après le sens moral qui est en euxmêmes, d'après les notions communes des philosophes et l'esprit de leur siècle, ou bien ils abandonnent franchement leurs principes et se forment une morale, indépendamment de toute métaphy-

sique, guidés par leur instinct et par celui du genre humain.

Le premier de ces trois partis avait été adopté par la Mettrie : il est rare qu'on Tembrasse volontiers quand on fait un livre et qu on traite de la morale ex professa. Voltaire met dans la bouche d un philosophe ces paroles adressées à un fakir : (( Vous vous feriez lapider par le peuple si vous enseigniez une morale impure. Les hommes sont faits de façon qu'ils veulent bien commettre le mal, mais ils ne veulent pas qu'on le leur prêche ^ » Aussi est-ce ordinairement à la pratique qu'est réseiiré le triste honneur de mettre en lumière un tel système par ses conséquences honteuses ; mais il est rare que la littérature du temps où il règne dans les âmes n'en contienne pas l'expression ; il se trahit principalement dans les œuvres d'imagination, la poésie et le roman. C'est ce qui est arrivé au dix-huitième siècle. La littérature fait partie de la conduite des nations : ses habitudes correspondent à leurs mœurs.

Le second parti est celui que suivirent Helvétius et Saint-Lambert. M. Cousin a fait ressortir l'inconséquence de celui-là : « Le principe de la morale d'ilelvétius est fort simple, dit-il* ; c'est l'intérêt personnel reconnu comme motif et posé comme règle de toutes nos actions. Mais il semble qu'alors l'auteur devait rayer de son Dictionnaire moral ces

* Dict. philos. : Fraude, — ' Hist, de la philos, morale au dixfiuUiètne siècle^ quatrième leçon; Helvétius.

mots vertu ^ justice ^ dévouement; car la vertu, la justice , le dévouement, impliquent la notion du devoir qu'Helvetius ne connaît point. x> L'auteur est loin de les supprimer ; lui-même était vertueux et voulait rendre les autres vertueux. Il croyait atteindre son but sans manquer à la vérité philosophique, en nous enseignant à conformer notre intérêt à celui de l'État, après l'avoir érigé en règle de conduite.

Voltaire semble avoir pris le troisième parti : il est vrai qu'il déclare « n'apprendre rien aux hommes, ses confrères, quand il leur dira qu'ils font tout par intérêt, même le fakir, qui veut gagner le cieP. » Mais une des idées sur lesquelles il est le plus fréquemment revenu est certainement celle-ci, qu'il y a une morale universelle. 11 n'essaye nullement de rattacher la morale aux idées sensualistes, qu'il a ordinairement professées , aux idées matérialistes, vers lesquelles il a incliné ; il se contente de s'adresser au cœur, au bon sens de tous*.

Ainsi s'explique Taccord qui s'établit entre le sceptique Montaigne et les philosophes, plus ou moins confiants dans la raison humaine en général et dans leur propre système en particulier, sur le principe et les détails de la morale.

Nous avons dit quelle place tient le moi dans la morale de Montaigne, avec quelle vivacité il lui a

* IHct. philos. : Intérêt, — * Voy. cependant les Dernières remarques sur les Pensées de Pascal, n. 59 : a Pour dire l'âme est jetée, il faudrait être sûr qu'elle est une substance et non une qualité. C'est ce que personne n'a recherché et c'est par où il faudrait commencer en métapbysiquei en morale, etc. »

été reproché par Port-Royal et Malebranche. Les docteurs catholiques et jansénistes avaient tout rapporté à Dieu : au dix-huitiéme siècle, le centre de l'homme, ce n'est plus Dieu, c'est Thomme lui-même. Le moi acquiert plus de droits encore que ne lui en reconnaissait l'auteur des Essais. Celui-ci, dans le doute universel, s'attachait au seul être et au seul intérêt dont il fût parfaitement sûr, et obéissait à un des plus naturels sentiments qui puissent s'emparer de nous. Les philosophes allaient plus loin : c'était dans Fhomme qu'habitait cette divinité, la raison, et à la tendresse qu'inspire de lui-même le moi s'ajoutait le respect dont Tentourait une vocation assurée à la possession de la vérité. Le mot de Montaigne avait servi à inspirer son livre et pouvait servir à régler la conduite de chacun. A ces deux titres, il est célébré avec enthousiasme par les philosophes : « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! » a dit Pascal. — « Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement comme il a fait ! car il a peint la nature humaine. Si Nicole et Malebranche avaient toujours parlé d'eux-mêmes, ils n'auraient pas réussi; mais un gentilhomme campagnard du temps de Henri III, qui est savant dans un siècle d'ignorance, philosophe parmi les fanatiques, et qui peint sous son nom nos faiblesses et nos folies, est un homme qui sera toujours aimé ^» Ainsi répond Voltaire.

Dès lors, le mérite d'avoir admirablement connu

Remarque» sur lei Pengéeê de Pascal f n. 4i.

DIX-HUlTIÈMË SIÈCLE. 509

la nature humtine, de Tavoir fait connaître en se peignant lui-même est accordé à Montaigne ^ Il est regardé comme ayant donné à la fois la plus vraie idée de ce qu'elle est et la plus juste mesure de ce qu'elle peut faire. Le moi est remis en honneur. Port-Royal avait reconnu que la misère de notre nature était bien dépeinte par Montaigne, mais en se plaignant qu'il ne l'eût pas fait détester. C'est justement son honneur auprès des philosophes que de nous avoir épargné celte flétrissure, c^est la preuve qu'il a bien compris et les penchants et les droits de l'homme.

La morale du siècle tient compte de ces penchants et de ces droits. Il ne faudrait pas la décrier à Texcès; elle impose l'obligation d'être honnête, et cest déjà beaucoup. L'honnêteté même ne lui suffit pas; elle demande qu'on soit plus que juste envers autrui. Elle fait de nous des citoyens du monde, suivant le désir que Montaigne avait exprimé après Socrate; mais ce n'est pas pour réduire nos devoirs envers nos compatriotes au niveau de nos devoirs envers les étrangers, c'est pour nous lier étroitement à l'humanité. En Thumanité s'incarne cette raison, à laquelle rien n'est voilé pour toujours ; à elle doivent profiter tous nos travaux. L'amour qu'elle inspire se répand sur les individus en tolérance, en bienfaits : « Servez l'homme dans celui dont vous ne pouvez aimer la personne, » dit Saint- Lambert. Faut-il ajouter le dévouement, le sacrifice

* Saint-Lambert, Pièces fugitives. ÉpUre à.,. — Madame Du Deffand, I^eUre à Horace Walpole. — Yoy.|M. Sainte-fieuve, t. I.

même à la justice et aux services rendus? Du reste, si l'on est obligé de penser à autrui, on peut aussi penser à soi-même. Les prescriptions sévères sont rejetées comme menant au vice l'homme, auquel elles rendent la vertu inaccessible ; les jouissances des sens sont légitimées; l'épicuréisme a repris sa place dans les doctrines. Qui a connu l'humanité? qui lui a donné des lois conformes à sa nature ? Épicure, Horace, Montaigne. Voltaire trouve plaisant « qu'on ait fait une vertu du vice de chasteté*. » Que de souvenirs ne rappelle pas son siècle? On ne sait si c'est dans les Essais ou dans Molière que les maris avaient appris la résignation dont ils eurent à donner tant de preuves quand l'adultère fut devenu comme une institution, et que la fidélité cessa d'être attachée au mariage pour obliger entre eux des amants qui commençaient par être infidèles chacun de son côté. Ce qu'il faut remarquer, c'est qu'il est rarement question de la passion et du cœur; les sens viennent toujours en première ligne ; ils demandent à jouir du droit que la nature leur a donné en les créant trop faibles pour résister au plaisir.

L'analogie de cette morale avec celle du seizième siècle se montre par la place faite à l'amitié. Ce qu'était ce sentiment pour Montaigne et ses contemporains, nous Pavons dit ; leur école, dans le siècle suivant, l'avait singulièrement battu en brèche en s'armant du scepticisme, en descendant jus-^

^ A M. MarioUt à LondreS) 28 mars 1766.

