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CHAPITRE PREMIER

DIX-SEPTIÈME SIËCXB

On plait toujours à ceux dont on prend Tesprit et à qui Ton rend le service d'exprimer leurs idées. Le succès de Montaigne fut immense, et il devaitl'étre^ Il avait ce qui était nécessaire pour réussir, n'importe dans quel siècle, et, de plus, il s'accordait parfaitement avec le sien. Il lui apportait la paix avec le scepticisme. Parmi les troubles de la politique et de l'esprit, la foi publique et privée avait éfé mise à une rude épreuve ; la loyauté était devenue rare et

' Il semble cependant qu'il ait fallu quelque temps pour décider le succès : c Tu devines, lecteur, dit mademoiselle de Gournay [Préface de l'édition de 1635], que je veui rechercher les causes du froid accueil que notre vulgaire ût d'abord aux Eêsais, » Elle dit que son admiration l'eût fait traiter de visionnaire, si elle n'avait pu s'autoriser de Juste Lipse, c qui avoit ouvert par un écrit public la porte de la louange aux Essais. »

précieuse ; le démenti paraissait un affront d'autant plus sanglant qu'on le croyait toujours mérité. On trouvait chez Montaigne l'éloge enthousiaste de la vertu qui était la plus recherchée. D'un autre côté, les mœurs n'étaient ni très-pures ni très-délicates à la cour ; on y était bien aise quand on rencontrait dans les livres de quoi charmer, de quoi justifier au besoin le penchant à la volupté. On commençait à être trop éclairé pour se contenter du premier venu. C'était un écrivain incomparable qui se chargeait de donner la loi, après s'être assuré qu'elle serait agréable. Comment ce Bourbon, « roi loyal, mais douteux catholique, » n'eût-il pas goûté Montaigne , dont il avait fait presque son ami, et qui^ de son côté, l'avait représenté comme le type parfait de Thonnêle homme et du bon prince? Tous les gentilhommes eurent des exemplaires des Essais y même en province, eux qui ne lisaient guère*.

Charron trouva autant de lecteurs, et même, chose étonnante I autant d'admirateurs que Montaigne, Il avait réduit le scepticisme en doctrine ; le scepticisme lui-même a besoin d'être enseigné. On ne croit guère rencontrer la raison que là où l'on rencontre

* Nous ne citerons qu'un exemple pour prouver un fait très généralement reconnu. Gampion, né en 1615, nous dit dans ses Mémoires (Paris, Janet, 4857) qu'il aime beaucoup Plutarque t lequel est, ajoute-t*il, le seul qui peut nous apprendre à bien vivre, comme Montaigne à nous bien faire connaître et Sénèque à bien mourir (p. 5), » et plus loin il rapporte qa'il aime par-dessus tout les livres d'histoire, < excepté Sénèque et Montaigne qui sont toujours mes véritables favoris. » Gampion appartenait à la noblesse de Normandie.

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le raisonnement. Le traité de la Sagesse se répandit assez vite pour sembler dangereux à ceux dont le froid disciple de Montaigne blessait la foi vive. La deuxième édition ne parut qu'en 1604, trois ans après la première, un an après la mort de l'auteur, que moyennant des retranchements, des corrections, des parenthèses explicatives du président Jeannin. Le danger sembla passé quand la première émotion fut calmée. Les passages retranchés reparurent dans les éditions suivantes et contribuèrent sans doute à les faire acheter ^ Dès lors Montaigne et Charron exercèrent, sans contestation, et grâce aux passages de leurs écrits qui se conformaient le moins à la morale chrétienne, une influence qui convenait peutêtre à un pouvoir bientôt inquiet du jansénisme naissant, comme d'une doctrine faite pour la résistance*.

Enfin, dans la première partie du dix-septième siècle, les quatrains de Pibrac jouirent d*une grande popularité. Pour atteindre au même succès, plusieurs auteurs avaient adopté le même genre, le président Du Faur, qu'on suppose être mort en 4 600, Mathieu, historiographe de France qui vécut jusqu'en 1621 ". Le bon sens paraissait avoir inspiré tous les vers de ce recueil, que chaque génération enrichissait à son tour. Le jeune dauphin, qui devait être Louis XIII, récitait Pibrac après avoir fait

* Bayle, Charron, note E.-M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI. Charron. Ce dernier auteur nous apprend que beaucoup d'esprits préférèrent tout d'abord Charron à Montaigne. — ' Voy. H. Giraud, Hist. de Saint-Evremand , p. ICO. — 'Voy. la Belle vieillesse f préface citée de l'abbé de la Roche.

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sa prière ; il les récitait même quelquefois en musique S Dans le Berger extravagant ^ de Sorel, la famille du jeune Lysis, qui perd la tête à lire YAstréej lui conseille d'apprendre par cœur « les quatrains de Pibrac et les tablettes du conseiller Mathieu, pour venir les réciter au bout de la table, quand il y auroit compagnie *• » Molière faisait encore parler un vieillard en ces termes, en 1660 :

Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornetteSi Les quatrains de Pibrac et les doctes tablettes Du conseiller Matthieu; Touvrage est de valeur Et plein de beaux dictons à répéter par cœur \

On lisait Montaigne et Charron, on apprenait Pibrac. Il y avait dans ces différents auteurs de quoi plaire à tout le monde. Montaigne charmait par son style les délicats, et par son indécision même, qui faisait paraître son scepticisme si naturel, les esprits vraiment disposés par la nature et non par l'éducation à douter sur les points les plus importants. Pibrac était à peu près irréprochable et ne soulevait aucune inquiétude; on le recommandait aux jeunes filles, comme le vieillard de Molière; madame de Neuillant en imposait la lecture à la jeune mademoiselle d'Aubigné qui n'y trouvait aucun plaisir ; la simplicité du style rendait Touvrage accessible à la partie de la société dont Tintelligence et les goûts étaient les plus simples. C'est au milieu de la bour-

* Journal de Jean Héroard sur Venfance et la jeunesse de Louis XHI, publié par MM. Eud. Soulié et de Earthélemy. Paiùs, F. Didot, ISbS, 1. 1. p. 173, 189, 205, 219, 225, 260, 285, 286. — " Voy. M. Sainte-Beuve. Hist. de la poésie française àuxvi« siècle. — ' Sganarelle, se. i.

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geoisie que se plaçaient Sorel et Molière; mais toutes les classes en faisaient leur profit : nous avons cité Louis XIII, dont le médecin le recommandait aux précepteurs de princes *; le grand Condé le savait par cœur. Charron avait un avantage déplus, étant docteur en théologie et prédicateur ; « on lisait son livre comme une pièce recevable pour l'instruction chrétienne, » quoiqu'il eût, d'après beaucoup de monde, « de très-mauvais sentiments de la religion '. » Le père Garasse, qui l'attaqua si vivement, se plaignait « qu'on lût la Sagesse comme un livre dévot*. »

Tels furent les maîtres qui instruisirent les premières générations du dix-septième siècle, et principalement celle qui se forma sous Louis XIII, également occupée des intrigues d'amour et des choses de Tesprit, fort disposée à remettre à la fin de la vie la grande affaire du salut, pour jouir, en attendant, d'une liberté entière dans les opinions comme dans la conduite, réduite à la soumission, tant que dura Richelieu, infidèle aux principes qu'elle avait reçus, quand elle voulut profiter d'une régence pour devenir remuante, presque révolutionnaire, beaucoup moins par un désir sérieux de réformes ou môme par une ambition immodérée que par un singulier besoin d'agitation, mais se rappelant ces mêmes principes, quand il fallut renoncer aux espérances formées, et rentrer dans un repos où l'on emportait le souvenir de la défaite, sans vive aigreur, sans revanche projetée, sachant encore tirer

* Journal de Jean Héroard, etc., t. l, p. 260, note 1. — * Bayle. V. Charron, Rem. 0. — " Bayle, l. c.

parti de ce qui lui restait d'heureux, et plutôt écartée que courbée par le pouvoir royal.

Une première cause de défaveur se produisit au sêin même de la société, et dans le temps où la morale du seizième siècle était le plus populaire. Malherbe avait exercé son influence sur la langue et sur le goût ; il n'avait pu détrôner Ronsard sans nuire aux contemporains de celui-ci, à Montaigne entre autres. On sait avec quelle chaleur «x la fille d'alliance » défendit Montaigne contre ces trois reproches principaux : usurpation du latin, fabrication de mots nouveaux, phrases nonchalantes ou gasconnes^: <x Quel supplice, disait-elle en parlant des censeurs, n'aimeroient-ils pas mieux que d'être en la place d'un si inhabile auteur que Montaigne'? »

La morale chrétienne n'avait pas cessé de lutter contre ces nouveaux venus, si indulgents pour l'humanité, si peu fermes dans la foi. Pendant longtemps les efforts de ceux qui la défendaient demeurèrent infructueux. Le père Garasse, qui s'était fait en quelque sorte l'adversaire personnel de Charron, ne recueillait de sa polémique, assurément trop violente, que le ridicule, et un religieux se chargea de soutenir contre lui le Traité de la Sagesse^. Il était cependant deux points sur lesquels il était difficile de répondre victorieusement aux adversaires de

* Préface de rédition de 1635. — * Défense de la poésie. — s Un prieur Ogier. Bayle, V. Charron, Rem. L.-M. Sainte^BeuTe [Hist. de Port-Royal, liv. I, p. 319, note] reconnaît que l'inquiétude du père Garasse était légitime. Il écrivait au moment où Y Hymne à la nature, de Théophile, avait été lu en pleine cour du Louvre.

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Montaigne et de Charron; le scepticisme de ceux-ci ne s'accordait pas avec le principe du christianisme, ni leur doctrine sur les jouissances du corps avec ses prescriptions. Ces deux reproches avaient d'autant plus de gravité, que les ouvrages quiy donnaient lieu étaient livrés à la jeunesse comme contenant les plus profitables leçons. Quatre ans après la mort de Garasse, mademoiselle de Gournay s'efforçait de prouver que Montaigne était resté dans la plus pure orthodoxie; elle s'indignait contre ceux qui proscrivoient, a sa liberté d'anatomiser l'amour, » demandant pourquoi on blâmerait la théorique de Famour quand il fallait en approuver ^pratique dans le mariage, comme si Montaigne avait recommandé le mariage, et renvoyant le reproche d'immoralité à ceux qui disaient quela jeunesse ne peut sans danger être entretenue d'un tel sujet. Elle-même était bien forcée de condamner, en partie au moins, Vémandpa' lion de son père, comme contraire à son propre goût et à Tusage reçu^Déjàle sentiment publicchangeait ; déjà cette philosophie, dont pouvait s'autoriser Ninon de Lenclos pour justifier ses mœurs d'honnête homme •, cédait devant une philosophie dogmatique et austère. Le Discours de la Méthode paraissait un an après l'édition, en tète de laquelle mademoiselle de Gournay avait été forcée de placer une apologie. Peut-être le scepticisme du seizième siècle n'avaitil pas été inutile à Descartes. 11 est certain qu'il n'é-

* Préface citée. — * a A douze ans elle avait lu Montaigne, dont elle ût ses délices pendant le reste de sa vie. » M. Giraud, HiêL de Saint-Evremond,

tait pas le seul qui doutât au moment où il tirait de son doute même la double preuve de sa pensée et de son existence. Mais le scepticisme n'était pour le fondateur de la nouvelle philosophie qu'un état provisoire dont il sortait, qu'un moyen dont il se servait pour atteindre à la certitude. La doctrine morale se raffermit avec les principes même de la philosophie; une alliance étroite s'établit entre le spiritualisme relevé par Descartes et le christianisme sous lequel il s'inclinait. De là cette forte discipline imposée aux esprits et aux mœurs dans la seconde partie du dixseptième siècle. Ce fut dès lors à l'école de Montaigne à se tenir sur la défensive. Elle fut attaquéeaunom même du bon sens qu'elle croyait avoir mis pour elle^, comme au nom delà science qu'elle croyait avoir à jamais discréditée.

La politique tourna contre elle. Les principaux de ses disciples avaient pris une part active aux troubles de la Fronde et elle parut vaincue avec eux. La royauté, qui avait pu la protéger pendant quelque temps, prit en méfiance les hommes dénués de principes et de mœurs ; elle unit ses intérêts à ceux des doctrines par le secours desquelles elle espérait établir la foi et la vertu, ou, tout au moins une régularité de langage et de conduite suffisante pour faire croire à l'existence de Tune et de l'autre.

A la même époque la royauté poursuivit d'une

' M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI. Charron : le résumé qu'il donne des Considérations sur la Sagesse, du médeda Chanet.

plus vive antipathie une doctrine aussi sévère que celle de Montaigne avait été indulgente, le jansénisme. Le jansénisme obtint, à défaut de la faveur royale, l'estime, quelquefois la compassion, souvent l'admiration du public, par l'éclat du talent, par l'irréprochable austérité de la vie, par la courageuse et longue fermeté dans la lutte. Mais il fit de son côté une rude guerre à la morale du seizième siècle; nous aurons bientôt Toccasion d'y revenir.

Ainsi tout conspira pour faire tomber dans le discrédit, sous le règne de Louis XIV, cette morale qui était née au milieu des applaudissements sous le règne de Henri IV et qui avait joui d'une si vaste popularité sous celui de Louis XIII ; Montaigne avait eu huit éditions de 1602 à 1652, depuis cette dernière année jusqu'en 1714, on n'en compte que deux. On ne lisait pas plus Charron qu'on n'imprimait Montaigne. Charron ne s'est pas relevé du coup qui lui a été porté, et c'est justice; le style, si étrangement méconnu par les puristes de l'Académie naissante, a fait reconquérir à Montaigne la place où sa philosophie l'avait d'abord porté.

Quelle fut sur les moralistes l'influence de celle école qui passa dans le public de la plus complète autorité à un oubli presque complet?

Elle commença par avoir pour disciples tous ceux qui s'occupaient de morale, ces hommes savants, aux molles doctrines, épicuriens et sceptiques, illustres sous Louis XIII et dédaignés sous son fils, les

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Gassendi, les Guy-Palin, les Naudé ^ et surtout la Mothe-le-Vayer.

La Mothe-le-Vayer est généralement considéré comme ayant été le chef de l'école sceptique au dixseptième siècle. En effet, personne ne s*est montré plus sévère pour les sciences des hommes ; il n'en laisse aucune debout : grammaire, rhétorique, logique, physique, jurisprudence*. Il arrive à la même conclusion que Montaigne et par le même procédé. Comme lui, il rassemble tous les usages contradictoires, bizarres, dégoûtants, qui se rencontrent sur le globe, et conclut avec Épicure et Aristippe, qu'il n'y a rien qui soit naturellement juste ou injuste ^ La morale, épargnée dans Ténumération des sciences vaines, est ici sacrifiée à la démonstration sceptique. L'auteur paile de cette « vertu que nous chimérisons dans les écoles » comme « n'étant peut-être qu'un titre vain *. » Il prend pour exemples <c quelques notions qui^semblent être plus universelles, » telles que les devoirs des enfants envers leurs parents, et démontre que l'on n'y peut trouver de fondement naturel.

Avec ces principes, peut-on avoir une morale?

* Un passage de Naudé, cité par Bayle {l. c.) donne l'idée de son admiration pour ses maîtres. Il déclare Gbarron bien supérieur à Socrate, « parce qu'il a Je premier^ que je sache, réduit en art les principes de la sagesse elle-même, avec une méthode, une science, un jugement tout à fait admirables;» Il trouve dans la Sagesse Aristote (!], Sénëque et Plutarque et quelque chose de plus divin que dans aucun auteur ancien ou moderne. — * Philosophie

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La Mothe-le-Vayer, sans craindre l'inconséquence, fait un traitéde lalibertéet de laservitude^; il y observe que notre entendement va nécessairement au vrai ou à ce qu'il juge le vrai, noire volonté au bien ou à ce qu'elle juge le bien : « Il s'ensuit donc que, sans renverser l'ordre de la nature, notre esprit ne sauroit agir autrement que comme nous venons de dire, ce qui ne ruine pas sa liberté, par une raison de morale que nous expliquerons tantôt, selon laquelle servir à Dieu c'est régner, et obéir aux justes lois de la nature passe pour une espèce de liberté *. » Plus loin, il défend à la liberté philosophique de s'étendre « jusqu'aux choses qui vont contre la religion, la philosophie ou les bonnes

mœurs ' . »

La contradiction s'explique peut-être par le respect que la religion inspirait encore à la Mothe, vrai ou faux* Un de ses éditeurs a dit : a Quoiqu'il ait été accusé de scepticisme, il a été plus modéré que Montaigne et que Bayle, car il n'admet le scepticisme que dans les sciences*. » Il est vrai, mais quelle science que la morale ! La Mothe explique luimême sa pensée : « Le philosophe chrétien qui respecte les lumières du ciel et les vérités qu'il nous a révélées, avec une parfaite soumission à ses lois et à celles de l'Eglise, bien qu'il se moque de toutes les prétendues certitudes de tant de sectes différentes de philosophes affirmatifs, il ne laisse pas d'acquies-^ cer parfaitement à tous les articles de notre foi,

* Paris, 1643. — * Ch. ii, p; 23. — 3 Ch. it, p. U. -^ * La Phi losophie, etc. Préface.

croyant qu'on n'y peut former le moindre doute sans une extrême ingratitude, de laquelle il se sent préservé par la grâce d'en haut*. » Il semble bien que la religion inspire le traité de la Liberté.