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qu'au tond du cœur pour y trouver caché, sous l'apparence du dévouement amical, l'intérêt personnel. La Fontaine avait fait exception, parce qu'il ne cherchait pas à raisonner. Seuls, les spirilualistes, qui croyaient au désintéressement, avaient soutenu l'honneur de l'amitié, sans enthousiasme, il est vrai. Descartes y demandait le désintéressement, en avouant « qu'elle éloit rarement si parfaite *. » Bossuet accusait la décadence de son siècle plus que la naturelle corruption de Thomme, quand il regrettait que ce nom « signifiât seulement un commerce de politique et de bienséance*. » Fénelon parlait, avec une touchante effusion, d'un sentiment qu'il trouvait profond en lui-même, durable chez les autres, malgré sa disgrâce : « Je ne distingue pas trop l'amour que j'ai pour mon salut de celui que j'ai pour le vôtre, » écrivait-il au duc de Chevreuse. Sa correspondance est pleine d'épanchemenls, sans qu'il fasse une théorie psychologique ou un fastueux éloge de Tamitié. Nous avons rapporté les pensées délicates de la Bruyère, qui sut faire renaître en partie Montaigne, sans manquer à la religion et sans abandonner le spiritualisme.

La littérature du règne de Louis XIV est presque muette sur Tamitié. On a pu accuser Racine de la comprendre mal, parce qu'il avait relégué Pylade au rôle de confident. Qui, cependant, sut mieux la ressentir? y a-t-il une plus émouvante lecture que celle de sa correspondance avec Boileau? Yoilà bien l'a-

* Les Passions de Vàme, W partie, art. lxxxii.^ * Sermon pour le mardi de la troisième semaine de carême.

mitié de Montaigne mise en pratique. Boileau annonce à Racine la nomination de son frère à un canonicat de la Sainte-ChapeJle , et c'est à Racine qu'elle est due : <c A mon sens, néanmoins, dit-il, celui qui doit être le plus satisfait, c'est vous, et le contentement que vous devez avoir en vous-même d'avoir obligé si efficacement dans cette affaire tant de personnes qui vous estiment et qui vous honorent depuis si longtemps est un plaisir d'autant plus agréable qu'il ne procède que de la vertu, et que les âmes du commun ne sauroient ni se l'attirer, ni le sentir. » L'amitié de ces deux grands hommes ne fut pas moins profonde, moins désintéressée que celle de Montaigne et de la Boétie. Elle n'est pas ignorée, sans doute, mais elle n'est pas admirée autant que cette dernière 4 elle n'est pas devenue comme un type légendaire, parce que, au dix-septième siècle, la crainte d'importuner le public par des révélations sans intérêt, celle de faire perdre à ses propres sentiments quelque chose de leur sincérité et de leur pudeur, mettaient un sceau sur les lèvres des grands hommes et les empêchaient de montrer leurs âmes, même sous de claires allégories. Aucun faste dans cette amitié; l'épitre à Racine est consacrée à la critique littéraire, et le sentiment qui anime Boileau ne s'y trahit guère que par un ton plus chaleureux donné à ses conseils. Certes les vives et indissolubles amitiés ne manquaient guère alors, ne fût-ce que dans ce Port- Royal où on les redoutait peut-être, parce qu'elles pouvaient détacher l'âme du seul objet qui méritât

l'amour, mais où le danger en augmentait chaque jour la force et l'ardeur.

Nous ne savons si , en pénétrant les cœurs , on les eût trouvées au siècle suivant aussi désintéressées, aussi entières^ aussi constantes; mais les ouvrages écrits par ceux dont nous laissons de côté la vie exaltent sans relâche le sentiment que depuis cent ans on n'avait plus osé exprimer. L'amitié n'est pas représentée seulement comme la plus délicate et la plus pure des jouissances, on en fait un devoir rigoureux *. Malheur à rhomme qui n'a pas d'amis ! La tendre humanité lui est inconnue. 11 n'est pas nécessaire d'attendre qu'une intimité soit formée, pour que les obligations commencent. La première obligation, c'est d'en former une. Montaigne a distingué deux espèces d'amitié, Tune parfaite, mais presque impossible à trouver, l'autre facile à rencontrer, mais imparfaite. On n'en connaît plus qu'une seule, et l'on n'admet pas un instant que la moindre imperfection en puisse souiller la pureté. On ne laisse pas échapper une occasion d'en faire l'éloge. Voltaire n'y manque pas dans son Discours de réception à l'Académie française : c< C'est ainsi, dit-il, que cette Académie fut d'abord formée. Elle a une origine encore plus noble que celle qu'elle reçut du cardinal de Richelieu même. C'est dans le sein de l'amitié qu'elle prit naissance. » Il la célèbre constamment, en vers et en prose, dans sa correspondance comme dans ses

* a Loin de nous à jamais ces mortels endurcis, etc. » (Voltaire, aux mânes de M, de Génonville.)

ouvrages historiques ou philosophiques. Il en fait le ressort peut-être le plus original de son poëme épique, en la plaçant auprès et dans le cœur d'un roi, qui est une exception parmi les illustres ingrats : à son imitation, quiconque écrit un poème ou un roman poétique donne à son héros un fidèle ami^ Au théâtre même, il semble que Pamour soit dépossédé. Le sujet principal à^ Adélaïde Du Guesclin, c^ est l'amitié de Coucy pour Vendôme. Voltaire a fait un Oreste où il ne manque pas de rétablir l'égalité entre le fils d'Agamemnon et Pylade. Voltaire, il est vrai, avait trop de bon sens pour se livrer sans réserve à une sensibilité convenue, et, dans le Temple de r Amitié^ il nous montre les concurrents nombreux près de la déesse et tous jugés indignes. Mais rillusion ou la convention est générale autour de lui, et c'est quand il représente l'amitié comme « la première de toutes les vertus, parce qu'elle est la première de nos consolations ', » lui enlevant ainsi le désintéressement au moment même où il la proclame vertu, qu'il exprime la pensée de ses contem porains. L'expression de cette idée touche au ridicule dans un passage où Barthélémy parle des pestiférés d'Athènes, « qui ne concevaient aucune idée du passé, heureux sans doute d'ignorer leur état, mais ils ne pouvaient reconnaître leurs amis^. » Elle l'atteint complètement dans VHistoire philosophique des deux Indes*.

* Voy. Joseph, de Bitaubé, Numa Pompilius, de Florian. -^ • Lettre à Vauvenargues, — ' Introduction au Voyage de la Grèce, sect. III. — * Raynal s'interrompt daas la description d'un royaume pour s'écrier : a Territoire d'Aujinga, tu n'as rien, mais tu as donné

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Sans doute il n'est pas de sentiment qui soit d*un plus haut prix que Tamitié, mais on se lasse plutôt qu'on n'est touché de l'entendre louer si souvent et si fort. La mode capricieuse met en honneur certaines vertus comme certaines beautés; tout le monde veut se procurer les unes et les autres; beaucoup sont disposés à les exagérer pour être sûrs de ne pas rester en arrière. Les esprits méfiants craignent alors que l'art ne dissimule ou n'aide la nature pour complaire à la vogue. A quoi bon tant de fracas autour d'un sentiment auquel la discrétion est essentielle, parce qu'il ne permet pas, quand il est sincère, de se faire valoir?

.... L'amitié demande un peu plus de mystère.