Mais, quoique sceptique et chrétien en même temps, la Mothe est loin de nier la vertu, par suite de ses principes philosophiques, quand elle n'est pas inspirée par ses principes religieux. Il a même fait un traité de la Vertu des paiensy fidèle à l'admiration du seizième siècle pour la sagesse antique. Il expose Topinion de quelques docteurs qui enseignent c( qu'aucun infidèle ne doit être appelé vertueux, parce que son infidélité l'empêche de pouvoir produire les actions moralement bonnes et vertueuses» et consacre son livre à la réfuter. La deuxième partie contient l'histoire des païens les plus vertueux. Dans le nombre, la Molhe ose ranger Julien I Il se croit obligé « de faire voir par l'exemple d'une personne si odieusequela vertu des païens doit être reconnue en ceux mêmes dont nous tenons le salut pour désespéré*. »

L'autôUr se souvient des préceptes religieux quand il fait un grand éloge de la pudeur'. Mais sans doute le chrétien et le sceptique ont la parole tour à tour. On ne peut rien voir de plus ordurier que l'H^xam^on rustique^ ou les six 'journées passées à la campagne entre des personnes studieuses \ Après une des dissertations graveleuses, l'orateur regarde si ses auditeurs sont scandalisés, et « reconnaît en tous un

* U Philosophie, p. 140.— ^Œuvres, t. V, p. 394. — »/^ Philosophie, etc., p. 250. — * Cologne, 1681.

certain air de satisfaction. » VHexaméron rustique nous livre le secret des conversations qu'avaient ces hommes érudits et voluptueux, de leur double et insatiable curiosité.

La Mothe-le-Vayer est loin de copier les auteurs qui sont venus avant lui. Sans doute il montre la même aversion que Montaigne pour ceux qui mentent et trahissent les secrets. Il reconnaît « que le sentiment commun de tous les hommes a toujours été de faire un cas infmi de la santé ; » mais le développement qu'il donne de cette vérité, si importante pour les épicuriens, est bien froid auprès du langage de Montaigne sur le même sujets L'opposition, c en est une, éclate surtout à propos de l'amitié, et la Mothe semble inspiré par le désir de contredire lauteur des Essais. Il déclare formellement, malgré (c la manière que nous dépeint la philosophie, » qu'elle est toujours fondée sur l'intérêt privé et ne le fait jamais oublier*.

Montaigne réservait les sentiments qu'il éprouvait lui-même comme ne devant pas être atteints par le doute ; mais les fondateurs d'école n'ont pas plus dans leurs mains la logique que la vérité, et leurs principes servent quelquefois à détruire les idées qui leur tenaient le plus au cœur, puisqu'ils n'avaient pas reculé devant une inconséquence pour les sauver.

Le plus remarquable écrivain dans la seconde génération de sceptiques, dans celle qui eut la douleur

* La Philosopha, etc., p. 259 et 290. — * Ibid., p. 246.

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de voir s'éleiidre la gloire, sinon les doctrines de Técole, fut assurément Saint-Évremond. Il serait difficile de rien ajouter, même pour le sujet qui nous occupe, au chapitre placé par M. Giraud dans son Histoire de Saint-Evremond et intitulé : la philosophie de Saint-Èvremond ; le scepticisme épicurien en France^ y œuvre d'érudition également sûre et délicate. M. Giraud a montré, — dirons-nous : son héros? — « formant sa raison avec Montaigne, qu'il avait trouvé dans le manoir de son père, au retour du collège, » achevant cette union du scepticisme et de Tépicuréisme commencée par l'auteur des Essais^ faisant en ces termes son propre portrait : « C'est un philosophe également éloigné du superstitieux et de l'impie; un voluptueux qui n'a pas moins d'aversion pour la débauche que d'inclination pour les plaisirs ; un homme qui n'a jamais senti la nécessité, qui n'a jamais connu l'abondance. Il vit dans une condition méprisée de ceux qui ont tout, enviée de ceux qui n'ont rien, goûtée de ceux qui font consister leur bonheur dans leur raison. . . en l'amitié, plus constant qu'un philosophe; à l'égard de la religion,

De justice et de charité Beaucoup plus que de pénitence Il compose sa piété, Mettant en Dieu sa confiance, Espérant tout de sa bontés Dans le sein de sa Providence.

Il trouve son repos et sa félicité. >

Voilà bien l'homme heureux et sage selon le cœur

Gh. vit.

de Montaigne. Il eût signé ce formulaire. L'influence desll^sai^ esl incontestable. Nous n'avons pas besoin pour rétablir de montrer en détail sur quels points * l'un s'est rencontre avec Tautre ou a reproduit sa doctrine. Nous ne chercherons pas non plus à relever des différences ; elles ne manqueraient pas, ne fùl-ce que sur l'amitié. Saint-Évremond, qui la cultiva, la juge comme laMothe-le-Vayer; il n*y voit qu'un trafic*. Il est une différence importante : Saint-Évremond s'exprime sur la doctrine et la morale religieuses avec une toute autre liberté que Montaigne. Celui-ci avait-il plus.de foi ou plus de prudence? NousTignorons, mais nous avons trouvé chez lui une rigoureuse orthodoxie et môme, en apparence,la résolution arrêtée de soumettre l'impuissante raison à la parole divine; la philosophie et surtout la morale attendaient, pour reprendre leur indépendance sans frein, que la religion eût reçu l'hommage auquel elle avait droit, et fût partie satisfaite, sans se douter de ce qui allait se passer après sa sortie. Charron avait été plus libre, et, quoique la Mothe-le-Vayer se fût, au contraire, montré plus respectueux, le scepticisme tendait à s'écarter de plus en plus de Torthodoxie. Saint-Évremond fut incrédule, et non pas seulement à certaines heures, mais à tout moment, en religion comme en philosophie.

C'est un franc incrédule qui a écrit la Conversation du maréchal d* Hoùquincourt avec te père Ganaye.

* Maxime : qu'on ne doti jamais manquer à ses mntg.

Il est vrai qu'il dit : « Il ne m'a pas été difficile de reconnaître Tavantage de la religion chrétienne sur les autres ; et, tirant de moi tout ce que je puis pour me soumettre respectueusement à la foi de ses mystères, j'ai laissé goûter à ma raison, avec plaisir, la plus pure et la plus parfaite morale qui fut jamais. Dans la diversité des créances qui partagent le christianisme, la vraie catholicité me tient à elle seule, autant par mon élection, si j'avois encore à choisir, que par habitude et par les impressions que j'en ai reçues ^ » Montaigne n'aurait pas osé écrire : « tirant de moi tout, ce que je puis pour me soumettre respectueusement à la foi de ses mystères. » Il n'eût pas fait surtout, quelques pages plus loin, la remarque suivante : « La charité a été ordonnée par Jésus-Christ et la doctrine des mystères n'a été établie que longtemps après sa mort. » A la diiTèrence de Montaigne, Saint-Ëvremond laisse voir son indifférence et son incrédulité ; mais on ne peut dire encore qu'il en fasse profession. Après lui, l'iacrëdulité devait aller plus loin et se montrer plus hardiment ; de Tindifférence on devait passer à l'hostilité.

Le duc de la Rochefoucauld avait appartenu au même parti, à la même société que Saint-Ëvremond, faut-il ajouter à la même école? Dans sa personne et ses écrits, il offre des traits curieux de ressemblance avec Montaigne. Se peignant luimême, il parle comme celui-ci, de sa naïveté : « Je

* AM. le maréchal de Créqut.

me suis assez étudié pour me bien connaître et je ne manquerai ni d'assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts. » On croirait entendre le moraliste du seizième siècle, quand la Rochefoucauld parle de sa disposition à se sacrifier pour un ami, de son peu de curiosité, de son inviolable fidélité à garder les secrets et à tenir sa parole, de sa civilité fort exacte pour les femmes, quand il dit : a J'approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l'âme, et, quoique, dans les inquiétudes qu elles donnent, il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien avec la plus austère vertu, que je crois qu'on ne les sauroit condamner avec justice. » Ainsi Montaigne met au premier rang des hommes vertueux ceux qui ont, comme Socrate, arrêté en eux tout mouvement étranger à la raison, mais déclare que l'humanité doit se féliciter d'avoir des passions, que ce sont elles qui font faire les belles actions. Montaigne est compatissant par nature ; la Rochefoucauld est a peu sensible à la pitié, et voudroit ne l'y être point du tout. » Mais ne savons-nous pas avec quel soin le premier se défait de tous les sentiments qui peuvent troubler le repos de son âme? Nous ne trouverons pas trop d'opposition entre les deux natures et les deux doctrines, quand nous lirons dans la Rochefoucauld ce qui suit : a Cependant il n'est rien que je ne fasse pour le soulagement d'une personne affligée : et je crois effectivement que l'on doit tout