C'est un fait remarquable que les modernes épicuriens aient donné une si grande part à l'amitié dans leur vie et dans leurs écrits. Peut-être faut-il l'expliquer par la nécessité où se trouve l'âme humaine, quelle que soit sa philosophie, d'avoir un sentiment pur et désintéressé ; elle en a besoin pour se relever à ses propres yeux, comprenant par instinct que la doctrine de l'intérêt ou du plaisir

naissance à Élisa. t)n jour ces entrepôts de commerce, fondés par notre aTarice sur les côtes d'Asie, ne subsisteront plus ; mais, si mes écrits ont quelque durée, le nom d'Aiginga restera dans la mémoire des hommes ... Qu4l me soit permis d'épancher ma douleur et mes larmes I Êlisa fut mon amie. 0 lecteur, qui que tu sois, pardonne-moi ce mouvement involontaire, » 11 termine un long discours sur le même ton par cette troisième apostrophe * c Du haut des cieux, ta première et ta dernière patrie, EUsa, reçois mon serment : Je jure de ne pas écrire une ligne où l'on ne puisse reconnaître tdn ami* » (Liv. 111^ xxxjit)

rabaisse. Dans les siècles oùramour perd son prestige et ce que le désir lui laisse de pureté, où il n'est plus considéré que comme une jouissance sensuelle, peut-être comme la satisfaction d'un besoin physique, les hommes veulent trouver autre part l'idéal qui leur échappe. La plus noble et la plus gracieuse partie de Tamour s'en détache pour ainsi dire, et une main un peu lourde la fixe pour un temps, non sans faire violence à sa nature, sur un autre sentiment.

Sans doute, cette morale épicurienne se rapproche singulièrement de celle de Montaigne. Dironsnous qu*ellelui est empruntée? Pas plus qu'elle ne Test à tel autre auteur qui a fait entendre des maximes faciles, à Horace par exemple. On est bien aise de retrouver, chez des hommes d'un grand et aimable nom, dans des vers que Ton peut traduire ou dans une prose que Ton peut citer, le précepte qu'on n'aurait pas osé exprimer, que du moins on n'aurait pas exprimé si bien. On profite de l'analogie plutôt qu'on ne subit l'influence.

Certes, ce n'est point par imitation de Montaigne et pourtant c'est comme lui que les philosophes célèbrent à l'envi les vertus des anciens. Ils en profitent pour démontrer l'inutilité du christianisme ^

Quant à la morale publique, nous avons peu de chose à en dire, nous qui recherchons seulement s'il y a chez les écrivains du dix-huitième siècle quelque trace d'une influence exercée par le seizième,

* a Les vertus des païens étaient, dit-on, des crimes,etc.» Voltaire, Poëme sur la loi naturelle.

DIX-HUITIËME SIÈCLE. 517

par Montaigne en qui s^est personnifié celui-ci. Ici encore Ton peut signaler des rencontres, non des souvenirs. Montaigne n'a pas inspiré ce passage qui s'accorde si bien avec ses propres maximes ; a Si quelqu'un de nos frères voulait apporter le moindre trouble dans le gouvernement, il ne serait plus notre frère. Ce ne furent certainement pas des théistes qui excitèrent autrefois les troubles de Naples, qui ont trempé récemment dans la conspiration de Madrid, qui allumèrent les guerres de la Fronde et des Guises, en France, et celle de Trente Ans dans notre Allemagne, etc., etc., etc. Nous sommes fidèles à nos princes, nous*payons tous les impôts sans murmures. Les rois doivent nous regarder comme les meilleurs citoyens et les meilleurs sujets. Séparés du vil peuple, qui n'obéit qu'à la force et qui no laisonne jamais, plus séparés encore des théologiens, qui raisonnent si mal, nous sommes les soutiens des trônes, que les disputes ecclésiastiques ont ébranlés pendant tant de siècles. Utiles à VÊtat^ nous ne sommes point dangereux à F Église; nous imitons Jésus qui allait au temple^. »

Non, les philosophes ne désiraient pas une révolution, mais ils la préparaient. Ils consentaient au maintien delapuissanceétablie comme les moralistes du seizième siècle en avaient souhaité raffermissement, mais, à la différence de ceux-ci, ils ne regardaient pas ce maintien comme le dernier mot de la politique. Ils étaient trop pénétrés d'admiration pour

* Voltaire, Profession de foi des théistes.

5i8 LES MORAUSTES FRANÇAIS DU XYI« SIÈCLE.

la raison, de respect pour rhumanité. Aussi proYOquaient-ils leurs concitoyens à introduire de nombreuses réformes dans leur constitution conservée; tantôt ils leur faisaient honte de leurs institutions et de leurs lois, tantôt ils admiraient celles des peuples étrangers. L'idée essentiellement sceptique, l'idée de Montaigne, de Charron, de Pascal, qu'iln'y a pas de forme de gouveniement privilégiée, que la meilleure est celle qui est établie, qu'un changement offre toujours plus de dangers que d'avantages, cette idée ne saurait convenir à un siècle qui professe que l'homme peut trouver la vérité en toutes choses, même en politique,' et doit la chercher sans cesse. Si l'on ne permet pas d'acheter une amélioration au prix d'une révolution, c'est en partie par prudence, et pour ne pas effaroucher une autorité qui peut arrêter les livres, qui dispose de la prison et de l'exil, en partie aussi parce que, en somme, on trouve dans le régime établi une tranquillité qu'on ne se soucie pas d'exposer aux hasards des émeutes et des guerres ; la morale épicurienne ne goûte pas les révolutions.

Une grande partie des demandes était inspirée par un noble sentiment, l'amour de l'humanité. L'âme compatissante de Montaigne l'avait déjà suggérée. Ce qu'il y a de plus enviable peut-être dans la gloire de Voltaire est dû à la constance avec laquelle il a combattu la torture. Le dix-huitième siècle a sur le seizième l'avantage considérable d'avoir prêché la tolérance, non à titre de transaction, mais à titre d'obligation ; il n'a pas seulement représenté que la

DIX*HUITIËH£ SIÈCLE. M9

violence ne persuade pas, et que Dieu nous demande une foi intérieure et vraie, due à la persuasion ; il ne s'est pas borné à rappeler les malheurs de tous genres causés par les persécutions et à détourner les hommes d'Etat d'une politique dangereuse; il a fait plus, il a dénoncé Tinjustice de la violence, il a démontré le droit de la conscience à la liberté. Montaigne avait trop grand'peur des guerres civiles pour aller jusque-là.

En dehors de l'école philosophique, lié par l'estime au seul Voltaire, toujours indépendant sans grande hardiesse, Vauvenargues attire Tattention et la sympathie de tous. C'est un moraliste qui ne s'est pas contenté d'observer avec ironie, comme Duclos. Il y a en lui un sens très-délicat de la morale, un vif désir de trouver une règle. 11 n'est pas sûr qu'il ait, tout à fait et sans retour, rejeté celle de la religion. Il n'est pas une des prescriptions tracées par celle-ci pour notre conduite qu'il ait blâmée comme trop sévère. Il avait certainement étudié Montaigne, mais sans trouver en lui une doctrine d'ensemble satisfaisante : aussi s'exprimait-il ainsi : « D'assez grands génies ne paraissent presque avoir eu que l'invention de détail : tel est Montaigne ^ » Il reprochait à l'auteur des Essais de n'avoir su « ni lier ses pensées, ni donner de justes bornes à ses discours, ni rapprocher utilement les vérités, ni en conclure. Admirable dans les détails, incapable

^ IrUroductioti à la connaissftnce de rEsprit humainf xt. — Du Génie et de V esprit.

de se former un tout; savant à détruire, faible à établira »

Il semble néanmoins que Yauvenargues ait aperçu la doctrine qui n'était pas suffisamment mise en lumière. Dans un de ses Dialogues des morts, il fait causer Montaigne et Charron, ce dernier se bornant à donner la réplique. Yauvenargues ne se résigne pas à voir un sceptique dans Montaigne : c'est un conservateur, un observateur judicieux de la politique, trop instruit pour ne pas comprendre combien le caractère des hommes et les événements font varier les principes du gouvernement ; il croit à la raison et à l'équité naturelle, sans s'indigner de les voir méconnues et sans s'inquiéter de leur rendre le rang auquel elles ont droit.

Cette morale, sauvée du scepticisme, n'a pas agi directement sur Yauvenargues, dont Tâme était trop pure pour se prêter à l'épicuréisme, trop triste pour croire au bonheur. Il n'avait même pas les illusions enthousiastes de ses contemporains sur l'amitié : a Est-on seul, disait-il % on sent sa misère, on sent qu'on a besoin d'appui; on cherche un fauteur de ses goûts, un compagnon de ses plaisirs et de ses peines; on veut un homme dont on puisse posséder le cœur et la pensée. Alors l'amitié parait être ce qu'il y a déplus doux au monde. A-t-on ce qu'on a souhaité? on change bientôt de pensée. x>

Montesquieu fait une autre exception dans son

* Œuvres posthumes : Réflexions sur divers sujets, t.; sur Motitaigne et Pascal. » * Introduction » etc. , zxxv : de VAmUié.

siècle. Il a, pour sa part, beaucoup emprunté, non pas à Montaigne qu'il a loué ^ mais à Bodin dont il n'a pas prononcé le nom, on ne sait pourquoi. Faut-il le ranger parmi les moralistes? Nous avons eu quelque peine, en étudiant le traité de la Repubique^ à trouver de quoi justifier ce titre donné à Bodin. Nous serions plus embarrassé encore, au moins en présence de VEsprit des lois. Ce n'est pas de la morale publique, encore moins de la morale privée qu'y traite Montesquieu. Ne lui demandons que ce qu'il a voulu mettre dans son ouvrage : des observations sur les différentes lois qui se partagent Tunivers, l'explication profonde des gouvernements, de leurs natures et de leurs principes divers, l'appréciation presque toujours judicieuse des faits qu'il rapporte.

Montesquieu a parlé des climats, comme Bodin, comme Charron, mais avec plus de mesure, en évitant du moins soigneusement de tomber dans le fatalisme. Où Bodin a vu une puissance presque irrésistible, Montesquieu ne montre qu'une disposition qu'il est à la fois difficile et nécessaire de combattre. Il observe qu'on a plus de vigueur dans les climats froids : « Cette force plus grande doit produire bien des effets ; par exemple, plus de confiance en soi-même, c'est-à-dire plus de courage ; plus de connaissance de sa supériorité, c'est-à-dire moins de désir de la vengeance ; plus d'opinion de sa sûreté, c'est-à-dire plus de franchise, moins de

^ c Dans la plupart des auteurs je Tois l'homme qui écrit, dans Montaigne, je vois l'homme qui pense. » {Pensées diverses,)

soupçons, de politique et de ruses \ » Montesquieu se borne à indiquer les différences de degré dans les qualités ou dans les défauts naturels, et il considère si peu rinfluence du climat comme déterminant fatalement l'homme au bien ou au mal, qu'il ajoute un chapitre intitulé : a Que les mauvais législateurs sont ceux qui ont favorisé les vices du climat^ et les bons sont ceux qui s'y sont opposés *. » Conseil de politique, sans doute, mais c'est le seul qui convienne dans un ouvrage de politique.

Comment admettrait-il un fatalisme qui ferait disparaître toute loi morale, après avoir reconnu, dès le début de son ouvrage « une raison primitive, » a des rapports d'équité antérieurs à la loi positive qui les établit ' ? »

C'est le même philosophe qui défend de rejeter l'incontinence sur la nature : « Il n'est pas vrai que l'incontinence suive les lois de la nature ; elle les viole, au contraire : c'est la modestie et la retenue qui suivent ces lois * »

L'histoire étudiée avec soin et avec impartialité par un homme de génie était devenue pour lui une immense expérience, qui lui avait démontré les grandes vérités déduites ordinairement par le spiritualisme des principes métaphysiques. En les exprimant il contredisait les conclusions morales de ce seizième siècle où il avait rencontré un précurseur et sur plusieurs points un modèle. Aussi, quand il trouve Toccasion de louer une philosophie, ce

* Liv. XIV, ch. II. — « Liv. XIV, ch. ▼. — ' Liv. I, ch. i. — * Uv. XVI, ch. xn.

n'est pas celle des épicuriens qu'il choisit, c'est ce la secte des stoïques *. »

On n'a jamais retracé l'histoire de la philosophie au dix-huitième siècle sans mettre à part Jean- Jacques Rousseau, cet esprit audacieux et souffrant, qui combattit ses contemporains et même finit par les détester , adversaire également redoutable pour la religion révélée, pour Tathéismede Diderot, pour le matérialisme d'Helvétius, ne s'arrétant pas comme les autres devant la crainte de renverser Tordre établi, posant hardiment les principes d'où devait sortir une révolution, excitant les passions qui devaient la rendre implacable. Nous ne touchons au dix-huitième siècle que par un point, mais il nous faut séparer aussi Jean-Jacques Rousseau; car, parmi tous les écrivains du temps, c'est celui dans Tesprit duquel les ouvrages de Montaigne ont laissé le plus de traces, et peut-être aussi Montaigne est-il l'auteur auquel Rousseau a le plus obéi, à son insu ou volontairement. Il y avait autant de différence entre leurs génies que les événements, si cléments pour Tun, si rigoureux pour l'autre, en mirent dans leurs existences. Mais l'esprit ombrageux de Rousseau ne pouvait s'accommoder d'une influence vivante; celle dont il avait besoin, il allait la chercher parmi les morts; nul froissement ne pouvait résulter pour lui de relations où lui seul était actif. Encore parmi les morts choisissait-il un écrivain qui n'avait jamais eu la prétention d'impo-

Uy. XXIV, cfa. z.

ser son opinion ni même de l'enseigner, qui ordonnait si peu qu'il évitait de conseiller, comme si un conseil enfermait toujours, au moins en partie, un ordre donné au nom de la prudence et de la justice. Rousseau, qui n'était pas sceptique, goûtait fort un mailre sceptique, chez qui il prenait des arguments et des idées, non des décisions.

Il est assez singulier que le philosophe qui a déclaré la guerre à son siècle ait aimé particulièrement et souvent imité l'auteur dont ce siècle luimême était enthousiaste. Y eut-il des points communs entre Rousseau et ses contemporains et est-ce sur ces points, traités ou touchés par Montaigne, que s'établissait l'entente de l'admiration comme celle de la doctrine? faut-il dire, au contraire, que les systèmes les plus divers trouvaient dans les £^sais de quoi se satisfaire et que Montaigne plaisait à chacun par des côtés différents? On peut répondre affirmativement aux deux questions, mais la seconde idée aura plus d'importance que la première.

Sans doute Rousseau et les philosophes ne furent ni toujours ni sur toutes les questions en complet désaccord. Ce que les derniers avaient remarqué dans Montaigne, c'était le scepticisme dont ils faisaient une application nouvelle; c'était la morale épicurienne qu'ils rendaient plus large et plus facile encore. Rousseau adopte, comme eux, le scepticisme dans son application à la religion révélée. En note de la Profession de foi du vicaire savoyard^ il cite Charron, pour la seule fois du reste; ce qu'il

DlX-liUITIBNE SIÈCLE. 525

lui emprunte, c'est le reproche fait à toutes les religions de se prétendre révélées par Dieu sans en donner la preuve, tandis que c'est le seul hasard de la naissance qui attache les hommes aux unes ou aux autres, et, comme pour ne laisser aucun doute sur l'origine de sa pensée, il ajoute : « Il y a grande apparence que la sincère profession de foi du vertueux théologal de Condom n'eût pas été fort différente de celle du vicaire savoyard*. »

Quant à Vépicuréisme, il a peut-être été une défaillance et une défaillance plusieurs fois répétée dans la vie de Rousseau, non une doctrine professée dans ses écrits. Ceux-ci ont flatté quelquefois les goûts voluptueux du public. C'est une leclure par moments immorale que celle des Confessions^ mais par la franchise cynique des aveux, par Tinconvenance de certains détails. Rousseau n'a pas du moins, comme Montaigne, abrité ses fautes derrière une doctrine. Peut-être est-il arrivé au même résultat en proclamant lui-même qu'il était resté bon et meilleur que les autres, après les avoir commises. Ce qu'on lui a reproché, ce n'est pas d'avoir corrompu la morale par la molle langueur de lépicuréisme, c'est de l'avoir livrée sans défense à l'ardente passion dont l'excès égare Julie. On sait avec quelle franchise, quellç fierté même, il confesse dans sa préface le danger de la Nouvelle Héloise. Mais la passion qui trouble l'âme n'est peut-être pas moins contraire que raustérité, qui nous prive de plaisirs, à la philosophie du repos et de la jouissance.