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faire, jusqu'à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal... Mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner et se garder soigneusement d'en avoir. » La Rochefoucauld révèle au contraire une sensible différence, quand il se représente comme mélancolique, <c resserré avec ceux qu'il ne connaît pas, à peine ouvert avec la plupart de ceux qu'il connaît. »

La Rochefoucauld a un système et ce système se résume dans son épigraphe : « Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés. » Là est un point commun avec la morale de Montaigne. Celuici veut trouver dans Tâme la volonté constante et désintéressée d'être vertueux ; quand elle manque, pas de vertus ; le motif corrompt les actes les plus beaux en apparence et les rend réellement vicieux. La première maxime rappelle des idées souvent répétées dans les Essais : a Ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes. » D'où vient donc la valeur? c( L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable et l'envie d'abaisser les autres sont souvent les causes de cette valeur si célèbre parmi les hommes. » Les simples soldats ne songent qu'à gagner leur vie*. Quant au mépris de la mort, il n'existe chez personne* ; « on ne souffre pas ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume'. » D'où vient la

* Maxim. 2i3 et 214. Cf. 215 et 217. — «504.!— * 23.

chasteté des femmes? Leur sévérité <x est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté, » leur honnêteté <x est souvent Tamour de leur réputation et de leur reposa »

L'auteur emploie le même procédé pour nous faire voir l'orgueil derrière Thumilité, « cette feinte soumission*, » la vanité derrière la libéralité'.

Il se montre aussi sévère que Montaigne pour la vieillesse et pour le repentir : « Les vieillards aiment à donner de bons préceptes pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples*. » Leur vertus n'ont rien de méritoire, car ce sont les vices qui les quittent ^. Aussi « les passions de la jeunesse ne sont guères plus opposées au salut que la tiédeur des vieilles gens '. )> Quelle valeur attacher au repentir, crainte du mal qui peut nous arriver plutôt que regret du mal que nous avons fait ''î

C'est toujours la même pensée : la volonté de faire le bien pour le bien manque, il n'y a pas de vertus : a Nul ne mérite d'être loué de sa bonté s'il n'a pas la force d'être méchant. Toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou une impuissance delà volonté®: » Yoilà ce que Montaigne et Charron avaient redit sans cesse.

Mais qu'elle est difficile à avoir cette énergie nécessaire pour être bon I et par suite, que la vertu est rare I <x Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force', » caries

4 204 et 205. — « 254. — » 263. — ♦ 93. Cf. 461. — » 192. — — • 341. — M80. — » 257. — » 122.

grands défauts n'appartiennent qu'aux grands hom-

mes*,

Il semble bien que la nature de la plupart ne permette pas de détruire en eux les vices, mais seulement de les faire ^ entrer dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes*. i>

Si la Rochefoucauld s'accorde sur beaucoup de points avec Montaigne, il s'accorde avec ses contemporains pour méconnaître le sentiment favori de ce dernier, l'amitié : a Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un engagement réciproque d'intérêts et qu'un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce où Tamourpropre se propose toujours quelque chose à gagner'.»

Ce qui fait la grande différence entre les deux auteurs, c'est que la Rochefoucauld parait se préoccuper surtout de la figure à faire dans la société, non de la vertu à pratiquer, du bonheur à goiiter pour soi et chez soi. Sa doctrine n'est pas plus éloignée de Tégoîsme que celles des Essais ou de la Sagesse ; mais cet égoîsme, il le comprend d'une autre manière. Il faut plaire dans la société, être honnête homme, mais n'être pas dupe, se tenir constamment sur ses gardes, pour se garantir des illusipns, avoir l'air de la confiance avec tout le monde et ne croire personne, en un mot jouer toujours un rôle parce qu'on demeure toujours sur la scène.

1190. —«182.— «83. Cf. 81.

DII-SEPTIÈHE SIÈCLE. 457

Quoi de plus contraire à Tégoîsme sans travail et sans fatigue d'un Montaigne ?

Les moralistes du seizième siècle inspirèrent la poésie comme la prose. Leur influence est sensible dans les œuvres de la Fontaine, qui sembla participer à la disgrâce de son école en même temps qu'à celle de ses amis.

Chamfort * le félicite d'avoir su rendre sa morale aimable après Montaigne et mieux que lui : « Sa philosophie audacieuse (celle de Montaigne) , souvent libre jusqu'au cynisme, ne pouvait convenir ni à tous les âges ni à tous les esprits. » La Fontaine nous a donné « un livre d'une morale douce, aimable, facile, applicable à toutes les circonstances, faite pour tous les états, pour tous les âges. »

Un peu plus loin, Chamfort revient sur la môme idée. C'est la sagesse qui s'exprime par la bouche de la Fontaine, mais une sagesse insinuante. C'est la vertu qu'il recommande, mais une vertu commode, exempte de peines, féconde en plaisirs. Nous reconnaissons Montaigne. Bien plus, le trait qui domine, dans la morale de celui-ci, Chamfort le retrouve chez le fabuliste ; la sagesse de la Fontaine « paraît n'être qu'un heureux développement de son instinct. » C'est sa propre nature que chacun d'eux a suivie; ils ont enseigné ce qu'il y avait de bon en eux, n'admettant guère que les devoirs dont ils consentaient à se charger.

La sagesse est préférable à la fortune S mais ce

Eloge de la Fontaine . — * Les SouhatU.

n'est pas celle de « Tindiscrct stoïcien, » qui

Retranche de ràmc Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu'aux plus innocents souhaits

Qui fait cesser de yivre avant que l'on soit mort * .

Le sage formé par la Fontaine doit être heureux et peut se faire aimer. Loin de lui les sentiments bas et surtout les passions ardentes t II ne sacrifie pas sa tranquillité au désir d'acquérir des richesses*, ni son bien-être à la soif d'en amasser'. Le sort l'a-t-il placé dans un état obscur et modeste, il s'en contente parce qu'il y trouve l'inestimable sécurité*, échappant aux dangers, même à l'inquiétude * ; il sait trop qu'on ne gagne rien à courir après la fortune* ; nos projets exposent le peu que nous avons ou le peu que nous sommes, et nous apprenons trop souvent à regretter la condition dont nous avons voulu sortir \ Aucun des biens qui se présentent à lui n'est à dédaigner* ; il ne s'exagère pas l'étatdont il est content®; les avantages ouïes plaisirs de la grandeur, il ne les conteste point, et sans doute il en jouirait volontiers , mais il n'y voudrait pas d'excès ^^. Il aime la liberté autant que la tranquillité, et peut-être parce que l'homme ne saurait avoir la seconde si la première lui est refusée. Le bien-

* Le Philosophe scythe. — * Le Berger et la Mer, — ' JJ Avare qui a perdu son trésor. — * Les Deux Mulets. — Jje Combat des rats et des belettes. — ^ Le Savetier et le Finaticier. — • L'Homme qui court après la fortune. — "^ Im Laitière et le Pot au lait. —

La Poule aux œufs d'or. — L'Ane et ses Maîtres. — ^ Le Héron.

— La Fille. — • Le Rat et l'Éléphant. — *» Rien de trop, ^

être est précieux, mais il ne veut pas le goûter dans Tesclavage* :

Hélas 1 que sert la bonne chère, Quand on n'a pas la liberté?

Il n'est pas de plaisir dont il ne dise comme de la vengeance :

C'est Tacheter trop cher que l'acheter d'un bien Sans quoi les autres ne sont rien '.

Aussi s'éloigne-t-il des cours, où nul ne s'appartient, et préfère-t-il Texistence de l'humble travailleur à celle du parasite, toujours exposé à se faire chasser des palais*. 11 est prudent, et déploie toute son adresse pour détourner les maux qui ne sont pas inévitables. Quant à ceux qui ne dépendent aucunement de lui, le sage s'y résigne, aux légers accidents et aux contre-temps *, comme aux grandes douleurs; tout malheureux qu'il soit, ne doit-il pas encore être heureux de vivre?

La Fontaine n'a-t-il pas trouvé, dans les Essaie, ce mot de Mécène « qui est si beau et si à-propos qu'il n'a pas cru le devoir omettre *. » C'est lui qui a dit crûment :

Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré ®.

Et cependant la mort elle-même et, en attendant, la pensée de la mort ne doivent pas abattre l'esprit du sage :

Il est toujours prêt à partir "'.