Emile, liv. IV.

Rousseau, à la différence de Montaigne et des sceptiques, qui furent les héritiers directs de celuici, admet la certitude, particulièrement en matière de morale : a II est au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises; et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience ; » et plus loin, se séparant ouvertement de celui qu'on est parfois tenté de lui donner pour maître : « Que servent au sceptique Montaigne les tourments qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée ^aux notions de la justice?... 0 Montaigne I toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai, si un philosophe peut Tôtre, et dis-moi s'il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d'être clément, bienfaisant, généreux ; où l'homme de bien soit méprisable et le perfide honoré*? » Le Contrat social repose sur ridée qu'il est des principes en politique comme en morale.

Quant au caractère de cette morale innée en nous, certaine pour nous, rien de plus contraire aux idées et aux pratiques épicuriennes» Un illustre critique a pu dire de Rousseau : « Il a été en même temps le plus véhément et le plus habile adversaire des doctrines épicuriennes et sceptiques. Sa manière même d'attaquer le dogme était religieuse et son libre penser était une profession de foi salutaire

* Emile, liv. lY;

DIX-IIUITIKME SIÈCLE. 527

pour son temps. Il revendique Thomme moral contre l'homme de la sensation transformée et de ï intérêt bien entendu^. » Le désintéressement de la \erlu avait été recommandé, exalté par Montaigne avant de l'être par Rousseau. Mais le premier semblait se contredire; le second avait le double mérite de la logique et du courage, lui qui donnait pour principes à sa doctrine l'existence assurée de Dieu, la spiritualité et Timmortalité de Tâme, la souveraineté et luniversalité de la justice, qui soutenait ces dogmes de la religion naturelle et de la philosophie morale, dans un temps où il étaient généralement méconnus, contre les sophismes, les railleries, les invectives. Il est même nécessaire d'observer qu'il se faisait de ce désintéressement une idée différente, en même temps plus vraie et plus chrélienne : il ne pensait pas qu'on fût astreint à exclure de son âme l'intérêt spirituel ou moral , c< intérêt qui, pour n'avoir pas des objets sensibles, matériels, n'en est pas moins vrai, pas moins grand, pas moins solide, et, pour tout dire en un mot, le seul qui, tenant intimement à notre nature, tende à notre véritable bonheur. Voilà l'intérêt que la vertu se propose, et qu'elle doit se proposer, sans rien ôter au mérite, à la pureté, à la bonté morale des actions qu'elle inspire*. » Moins rigoureux que Charron sur le principe qui fait agir, Rousseau ne refuse pas d'appeler les chrétiens vertueux, parce qu'ils travaillent en vue d'une autre vie.

*■ M. Villemain, Littérature au dix-huitième siècle, vingt-deuxième leçon. — • Ijcttre à M. d^Offreville^ 4 octobre 1761.

528 LES MOHALlSTfiS FRANÇAIS DU XTI* SIÈCLE.

Où trouverons-nous donc l'influence de Montaigne, sensible, presque avouée? Les premiers écrits de Rousseau font connaître quelles furent ses premières études; il se serait caché d'avoir lu et médité les Essais qu'on s'en apercevrait sans peine. La question mise au concours par TAcadémie de Dijon : a Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs, » ne l'eût pas frappé s'il n'avait pas depuis longtemps entendu répéter par Montaigne que les livres ne servaient à rien. Le récit du trouble inexprimable, del'étourdissement, de l'ivresse où le jeta la simple lecture de cette question est même d'autant plus invraisemblable que ridée académique avait dû plusieurs fois se présenter à son esprit, peut-être sous une forme moins nette. Montaigne n'avait-il pas comparé à plusieurs reprises le philosophe au paysan, pour faire ressortir la supériorité de celui-ci? n'avait-il pas soutenu, à grand renfort d'exemples, « que l'étude des sciences amollit et efféminé les courages plus qu'elle ne les fermit et les aguerrit? » Il est vrai qu'il attribuait aux sciences la diminution du courage plutôt que la corruption des mœurs et que, en ce qui regarde la morale pratique, il se bornait à déclarer la philosophie impuissante, sans aller jusqu'à la déclarer nuisible. Mais, vraiment, y avait-il beaucoup à faire pour compléter ce qu'il avait commencé avec la mesure ordinaire du scepticisme épicurien, pour étendre à toutes les vertus ce qu'il avait dit du courage? Rousseau s'y décida sans peine, poussé à la fois par une antipathie na-

dix-huitiëhe; siècle. 520

lurelle pour les idées dominantes, par une irrésis* tible jalousie contre les philosophes, en qui se personnifiait, avec une satisfaction presque insolente, le progrès des lettres et des sciences. Le sens moral etTorgueil avaient été blessés en lui de tout ce qu'il avait vu depuis son entrée dans le monde, des vices propres à son siècle comme des faiblesses communes à Thumanité. Les philosophes, en se mettant à la tôle d'un siècle corrompu, en donnant des éloges à ses lumières et des encouragements à sa corruption, avaient accepté la responsabilité du mal répandu autour d'eux et l'avaient fait partager aux lettres elles-mêmes.

Rousseau n'a pas cherché à dissimuler ce qu'il devait à Montaigne, il le cite continuellement ^ Montaigne lui servirait plutôt à dissimuler les motifs qu'il trouvait en lui-même de combattre les lettres et ceux dont elles faisaient la gloire. Quand il dit : <x Vantera qui voudra la sobriété des sages du temps; je n'y vois, pour moi, qu'un raffinement d'intempérance, autant digne de leur éloge que leur artificieuse simplicité, » il cite, en note, Montaigne écrivant : « Que c'est un métier très-messéant à un homme d*honneur de servir de spectacle aux grands et faire à l'envi parade de son esprit et de son caquet. » — « C'est celui de tous nos beaux esprits, hors un, » ajoute Rousseau.

Rousseau se méfia toute sa vie des lettres qu'il cultivait. 11 parut sans doute revenir à des senti-

* 11 fait mention nolamment du passage de Montaigne, que nous rappelions plus haut.

mcnts plus doux, car il reconnut qu'il ne fallait pas délruire les chefs-d'œuvre existants, sous prélexle de guérir le mal qu'ils avaient fait, ni les études qui apprenaient à les admirer et à les imiter. D'ailleurs, il fut dans la suite plus disposé à condamner les livres comme simplement inutiles, mais toujours avec passion : « Je hais les livres, ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas S » et dans un autre ouvrage : « En matière de morale, il n'y a point, selon moi, de lecture utile aux gens du monde'. » Voilà où se réduit sa pensée vraie, une fois qu'elle est dégagée du paradoxe.

C'était assez pour se mettre en contradiction et même en guerre avec Técole philosophique, qui considérait la science comme l'évangile définitif du genre humain, en réclamant pour elle-même l'honneur et le profit du sacerdoce. D'Alembert se chargea de répondre au nom de tous à Rousseau, par quelques lignes de sa Préface^ mais il était assez habile pour ménager un collaborateur à VEncycIopédie^ et assez sensé pour respecter le bon sens ; il défendit les lettres sans fanatisme : « Les lettres contribuent certainement à rendre la société plus aimable, il serait difficile de prouver que les hommes en sont meilleurs et la vertu plus commune ; mais c'est un privilège qu'on peut disputer à la morale elle-même. » Les philosophes ne faisaient pas, d'ordinaire, tant de concessions. Ils comptaient sur la science pour guérir les maux physiques et mo-

* Emile, liv. III. ^ ^ Seconde Préface de la Nouvelle Hélotèë.

raux. Attribuant les vices elles crimes à Tignorance, ils assuraient le genre humain que tous ses enfants seraient bons s'ils parvenaient à être instruits. Conséquence de leur excessive confiance dans Fhomme et dans son intelligence, de l'indifférence avec laquelle ils écartaient de leur doctrine le principe moral 1 combien d'esprits, à cette époque, qui plaçaient la vie future sur la terre môme, non sans doute au profit de l'individu, trop sûrement atteint par la mort, et qui ne peut attendre de la science que la prolongation de son existence, mais au profit d'un être collectif et immortel 1 Rousseau, qui avait les idées de Montaigne et une nature plus ardente, s'indignait de cette idolâtrie pour l'homme et pour la science, dont Montaigne se fût seulement moqué. L'influence est sensible dans le premier Discours de Rousseau, mais c'est une influence qui s'exerce à propos d'une idée secondaire, extérieure pour ainsi dire. N'y a-t-il pas une autre idée plus importante encore, dont celle que nous venons d'examiner est seulement une forme, et cette idée principale, trouvée en germe dans les Essais^ adoptée, développée avec passion et persévérance, ne vat-elle pas inspirer tous les ouvrages de Rousseau? On peut l'affirmer. C'est en lisant Montaigne que Rousseau a conçu la pensée de rechercher l'homme de la nature, de combattre par tous les moyens cette société où il ne se sentait pas à son rang, cette civilisation pour laquelle il avait plus qu'une antipathie de bel esprit et de philosophe. On ne sait jamais si Montaigne parlait très-sérieusement ou s'il

plaisantait. Charron, avec son imperturbable gravité, avait blâmé Phomme d'avoir renoncé à l'état de nudité où l'avait créé Dieu et de s'être imposé l'obligation d'abord, puis les raffinements et le luxe des vêtements. Rousseau voulut ramener par le raisonnement le genre humain à cette nudité primitive, à celle de l'âme comme à celle du corps, qui permettait d'étudier l'être créé, au lieu de l'être modifié par son propre travail. Les deux moralistes avaient trouvé notre nature tellement altérée par les inventions purement humaines, qu'ils nous r<mvoyaient aux bêtes pour reconnaître du moins chez elles une nature vraie encore qui en fût voisine. Rousseau, plus hardi, se charge de découvrir cet état antérieur à la société, inconnu et pour beaucoup impénétrable. Comme ses contemporains, il est forcé de voir d'abord en l'homme, « tel qu'il a dû sortir des mains de la nature, un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous S » et il parait un instant s entendre avec l'école matérialiste, sauf à s'en détacher presque immédiatement, quand il montre « l'homme sauvage livré par la nature au seul instinct, ou plutôt, dédommagé de celui qui lui manque peut-être par des facultés capables d'y suppléer d'abord, et de l'élever ensuite fort au-dessus de celui-là. »

Sans doute, nous ne pensons pas à Taire de Rousseau un érudit qui trouve une idée dans un livre

*■ Diêcaurs sur V origine de V inégalité parmi les hommes.

ancien, Testime ingénieuse, se l'approprie et la développe; l'influence de Montaigne n'a qu'une part dans la direction prise par le génie de Rousseau. Il y avait en lui et autour de lui une vive antipathie, bientôt une haine déclarée pour cette civilisation que lui-même et un peuple tout entier connaissaient seulement par le scandale et l'oppression ; désespérant de l'avenir, ils rétrogradaient vers le passé, moins pour se consoler dans de factices souvenirs que pour montrer la justice de leurs accusations contre le présent. Rousseau puisait ses inspirations dans ses propres mécontentements et dans les souffrances dont il était le témoin ; on sentait bien qu'il n'imitait pas, tant il avait d'amertume et de passion I Montaigne ne l'aurait guère reconnu, son aimable paradoxe, peut-être son jeu d'esprit, devenu l'objet d'une profonde conviction, l'instrument d'une polémique formidable contre la société, contre les institutions politiques et civiles : patremque suus conter" ruit infans.

La théorie de l'homme à l'état de nature est si bien contenue dans Montaigne, que la même application en a été faite par les deux hommes de génie sur lesquels son action a été la plus directe, Pascal et Rousseau : « Ce chien est à moi, disoient ces pauvres enfants; » voilà comment Pascal attaque la propriété. Pour Rousseau, il s'exprime ainsi : a Le premier qui, ayant enclos un terrain , s'avisa dédire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de

f)3l LES MORAUSTES FRANÇAIS OU XVI- SIÈCLE.

misères et de larmes n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur, vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n est à personne! » C'est la même idée qui inspire les deux écrivains : mais, chez Pascal, la négation du droit de propriété se rattache à un scepticisme absolu sur la philosophie tout entière, à la négation même d'une justice absolue; chez Rousseau, au contraire, elle se concilie avec l'affirmation la plus arl'étée sur les grandes questions philosophiques, notamment sur les vérités de Tordre moral. Le moment approche où la gravité de ces débats sur les principes de toute société apparaîtra, où Montaigne et Pascal se repentiront l'un d'avoir cherché , en se jouant , l'homme naturel , l'autre d'avoir servi la religion, en ébranlant Tordre social , où le seul Rousseau pourra triompher I

L'hypothèse tient une place considérable dans celte histoire restituée du genre humain avant les temps historiques. N'y a-t-il aucun moyen de retrouver Thomme de la nature, si ce n'est la construction hardie d'un roman philosophique? Montaigne, lui-môme, en a indiqué un. On peut faire Thistoire de sa vie, la description de son âme. Sans doute, la vie est compliquée d'incidents où se mêle la société; Tâme elle-même n'est pas restée pure des préjugés que donnent l'éducation, l'intérêt personnel, une réflexion plus ou moins bien dirigée ; mais, dans cotte volontaire et fidèle peinture d'un être humain,

DIX-UUmÈME SIÈCLE. 535

les traits naturels se rencontrent à côlé des traits empruntés. Celui qui s'analyse fera dans ses aciions, dans ses pensées, sa propre part et celle d'autrui, la part de la vérilé et celle de la convention. Il sera encore besoin de contrôler le témoignage qu'il aura rendu sur lui-même; il ne suffit pas, pour croire une personne sincère, de lui entendre promettre qu'elle le sera. Elle peut tromper de parti pris. L^orgueil et le désir de plaire peuvent l'abuser sans qu'elle oppose une vive résistance à une flatteuse erreur. La coutume, enfin, est tellement mêlée à la nature, que le plus clairvoyant est souvent embarrassé pour les séparer en lui-même. Yoilà comment les Confessions imitées elles-mêmes des Essais se rattachent au plan général de Rousseau, adopté en partie sous l'influence de Montaigne.

Le dix-huitième siècle goûtait singulièrement, nous l'avons dit, la franche confession de ce dernier, mais il n'y voyait autre chose qu'une étude psychologique pouvant donner la mesure de la morale pratique dans le monde où nous sommes destinés à vivre comme y a vécu Montaigne. Rousseau y voyait plus; aussi se montrait-il plus exigeant. Nous avons déjà cité un passage retranché des Confessions où il mettait en doute la sincérité de Montaigne. Il a conservé le suivant : « J'avais toujours ri de la fausse naïveté de Montaigne qui, faisant semblant d'avouer ses défauts, a grand soin de ne s'en donner que d'aimables ; tandis que je sentais, moi qui me suis cru toujours et qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur des hommes, qu'il n'y a point d'intérieur

humain, si pur^u'il puisse être, qui ne recèle quelque me odieux. » Oui, c'est bien à la nature primitiTe, avec la crudité de ses « vices odieux, » qu'il veut remonter. 11 répète les reproches de Malebr anche et de Port-Royal, mais dans un autre esprit. Ce qu'il ne pardonne pas à Montaigne, c'est de lui cacher en partie Thommc de la nature, après avoir promis quMl le dévoilerait tout entier. Et c'est ainsi qu'il peut se permettre de commencer dans les termes suivants un ouvrage qui parait fait à l'imitalion d'autrui : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont Texécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi ^ » Qu'il est difficile, cependant, d'être toujours sincère et clairvoyant sur son propre compte ! Peut-être n'a-t-on pas relevé moins d'inciactitudes ou d'omissions dans les Confessions que dans les Essais.