* Le Loup et le Chien. — * Le Cheval s' étant voulu venger du cerf. — ^ La Mouc/ie et la Fourmi. — • Jupiter et le Métayer. — * La Mort et le Malheureux. — ^ Im Matrone d'Éphèse. — ''La Mort et le Mourant.

Montaigne et la Fontaine tiennent également à la vie, ont une égale peur de la mort, et la contemplent tous deux pour y devenir indifférents par Thabitude.

Ceux qui approcheront le sage n'auront pas à se plaindre de lui ; ils le trouveront indulgent pour leurs défauts S prêt à leur rendre service* ; il n1mitera pas ce rat « si peu secourable, » qui se borne à prier pour les malheureux, sans aller jusqu'à les assister \ Il pense aux humbles et aux faibles; que n'était-il près de celte onde pure où se désaltérait Tagneau ! Que de fois et avec quel accent sincère le poète ne plaint-il pas les petits qui pâtissent des sottises des grands *, le pauvre âne qui expie par sa mort les forfaits des puissants '! Comme il est heureux d'abaisser l'orgueil de l'immense éléphant devant le singe de Jupiter qui vient

Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis *.

Ce ne sont pas seulement les héros sans humanité qu'il faut repousser loin de nous, selon le conseil de Bossuet: ce sont aussi les écrivains sans entrailles. Montaigne nous apprend et la Fontaine nous montre la merveilleuse puissance que la compassion exerçait sur leurs âmes.

Le second, chose rare au dix-septième siècle I n'a pas célébré l'amitié avec moins de chaleur que le premier ; peut-être est-ce un autre sentiment qui

* La Besace. — ■ VAne et le Chien. — ^ Le Raé qui s'est retiré du monde. — * Jjes Deux Taureaux et la Grenouille. — ^ Jjes Ani» maux malades de la peste, — ^ L'Éléphant et le Singe de Juptter.

DII-SEPTIËME SIÈCLE. 4di

lui a inspiré les Deux Pigeoîis ; mais c'est de l'amilié qu'il a dit :

Rien n'est si commnn que le nom, Rien n'est si rare que la chose *.

II n'a pas montré beaucoup d'estime pour notre pays, quand il est allé la chercher au Monomotapa ".

C'est encore un Irait commun aux deux moralistes qu'ils ne poussent point à labnégation, mais c'est un trait particulier à la Fontaine que Tintérêt bien entendu lui sert à tracer comme à mesurer nos devoirs .

n se faut entr'aider, c'est la loi de nature ';

En y manquant, nous nous exposons à réclamer vainement un jour le secours que nous aurons refusé à autrui, à porter toute la charge dont nous n'aurons pas voulu prendre notre part *:

n faut autant qu'on peut obliger tout le monde.

Mais pourquoi?

On a souvent besoin d'un plus petit que soi(^.

Il ne faut jamais se moquer des misérables. En effet

Qui peut s'assurer d'être tovgours heureux " ?

L'utilité de chaque vertu est mise immédiatement

* Paroleg de Socrate. — * Les Deux Amis. — * VAnè et le Chien, — ^U Cheval et PAne. — ' Le lÀon et le Rat. — « Le Lièvre et la Perdrix,

en évidence ; aussi doit-on on refuser ses bienfaits à ceux qui ne manqueraient pas de s'en servir contre nous^ La charité n'est pas rigoureusement prescrite; la fourmi a-t-elle failli en fermant sa porte à la cigale avec un conseil si dur? Quant aux méchants, ils sonthorslaloi. Faisons-leur une guerre continuelle'; consacrons tous nos efforts à les tenir éternellement divisés '. Nous sommes à peine tenus à la justice en-

vers eux*.

Celui qui professe de telles maximes est-il bien loin de l'égoïsme? La Fontaine aime à être libre de toutes les manières. Ni femme ni enfant ne l'ont gêné durant sa vie ; dans ses écrits il parle du mariage avec aversion; il s'attendrit quelquefois sur les enfants, mais à cause de leur âge et de leur faiblesse ; la tendresse paternelle lui semble inconnue. Ce poêle, qui est, plus que tout autre chez nous, le poète de la famille, n'a pas parlé' de la famille.

Il est un point sur lequel la morale delà Fontaine est singulièrement inférieure à celle de Montaigne. Il n'exige pas la franchise et la loyauté avec la même sévérité ; Montaigne eût peut-être approuvé cette maxime :

Le sage dit» selon les gens :

Vive le roi ! vive la Ligue * !

Mais il n'ertt pas goûté « le double plaisir de tromper un trompeur*, » ni rapporté sans blâme la ruse

* La Lice et sa Compagne. îje Villageois et le Serpent, — * Les Jjoups et lés Brebis. — ' JjCs Vautours et les Pigeons. — * VOiseleur, l'Autour et V Alouette.-^ ^la Chauve-Souris et les Deux Belettes.-^ * Le Coq et le Renard.

du renard sortant du puits grâce au bouc qui n'en sort pas*. Chamforl réclame une supériorité pour la Fontaine ; il le trouve plus moral : c'est une supériorité des Fables sur les Essais ; mais Montaigne eût reconnu dans les Contes l'œuvre d'un disciple, en même temps qu'une imitation de ses contemporains*.

A la Fontaine il faut ajouter Molière. Celui-ci eût été, à bon droit, surpris qu'on le rangeât dans une école philosophique. Il se moquait de toutes les sectes également et en même temps. Dans le Mariage forcée s'il met d'abord en scène un partisan fougueux d'Aristote qui, au nom de la scolastique demande qu'on dise la figure et non la forme d'un chapeau', il introduit ensuite le sceptique Marphurius qui dit : « Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement, » et soutient son système jusqu'au moment où les coups de bâton pleuvent sur lui*. Ce n'est pas, quoi qu'en ait dit un commentateur de Molière, le doute méthodique de Descartes, c'est le scepticisme systématique, universel, définitif de Montaigne et de son école qui fait les frais de cette scène où la gaieté n'empêche

* Jje Renard et le Bouc. — * M. Saint-Marc Girardin, dans un ouvrage où il apprécie de la manière la plus fine et la plus sage la morale de La Fontaine, comme son génie [La Fontaine et les Fabulistes^ Paris, 1867), signale une différence sensible entre l^au* teur des Essais et celui des Fables. L'un et l'autre rapprochent rhomme des animaux, mais le premier en abaissant l'homme : a L'homme n'y gagne pas, cela est évident; l'animal y gagne peu, ]> le second en élevant les animaux : « L'homme n'y perd pas, les nimaux y gagnent » (p. 141). — ' Scène vi. — * Scène vni.

pas d'apercevoir Ja finesse. Molière, qui veut faire rire, montre les systèmes philosophiques dans leur excès qui est ridicule et profite de la fâcheuse position qu'il leur donne pour les condamner au nom du bon sens. C'était du reste le seizième siècle qui avait fourni au dix-septième l'idée première de cette scène où le scepticisme était mis en demeure de s'expliquer sur la conduite à tenir dans la vie. Molière avait imité Rabelais.

Mais la morale de Montaigne et de Charron ne se rattache pas à leur philosophie sceptique. C*est une morale de bon sens et d'instinct, intelligible et praticable pour tous. On peut se moquer du conseil qu'ils donnent de ne prendre parti sur rien, et trouver excellente leur manière de juger et de diriger les actions humaines. Molière avait étudié la philosophie sous un des hommes qui professèrent , dans le dix-septième siècle, la morale épicurienne du seizième, Gassendi, avec un de ceux qui la mirent en pratique le plus librement, le joyeux Chapelle*. Sans doute l'épicuréisme le frappa plus que le scepticisme : on sait qu'il entreprit de traduire Lucrèce. La carrière qu'il suivit n'était pas propre à détourner son esprit ni sa conduite des faciles maximes qu'il avait apprises dès l'enfance. Mais, en même temps, et comme Montaigne, il gardait une honnêteté naturelle qu'il devait peut-être en partie à la force de son génie, qui. l'empêchait de se livrer aux excès, surtout de les prêcher.

^ VtedeMolih'e, par Grimarest.