C'est, enfin, la même idée, c'est toujours en partie la même influence qui ont inspiré à Rousseau son plan d'éducation. Cet homme de la nature que l'imagination ne rencontre pas dans les silencieux déserts de Tâge antéhistorique, que l'âme croit réellement trouver en elle-même, sous le dépôt de Péducation et des conventions sociales, ne l'avonsnous pas chaque jour à notre disposition? Nous n'avons pas besoin de l'aller chercher parmi des êtres d'une espèce inférieure à la nôtre, différente

* Part; I, liv. I.

DIX-IiUITIËME SIÈCLE. tiS?

de la nôtre. Il s'offre à nous dans la première enfance, dès le berceau, au moment où celui qui deviendra notre semblable sort du sein de sa mère. C'est là qu'il faut le prendre, mais sans perdre* un moment, et, dans son intérêt, comme dans celui de la mère, Rousseau impose celte première obligation, qu'ilest parvenu à faire connaître et observer, quidumondephilosophique est passée dans lemonde religieuse, celle de la nourriture. On a tantôt fait un mérite à Rousseau de l'avoir proclamée le premier, tantôt dressé la liste des auleurs qui en avaient parlé avant lui. Eùt-il imité quelqu'un, son mérite ne devrait pas être moindre. Il y a presque autant de difficulté et d'honneur à reproduire et à répandre une idée juste, oubliée depuis longtemps, qu'à en aper* cevoir une pour la première fois. Parmi les écrivains que nous avons étudiés, il en est deux qui ont demandé, prescrit aux mères de nourrir leurs enfants, Erasme et Charron. Rousseau n'avait probablement pas lu le premier , mais il connaissait certainement le second et il avait pu lui faire un emprunt. Son intention était de ramener à la nature sur un point important, espérant que, par conséquent, on y reviendrait sur tous les autres : « Que les mères daignent nourrir leurs enfants ; les mœurs vont se réformer d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs : l'État va se repeupler; ce premier point, ce point seul va tout réunir*. »

* Emile, liv. I.

Ce scrail entreprendre une lâche superflue que Je résumer le syslème si connu de VÉmile, ou de relever dans le détail les imitations de Montaigne. Peut-être suffira-l-il d'avoir montré dans quel esprit est fait le livre. Nous n'avons qu'à ajouter un mot sur le moyen pris par Rousseau pour arriver à son but. C'est le même qu'avait indiqué Montaigne, mais à Rousseau il faut une révolution, à Montaigne il suffisait d'une réforme. Le moyen, c'est la liberté. Le développement de l'homme naturel doit être fait par la nature même. Est-ce des mauvaises impressions, des lectures et des compagnies dangereuses, des conseils pervers que l'enfant, plus tard le jeune homme^ doit être gardé avec le plus grand soin? Non, c'est avant tout des lectures, quelles qu elles soient, des impressions d'autrui, des exemples, des influences. Il faut que le jeune homme découvre par lui-môme toutes les vcrilés de l'ordre moral, y compris l'existence de Dieu, se porte de lui-même à toutes les vertus. C'était aussi la liberté de l'éducation que réclamait Montaigne, en proscrivant avec moins de rigueur ce qui pouvait y porter atteinte.

Quel est le livre qui doit, pendant longtemps, composer toute la bibliothèque d'Emile? C'est Robinson. Qu'est-ce, en effet, qu'Emile? Au Heu d'avoir en lui un Robinson enlevé par accident à la civilisation et rejeté dans la solitude primitive, dans l'état de la nature, nous avons un Robinson préservé par système de tout contact avec la société, au milieu de laquelle il doit cependant se trouver^ et placé dans une solitude intellectuelle et morale. Le premier

n'attend que de lui-même et de son industrie improvisée au jour le jour la satisfaction indispensable des premiers besoins, de quoi soutenir son existence ; le second développe par un travail intérieur, mais non moins difficile, ce qu'il y a en lui de dispositions el de ressources ; il soutient, il forme lui-même la vie de son âme. A vrai dire, cependant, ni l'un ni Taulre ne représente l'homme de la nature. Robinson apporte dans son lie déserte les avantages que donnent de longues années passées en Europe, une attention portée sur tous les besoins par une connaissance générale des arts et des industries, tout au moins de leurs produits ; il n'est pas réduit à faire usage de ses pieds et de ses mains, le naufrage lui a laissé de quoi se défendre et de quoi se procurer le nécessaire. L'autre Robinson, Emile, a un précepteur fort instruit, au courant de tous les systèmes, qui en a un lui-même et qui, en somme, ne laisse à la nature et à son développement que Tapparence de la liberté.

Le lien des Confessions et de VÊmile apparaît dans le passage suivant * « J'aimerais mieux la lecture des vies particulières pour commencer l'étude du cœur humain; car alors l'homme a beau se dérober, l'historien le poursuit partout ; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l'œil perçant du spectateur ; el c'est quand l'un croit mieux se cacher, que l'autre le fait mieux connaître ^ »

Émtlef liv. i.

Telle est la pensée qui domine dans tous les ouvrages de Rousseau, après avoir, un siècle et demi plus tôt, trouvé place dans celui de Montaigne*.

' On peut, sur le sujet que nous avons effleuré, se reporler aux articles si remarquables publiés par H. Saint-Marc Giraidin, dans la Revtie des Deux Mondes (du ï*' janvier 1852 au 15 septembre lt)56), sous ce titre : Jean-^acqties Rousseau, sa vie et ses ouvrages.

Le dix-neuvième siècle, au début, continue le dix-huitième : ses premiers maîtres sont Voltaire pour la polémique, Rousseau pour la politique, Condillac pour la métaphysique. La morale se garde d'être rigide, par peur d'être chrétienne et spiritualiste; d'ailleurs, quel besoin de jouir n'éprouve pas une société qui vient d'échapper à la Révolution et qui se débarrasse de tout souci en se livrant au pouvoir absolu ? Montaigne est honoré, couvert d'éloges par les disciples, comme il Ta été par les maîtres, mais il ne faut pas s'abuser et faire remonter jusqu'à lui une influence qui ne procède que de ces derniers. Rientôtla philosophie du dixhuitième siècle est combattue et vaincue, en métaphysique et en morale, par le spiritualisme renaissant, en politique par l'école historique. C'en est fait, en théorie au moins, d'une morale qui n'est fondée que sur l'intérêt personnel ou sur IMnstinct, qui tient compte des faiblesses humaines, non pour nous en assurer le pardon au jour du repentir, mais pour les ériger en droits. C'en est fait aussi de ce

5i2 LES MORALISTES FRANÇAIS DU XVI- SIÈCLE.

système qui supprime fictivement tous les rapports sociaux où l'individu se trouve engagé, pour remonter au delà des histoires connues, jusqu'à ]a nature primitive. Que devient Tinfluence d'un auteur qui, comme Montaigne, encourage Tépicurëisme et par ses exemples et même par ses préceptes, s'en fie au bon sens et à l'instinct pour découvrir une morale quelquefois équivoque, et recherche par son expérience de lui-même, comme par ses hypothèses sur le passé, Thomme à Tétat de nature?