DIX-SEPTIÈME SIÈaE. M5

La morale de Molière présente ainsi un double caractère ; voilà pourquoi elle a pu être justement condamnée et vivement défendue. Certes il serait difficile de contredire Fénelon, disant : « Un défaut de Molière que beaucoup de gens d esprit lui pardonnent et que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. Je cx)mprends que ses défenseurs ne manqueront pas de dire qu'il a traité avec honneur la vraie probité, qu'il n'a attaqué qu'une vertu chagrine et qu'une hypocrisie détestable; mais, sans entrer dans cette longue discussion, je soutiens que Platon etles autres législateurs de l'antiquité païenne n'auroient jamais admis dans leurs républiques un tel jeu sur les mœurs ^ »

Ce qui donne raison à Fénelon, ce sont tant d'intrigues dont la fourberie est l'âme et qui se dénouent par les succès des fourbes, auprès du public amusé et désarmé, comme auprès de leurs maîtres ou de leurs pères facilement trompés; ce sont des plaisanteries ou des réticences indécentes, dont Molière ne veut pas qu'on se plaigne, après avoir voulu qu'on en rit; ce sont les devoirs de famille tournés en moquerie ; les devoirs des époux, dont la violation est quelquefois recommandée aux femmes, même aux jeunes filles, par des servantes, les oracles de la pièce, comme la meilleure vengeance à prendre de maris disgracieux ou jaloux, en même temps que les sages amis, que les voisins expérimentés engagent

* Lettre wr le$ occupations de V Académie française.

les maris eux-mêmes à tolérer l'infidélité comme la rançon la plus sûre de la paix domestique ; devoirs des enfants, qui perdent leur force obligatoire, quand les parents sont vicieux ou ridicules, et dont Toubli ne rend pas coupable aux yeux du spectateur ; ce sont les œuvres de piété et de charité frappées chez le chrétien le plus sincère en même temps que chez l'hypocrite effronté. N'y a-t-il pas quelques-uns de ces reproches qui retombent sur les moralistes du seizième siècle? Molière usait de cette liberté de langage et de plaisanterie, qu'ils avaient constamment réclamée et souvent mise en pratique; il avait trouvé chez eux la doctrine de la résignation aux infidélités conjugales.

D'un autre côté, les devoirs de famille n'ont-ils pas été quelquefois rappelés à ceux qui les oubliaient par Molière lui-même? L'abus de la puissance paternelle avait choqué Montaigne. Molière ne peut être blâmé d'avoir défendu les enfants contre l'avarice, contre les mariages par force. Il faut lui rendre cette justice que, en donnant la passion aux jeunes filles, il a su la tempérer par la décence, par la délicatesse. S'il a trop souvent présenté à l'esprit l'idée de l'adultère, il ne l'a mis en scène qu'une fois, et il n'a pu le représenter consommé sans le rendre odieux. Ce qui pouvait faire pardonner beaucoup de faiblesses à la morale des sceptiques et des épicuriens, c'était qu'ils exigeaient, qu'ils observaient eux-mêmes une exacte probité, le respect du vrai. La probité, la franchise n'ont jamais été loués avec plus de magnificence que dans le Misanthrope; le

DIX-SEPTIËME SIÈCLE. 467

génie seul a pu les laisser paraître exagérées sans souffrir un moment qu'elles parussent ridicules, et inspirer le noble désir de pratiquer des vertus dont il montrait l'excès.

C'est, en général, dans la bouche des Philintes, des Aristes, que Molière place ses propres opinions. Ce sont eux qui enseignent; de là, il faut bien le dire, le peu d'agrément que donnent leurs personnages ; ils paraissent inutiles, parce que, dans une pièce bien faite, la leçon morale devant se dégager de la situation, on ne croit pas avoir besoin qu'elle soit exprimée. Leurs discours apprennent à se garder de tout excès et de tout ridicule, à remplir ses devoirs, en se montrant plus indulgent encore pour autrui que pour soi-même, en se méfiant de cette sévérité jalouse que l'âge apporte avec lui ; ils nous donnent l'art d'être heureux en s'aimant soi-même et en se faisant aimer. C'est ainsi qu'on peut dire : «Molière, c'est la morale des honnêtes gens. » M. Sainte-Beuve développe dans quelques pages profondes cette proposition*, en rapprochant Molière de Montaigne. Mais, tout en reconnaissant, ce qu'il est impossible de nier, que la seule nature fait parler Molière, que « l'ordre de la grâce » lui est étranger, nous ne pouvons admettre ni qu'il ait exprimé « au complet » et sans défaillance cette morale des honnêtes gens, ni surtout que la plus .parfaite expression en soit dans Tartufe ; ce serait le Misanthrope qu'il faudrait nommer. Ce n'est pas se

' HUt. de Port-Hoyal, t. III, iiv. lll, ch. xv, p. '204 et suiv.

mettre en contradiction avec soi-même, que de considérer Philinte et Alceste, qui ne se ressemblent pas, comme personnifiant tous deux la morale des honnêtes gens. Philinte en est la moyenne, Alceste la perfection. Philinte se retrouve à chaque instant dans le théâtre de Molière comme dans la vie, on ne voit Alceste qu'une fois.

L'influence de Montaigne et de son école s'est exercée directement sur les écrivains dont nous venons de parler; la plupart Pont avouée. Elle a été combattue par ceux que nous allons étudier, mais ils n'ont pas pu s'y soustraire, en cherchant à la détourner des autres.

Balzac est peut-être le premier auteur qui ait commencé la réaction spiritualiste, par noblesse naturelle de pensée et par foi religieuse, non par système et en philosophe. Certes, si quelqu'un a le droit de condamner Montaigne, c'est bien lui ; car il ne lui emprunte rien, il ne l'imite pas. Mais pourquoi semble^-il lui reprocher ses jugements critiques plutôt que ses opinions en morale^? Cependant il était loin de partager ces dernières : qu'il nous suffise de rappeler cet éloge de la chasteté, où il se met en opposition avec la doctrine dominante de Montaigne, où il va <x contre le fil du torrent et de la corruption présente* ». Observons du reste que Montaigne plait à Balzac par son projet de se peindre lui-même*^. Ce que Balzac reproche à Montaigne,

^ Ralzac, Éd. Paris, 1665. — Dissert, aittqueSf liv. XIX, l, II, p. 658. — * fje PrincCt ch. xi, t. II, p. 56. — • Dissert, criltq,, liv. I.

DIX-SEPTIÈME SIËGLB. 469

c'est de n'avoir pas encore poussé assez loin sa sincérité, c'est d'avoir parlé de son page et non de son clerc. Quant à Charron, Balzac Testimait peu.Moréri Taccusait d^avoir soutenu que cet auteur était seulement le secrétaire de Montaigne et de Du Vair ^ Le jugement fait honneur à Balzac.

Enfin] Descartes fonda une école qui ne pouvait avoir rien de commun avec celle du seizième siècle, et qui finit parla chasser des esprits, dont elle avait pris possession. Nous avons pensé que le scepticisme avait pu donner l'idée du doute méthodique. La morale du bon sens et de Tinstinct ne fut peut-être pas étrangère à cette morale par provision que se forma Descartes en attendant qu'il eût développé son système : a La première (maxime) étoit d'obéir aux lois et aux coutumes démon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance , et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de Texcès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j 'a vois à vivre*. » La troisième maxime est de tâcher toujours plutôt à nous vaincre que la fortune et à regarder les choses qui ne réussissent pas comme impossibles: «Mais j*avoue, dit encore Descartes, qu'il est besoin d'un long exercice et d'une méditation souvent réitérée pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et je crois que c'est principalement en ceci

* Bayle. V, Charron, Rem. 0. — • Discours de la méthode, HI partie.

que consistoit le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de Tempire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux ; » secret qu'avaient cherché Montaigne et ses contemporains. Mais cequi fait Toriginalité de Descartes prenant, soit dans la philosophie courante, soit dans le bon sens, les maximes que le second a inspirées à la première, c'est qu'il se fondait sur le dessein qu'il avait de continuer à s'instruire et ne prétendait pas donner une doctrine définitive.

Il faut observer d(. plus qu'il mettait à part dans sa créance les vérités de la foi, ce qui explique pourquoi il s'est fort peu occupé de morale. Il laissait à la religion le soin de régler la conduite des hommes ; il ne se permettait pas de la contredire. On sent toujours la religion derrière sa pensée, même quand elle parait purement philosophique. Montaigne avait voulu faire la paix entre l'âme et le corps, en donnant à chacun sa part. Descartes rouvre la lutte ; il déclare « qu'il n*y a pas d'âme si foible qn^elle ne puisse, étant bien conduite, acquérir un pouvoir absolu sur ses passions S » et «que la force de l'âme ne suffit pas sans la connaissance de la vérité*, y> condamnant en même temps la morale épicurienne et la philosophie sceptique.

Le père Malebranche représente la plus intime union du spiritualisme avec la religion. Il ne lui suffit pas de poser des principes qui ne laissent aucune

* Let Passiotu de rame, I>* partie, art. l. — * Ibid,, art. xux.