Aujourd'hui, en effet, la morale de Montaigne et de ses contemporains n'exerce aucune influence générale ; nous ne pouvons parler des admirations particulières, qui sont nombreuses, il est vrai, mais qui s'adressent beaucoup moins à la doctrine qu'au style. Montaigne est beaucoup lu, mais c'est le seul qu'on lise, parce que c'est le seul qui ait bien écrit. Les autres appartiennent à l'érudition ou aux recherches spéciales. Le style attire l'attention sur ses idées, toujours sincères, ordinairement piquantes, souvent justes. On ne s'est donc pas arrêté à étudier la langue du temps et la manière de l'auteur ; son bon sens lui a donné une vraie autorité sur certaines questions , sur la critique littéraire, même historique, sur l'éducation des enfants. Les plus grands esprits de notre temps n'ont pas dédaigné de rechercher ce qu'il y avait d'utile che2 lui. Ils ont été bien aises de mettre à profit ou d'invoquer à l'appui de leurs propres opinions ce qu'il avait dit de fin et d'excellent. Ils n'ont jamais pensé

à prendre dans son livre sans choisir. II est vrai, d'un autre côlé^ qu'il y a toujours des hommes plus disposés à goûter les douceurs de la vie qu'à s'imposer Taustérité, et qui réclament la liberté pour eux-mêmes, pour leurs jouissances, pour leurs opinions, en offrant de tolérer la même liberté chez leurs semblables et de ne leur donner aucune prise sur eux-mêmes par une violation de la justice sociale; ils aiment Montaigne, ils ne le lisent pas fous. Montaigne flatte leurs goûts et peut les encourager à S'y livrer sans scrupule. Mais ils n'ont pas adopté le système ni attendu l'empire d'un maître pour régler leur vie, si tant est qu'ils la règlent et qu'ils ne la laissent pas simplement aller comme au hasard.

Est-il regrettable que l'influence de Montaigne ait disparu ? Nous ne le croyons pas. Certes, il faut se garder des exagérations où tombaient autrefois les jansénistes appréciant les vertus des païens, et les réduisant à être ou des actions sans mérite ou des crimes. En reconnaissant la supériorité de la morale chrétienne et Tavanlage qu'une religion a toujours pour faire observer sa morale à ceux qui croient en ses dogmes , nous devons reconnaître aussi qu'il peut y avoir, qu'il y a de la vertu là où la foi manque. La morale philosophique existe en dehors de toute religion ; il est très désirable qu'elle soit reconnue par ceux-là même, par ceux-là surtout qui ne sont pas attachés à une religion révélée. Qu'ils viennent donc de toutes parts, de la Grèce ou de Rome, du moyen âge ou du seizième siècle^ ces

philosophes qui ont recherché^ qni imposent la loi morale à Taide de la seule raison! qu'ils fassetit briller la beauté de la vertu > qu'ils en fassent surtout comprendre la nécessité, en nous apprenant notre nature et notre fin ! Mais nous leur demandons deux choses : la première, c'est qu'ils enseignent vraiment la vertu ; la seconde, c'est qu'ils nous disent pourquoi ils la font pratiquer, de manière à nous enlever toute excuse si nous y manquons. Ces deux conditions font défaut à Montaigne et à son école.

Leur morale n'est pas assez pure. Sans doute, en lapratiquantinviolablement, on est honnête homme; la sincérité et la probité ne sont pas des mérites ordinaires, et, si les moralistes du seizième siècle pouvaient les répandre par leurs chaleureuses recommandations, il faudrait leur en savoir gré. Mais comment oublier qu'elles sont chez eux la rançon du dévouement et de la continence? Ces moralistes conduisent Phomme à Tégoïsme et aux jouissances ; ils les lui prêchent souvent. On n'a ordinairement écouté, on n'écoulera encore que ces derniers conseils, ceux dont on serait flatté, on rejettera ceux dont on serait incommodé. La société qui se forma d'après eux au dix-septième siècle, et que celui-ci désavoua, en quelque sorte, le dix-huitième siècle tout entier, qui parla de vertu en s'abandonnant sans frein aux plaisirs, montrent quelles sont les ' mœurs qui peuvent se mettre à couvert sous l'autorité de Montaigne. Quand les mœurs sont corrompues, tout au moins faut-il souhaiter que cette cor-

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ruption ne passf^ point dans les esprits, qu'on n'en témoigne point en exprimant ou en admirant les dijctrines molles ou perverses. Peut-être dirat-on que la vertu, placée si haut par la religion chrétienne et le spiritualisme, n'existe pas en réalité, qu'on se borne à en faire comme un programme officiel, qu'on ne travaille pas à l'appliquer : pure hypocrisie de ceux qui gouvernent ou les États ou les intelligences. Quand il y aurait contradiction entre les mœurs du plus grand nombre et leurs doctrines, doit-on se plaindre que la société ne se charge. pas de corrompre elle-même, par ses leçons, ceux qui entrent dans la vie, qu'il lui reste comme un remords qui force sa conscience troublée à rendre hommage au bien? Ce n'est pas en faisant des concessions aux hommes que la morale obtient quelque chose, et le plus sûr moyen de rendre un homme sincère ou probe n'est pas de lui permettre la volupté.

Quant à la morale publique du seizième siècle, elle pèche par le même vice que la morale privée* Ceux qui l'ont tracée ne cherchaient qu'à rendre l'homme heureux, et les obligations qu'ils luiim-» posaient étaient celles-là seulement qui ne pouvaient troubler son repos. Il est permis d'affirmer qu'ils n'ont même pas entrevu les devoirs du citoyen, les devoirs qu'aujourd'hui il nous faut apprendre. Les vertus du sujet ne se réduisent plus à prévenir toute mulation par une obéissance absolue à tous les ordres du souverain, excepté à ceux qui blessent les Jois divines et naturelles. Quant au souverain lui-

môme, si, presque partout dans le monde civilisé, il a cessé d'avoir une puissance illimitée, que peut-il prendre dans des livres qui semblent faits pour un François P' ou pour un Louis XIV? Peutôlre n'y prendrait-il que les maximes qui l'autorisent à violer les lois, à manquer à sa parole pour le salut de TÉtat.

Une bonne morale doit remplir une seconde condition : il faut qu'on sache d'où elle vient, qui lui donne l'autorité nécessaire pour commander. Il y a un lien indissoluble entre la métaphysique et la morale. Celui qui essaye de détruire ou de corrompre la première se retire le droit d'enseigner la seconde, quelle que soit, du reste, la pureté de son intention ou la régularité de sa vie. On ne peut parler du bien ou du mal sans avoir pris parti sur ces grandes questions : Y a-t-il un Dieu? y a-t-il une âme? quelle est sa nature et quelle est sa destinée? La morale du seizième siècle n'a pas de principes. Montaigne et Charron commencent par faire douter de tout ; ils soutiennent qu'il n'y a pas de vérité, pas de justice pour rhomme, qu'il ne peut découvrir de lois universelles ; puis ils nous prescrivent une certaine manière de nous conduire : de quel droit? Leur suffirait-il de s'en rapporter au bon sens, alors même qu'ils n'eussent pas commencé par le nier? Mais le bon sens, que chacun entend à sa guise, n'équivaut pas à une démonstration scientifique. Oui, pour que la morale reprenne son empire, elle doit se présenter à la raison avec la même autorité que toute autre science. La nécessité est plus impérieuse

que jamais, dans un siècle où un grand nombre d'esprits, et des plus distingués, subordonnent, en toute matière, leur adhésion et leur obéissance à la condition d'une démonstration en règle. Qu'ils soient égarés quelquefois par l'admiration que leur inspire la manière d'acquérir la certitude dans les sciences exactes ou naturelles et qu'ils aient tort de vouloir obtenir partout le même résultat au moyen du même procédé, nous le croyons. Mais la philosophie, en retenant sa méthode propre, en démontrant son droit de la retenir, ne saurait oublier qu'un seul moyen existe pour l'homme d'agir sur la raison de l'homme, le raisonnement.

L'étude que nous avons faite ne nous apprend pas quel chemin il faut suivre, mais seulement quels écueils il faut éviter. La conclusion se tire sans peine du jugement que nous sommes obligé par l'évidence de prononcer en terminant : Ce fut une déchéance pour la morale, au seizième siècle, que de se séparer de la religion sans recourir au spiritualisme, seul capable de remplacer en partie dans les âmes la foi et la règle religieuses.

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