DII-SEPTIËUE SIÈCLE. 41i

place au doute, il attaque vivement le scepticisme et les Essais. Charron était passé de mode au temps où il écrivait; le grand danger pour la toi et pour la vertu venait de Montaigne. A la différence de Balzac, Malebranche ne lui pardonne pas de s'élre dépeint lui-même. Quelle vanité I il a écrit son livre pour se faire connaître, <x il falloit nécessairement qu'il se séparât du commun et qu'il se regardât comme un homme tout à fait extraordinaire. » Les démons seuls ou ceux qui participent à leur orgueil veulent être adorés, « et c'est vouloir être adoré, non pas d*une adoration extérieure et apparente, mais d'une adoration intérieure et véritable, que de vouloir que les autres hommes s'occupent de nous ; c'est vouloir être adoré comme Dieu veut être adoré, c'est-à-dire, en esprit et en vérité.» Non-seulement Montaigne a cherché à se faire connaître, et c'était trop quand il n'eût écrit que pour ses parents et amis, comme il Tassuraitfaussement, tout en se faisant imprimer trois fois, et en corrigeant son ouvrage « hypothéqué au monde, » mais encore il tenait à exciter l'admiration, se louant à tout moment, en dépit de l'humilité chrétienne, et même hors de saison, poussant enfin la vanité, la folie jusqu'à décrire ses défauts, très-bien choisis, du reste, ceux « dont on fait gloire dans le monde à cause de la corruption du siècle..., qui peuvent le faire passer pour esprit fort, ou lui donner l'air cavalier, afin que par cette franchise simulée de la confession de ses désordres on le croie plus volontiers, lorsqu'il parle à son avantage. » Rousseau,

41t LES MORALISTES FRANÇAIS DU XVI* SIÈCLE.

nous le savons, a pris à Toratorien cette critique très-fine de la sincérité affectée par Montaigne: Malebranche enlève ainsi à l'auteur des Essais et le droit d'écrire son livre et la vertu dont il était le plus fier.

Quelle doctrine attendre d'un livre qu'on peut dire conçu dans le péclié ? Montaigne n'a même pas bien connu la nature humaine, lui qui adopte les idées les plus bizarres, ou les rapporte sans les rejeter. D'ailleurs a il n'a point de principes sur lesquels il fonde ses raisonnements, et il n'a point d'ordre pour faire les déductions de ses principes.» En effet, il cherche plutôt à se divertir qu'à raisonner, et si l'on ne prenait que du plaisir dans les Essais^ « ce ne seroit pas un si méchant livre. »

Mais un double danger menace ceux qui font cette lecture pour se divertir : « Le plaisir qu'on y prend engage insensiblement dans les sentiments » do l'auteur; et de plus « il est certain que ce plaisir nait principalement de la concupiscence et qu'il ne fait qu'entretenir et que fortifier les passions, la^nanière d'écrire de cet auteur n'étant agréable que parce qu'elle nous touche et qu'elle réveille nos passions d'une manière imperceptible ^ d

Tel est, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, le jugement de la philosophie cartésienne sur Montaigne, seul représentant d'une morale qu'elle espère détruire. La grande école chrétienne, qui, en philosophie, accepte pour maître Descartes, s'étant

^ Dtla Recherche de la vérité^ Ut- H, ch. t.

soumise elle-même aux vérités de la foi, ne peut refuser de s'associer à une sentence en grande partie inspirée par Tintérét et par l'esprit de la religion. Elle écarte désormais Montaigne : Bossuet le nomme en passant dans la chaire; il en a honte.

Un des plus grands reproches qu'adressa le cartésianisme à Montaigne et à Charron, ce fut d'avoir comparé, même égalé, Thomme et les bêtes. Des* cartes avait longuement réfuté leur opinion, qu'il prenait au sérieux ^ Bossuet les écrasa sous son indignation : «Je le vois bien, votre esprit est infatué de tant de belles sentences, écrites si éloquemment en prose et en vers, qu'un Montaigne, je le nommej vous a débitées , qui préfèrent les animaux aux hommes, leur instinct à notre raison, leur nature simple, innocente et sans fard, c'est ainsi qu'on parle, à nos raffinements et à nos malices. Mais dites-moi, subtil philosophe qui vous riez si finiment de l'homme qui s'imagine être quelque chose, comptez-vous pour rien de connaître Dieu ?... Tous les saints, dont nous honorons aujourd'hui la glorieuse mémoire, ont-ils vainement espéré en Dieu ? et n'y a-t-il que les épicuriens brutaux et les sensuels qui aient connu droitement les devoirs de l'homme^?»

Port-Royal adopta tout à fait les mêmes sentiments, ou plutôt ce fut Port-Royal qui les exprima le premier, avec sa vivacité passionnée et son ascétique horreur du moi. Il semble avoir partagé d'abord l'erreur de ceux qui considéraient les livres

^ Lettre à tm seigneur» — * Sermon pour la fête de tous les saints.

humiliants pour la raison humaine comme écrits dans 1 intérêt et utiles à la cause de la religion. Cette erreur avait bien été celle de saint François de^SalesM Elle est moins étonnante de la part de Port-Royal, qui lisait peu et ne savait pas le monde : « M. de Saint-Cyran, dit l'historien de Port-Royal', avait réfuté Garasse sur Charron ; mais il n'avait lu Charron qu'à cette occasion et ne parait pas s'être informé au préalable de Montaigne, qui est pourtant la vraie clef pour pénétrer le théologal. Aussi fait-il l'entière apologie de celui-ci contre les inductions de Garasse. » Montaigne fut enfin révélé à ces intelligences de premier ordre, volontairement enfermées dans les lettres théologiques, par un homme qu'elles n'avaient pas formé et qu'une invincible affinité attira vers elle, mais après deux années passées dans le monde et employées en partie à s'approprier les Essais^. Pascal fit connaître Montaigne à ceux qu'il allait accepter pour maîtres, non sans s'excuser auprès d'eux*. L'excuse était nécessaire, car M. de Saci, écoutant Pascal, se demandait, avec saint Augustin, si «c ceux qui savent ces subtilités, ces raisonnements sont pour cela plus agréables à

^ < Je me souviens d'ayoir lu dans les Essais du sieur de Montaigne, quoique laïque, qu'il trouToit ridicule de voir tracasser entre les mains de toutes sortes de gens le saint livre des secrets mystères. » Controverses entre les protestants, discours XV et XVII j cité par M. Sainte-Beuve, Hist. de Port-Rotfal, liv. I, ch. ix, t. I, p. 249. Note. — * Liv. III, ch. i, t. II, p. 581. — » M. Havet, Études sur les Pensées de Pascal. — * <t Pour Montaigne, dont vous voulez aussi, monsieur, que je vous parle. » Entretien de Pascal avec M. de Saci. M. Havet lait ressortir en note de ce passage l'espèce d'excuse que contiennent ces paroles.

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Dieu, » et s'armait de ce que Montaigne avait mis la foi à part pour prescrire à ceux qui avaient la foi de mettre à part tout ce qu'il avait dit^ Chose remarquable! Pascal, non-seulement pour s'excuser, mais par conviction, exprimait, lui qui possédait si bien Montaigne, la même idée que l'ignoriance des Essais avait laissé concevoir à Saint-Cyraq sur Charron : il attribuait à son auteur le mérite d'avoir combattu « avec une fermeté invincible les hérétiques de son temps ; » il voyait en lui <c un disciple de l'Église par la foi,» qui « avoit utilement humilié les hommes.»

La forme, le style des Essais avaient charmé Pascal. C'était bien dans ce livre qu'il avait trouvé un homme, s'attendant à trouver un auteur*. Il retenait d'autant, mieux qu'il lisait moins. Aussi fait-il au« Essais des emprunts continuels ; le peu qu'il sait ou qu'il cite, en matière profane, vient de là. Ses opinions même quelquefois lui ont été données sur des hommes qu'il n'a pas pris sans doute la peine d'étudier, sur la vertu d'Ëpaminondas, sur le talent de Cicéron.

Style, érudition n'étaient que secondaires aux yeux de Pascal ; l'essentiel pour lui, c'était la doctrine. Se fiant aux intentions qu'il attribue à Montaigne et plus justement à son propre dessein de faire tourner à la confirmation et à l'honneur de la vérité religieuse l'abaissement de l'intelligence humaine par le doute universel, il devient sceptique sans aucune réserve. Ce pyrrhonisme qu'il avait

* Entretien. — » Art. vu, 17.

adopté, il le décrit avec amour; il le représente comme irrésistible ; il met les dogmatistes au défi d'y rien répondre ^ Ce n'est pas lui qui cherche à le restreindre, à en préserver les principes salutaires de la morale. A ses yeux, pas de morale humaine : a La vraie éloquence se moque de l'éloquence , la vraie morale se moque de la morale*. » La perspective seule donne le véritable lieu : « dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera"? » La justice est ignorée ; la preuve, c'est qu'il n'y a de consentement universel sur aucun point : <c Or Téclat de la vérité auroit assujetti tous les peuples*. » Pascal se contente de donner la conclusion de Montaigne presque dans les mêmes termes *; il se garde bien de reproduire la démonstration souvent indécente de son maître. La prétendue justice est par lui, comme par ce dernier, réduite à la coutume'. Ce qui existe en nous, c'est Tillusion de la justice. Le peuple obéit à la coutume, parce qu'il la croit juste, car on ne veut être assujetti qu'à la raison et à la justice ; il faudrait le convaincre d'erreur, lui faire reconnaître qu'il doit obéir aux lois, parce qu'elles sont lois, aux supérieurs parce qu'ils sont supérieurs et alors toute sédition serait prévenue : « Mais le peuple n*est pas susceptible de cette doctrine, » trop vraie pour lui^ Montaigne ne s'est pas permis de faire disparaître la justice devant la force, non plus que devant la coutume. On n'a pu donner la force à la justice qu'on ne connaissait pas même;

* Art. Tiii, i. — » Art. vu, 54. — » Art. m, 2. — * /Wd., 8. — » Flairante justice, etc. — • /6td., 13. — ' Art. ▼!, 40.

on a mis la justice dans la forcée Celle-ci est encore le plus sûr moyen de prévenir les séditions. Que reste-t-il de la morale?

Qui ne voit du premier coup d'œil combien le scepticisme de Pascal diffère celui de Montaigne? Pascal affirme avec une force invincible que « nous sommes incapables de vrai et de bien % » et la postérité peut lui faire le même reproche que M. de Saci : « Je ne sais si vous ne lui en prêtez pas (de Tesprit) un peu plus qu'il n'en a, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes'. » Montaigne doutait même de notre incapacité, et il ne songeait pas à faire un système. Quelle amertume chez Pascal, quel ton de triomphe, quand il arrive au but de ses efforts, la destruction de la certitude philosophique ! a Quelle chimère est-ce donc que l'homme \..? » Quant à Montaigne, rien d'amer en lui ; la certitude n'est pas un besoin pour son intelligence ; le doute ne lui est pas un état douloureux, mais plutôt un commode repos. Peut-être ne voit-il pas non plus sans joie a la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes '^; » mais sa joie est celle d'un esprit fin qui se moque d'un ridicule, non celle d'une âme passionnée pour la justice qui découvre et condamne un criminel. Cette différence s'explique par une autre qui la rend et plus sensible et plus grave. Pascal considère l'homme tombé par l'effet du péché originel ^ Montaigne ne croit pas qu'il ait eu besoin d'une chute pour en

* Art. VI, 7 et S.— • Art ii. 12» — * Entretien,eic. — * Art. viii, 5. — ' Entretien^ etc. — • Art. vii, 1.

478 LES MORALISTES FRANÇAIS DU XYI* S1ÈCIJ2.

venir où il est ^ Le premier iriomphe parce qu'il voit triompher la religion chrétienne, à laquelle le second pense quelquefois, -mais quand il a mis de côté pour un moment sa philosophie. Le premier s'élance dans la vie future, à peine rassuré par les promesses auxquelles il s*attache avec une foi volontairement aveugle, et le second ne demande pas mieux que de s'en tenir à sa condition présente, si imparfaite, si misérable qu'elle soit, pour en tirer le meilleur parti possible.

Pascal ne peut avoir qu'une morale, celle du christianisme, car il détruit le fondement de toute morale philosophique, et, plus inflexible que Montaigne dans sa logique intéressée, il ne permet pas au bon sens de se relever parmi les ruines de la science. Il n'est pas seulement chrétien, il est janséniste ; pour lui, la morale chrétienne ne s'arrête pas avant l'ascétisme. Aussi met-il toujours les mœurs à part, quand il parle de ce que Montaigne a de bon et de facile à corriger*. Quel regret que « le ministre d'une si grande vengeance contre l'intelligence humaine n'ait pas suivi les règles de la morale et porté les hommes qu'il avoit si utilement humiliés à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer des crimes qu'il les a convaincus de ne pas pouvoir seulement connaître! Mais il agit, au contraire, en païen de cette sorte. » Et plus loin : «Montaigne est absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux

* Entretien^ etc. « Eprouvant la misère présente et ignorant la première dignité.... » — * Art. vu, 7.

DlX>S£t>TIËMË SIÈCLE. 479

vices ^ » Hélas ! sont-ils nombreux ceux qui n'en ont pas ?

Que pouvait-il y avoir de conig^n entre ce Pascal, plus rigoureux envers lui-même que les anciens anachorètes, parvenu à bannir de son existence les jouissances les plus innocentes, incapable de nommer sa nourriture, redoutant jusqu'à l'affection, sentiment presque impie, parce qu'on veut a être l'objet du bonheur volontaire des autres hommes*,» se plongeant dans la maladie, parce qu'il y voit le plus parfait état du chrétien, et Montaigne, avec sa vertu « naïve, familière, plaisante, enjouée et, pour ainsi dire, folâtre, suivant ce qui la charme et badinant négligemment des accidents bons ou mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où elle montre aux hommes, qui cherchent la félicité avec tant de peine, que c'est là seulement où elle repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tète bien faite, comme il dit lui-même '? d II y a là de quoi faire horreur.

Ce n'est pas seulement dans le détail de son ouvrage, c'est par la conception même que Montaigne a péché contre la morale chrétienne : « Le sot projet qu'il a eu de se peindre I et cela non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c'est un mal

Entretien, etc. — * Art. xiv, GO. — ' Entretien, etc.

480 LES MORALISTES FRANÇAIS DU lYI* SIÈaE.

ordinaire ; mais en dire par dessein, c'est ce qui n'est pas supportable S » Ce déiaut trouve d'ailleurs Pascal presque inèilgent ; il pense que Montaigne prévenu aurait pu le faire disparaître». Quoi ! rendre un ouvrage meilleur en supprimant ce qui en fait le dessein premier et principal I

On ne peut considérer les Essais que comme un mauvais livre, quand on met la pratique de la morale au-dessus de toutes les sciences, et c'est ce que fait Pascal '.

Cependant, une fois que les points litigieux ne sont pas en question, il reproduit fidèlement les idées de Montaigne. Ainsi, il nous engage à mesurer la vertu d'un homme, non par ses efforts, « mais par son ordinaire*; » il vante, sans en rien savoir, la simplicité de Platon et d'Aristote, la facilité avec laquelle ils menaient une vie honnête et acceptaient les divertissements : « la plus philosophe (partie de leur vie) étoit de vivre simplement et tranquillemenf^. » C'est sous la même influence qu'il enseigne une absolue soumission aux lois et aux puissances établies, qu'il conseille de ne pas marchander la déférence aux grandeurs extérieures qui y ont droit, tout en réservant son estime^ Mais il est rare qu'il emprunte une idée sans y mettre sa marque, sans la faire servir à son dessein : <x On charge les hommes, dés l'enfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de

* Alt. VI, 35. — • Art. Vi. 1. — » Art. vi, 4i. — * Ibid., 27. — '^ Art. yr, 41. ^ * Discoure sur la condiUan deê gfxmdê. — Art* ▼» 4, 6| 13,

DIX-SEPTIÊHE SIÈCLE. 481

rhonneur de leurs amis. » Telle est la plainte qu'un égoïsme tout mondain arrache à Montaigne; Pascal félicite ironiquement les honunes de se répandre hors d'eux-mêmes ; autrement « ils se verroient, ils penseroient à ce qu'ils sont, d'où ils viennent et où ils vont » et ils seroient malheureux*. S'il recommande, comme Montaigne, la soumission, c'est avec un tel mépris pour les lois et pour les grands, qu'il semble prêcher la révolte de l'âme : « Ce chien est à moi, disoient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l'image de Tusurpation de toute la terre \ » Il suffit de cet admirable passage pour comprendre en quoi diffèrent Pascal et Montaigne, de combien le premier est supérieur au second, au moins par la chaleur de Tâme.

Montaigne, révélé à Port-Royal, l'épouvante : «Les jugements de Port-Royal sur Montaigne sont nombreux et à recueillir, dit M. Sainte-Reuve ', bien qu'ils semblent faits pour choquer. Une fois dressé au seuil par cette main puissante de Pascal, il demeure en vue et en butte aux survenants. C'est leur ennemi, leur mauvais génie, et comme la bête noire du désert, un sphinx moqueur. Ils se signent en passant devant lui. » Deux motifs adoucissaient Pascal; il était dans le monde quand il avait lu les Essais j et il y trouvait des arguments qui lui paraissaient irréfutables, pour une démonstration qui lui paraissait nécessaire. La lecture faite dans la soli-

* Art. IV, 1. — « An. VI, 50. — ' Hist. de Porl-Royal, liv. Hl, cil. II, t. II, p. 51^5.

tude, au milieu d'une vie austère et toute en Dieu, ne permettait d'apercevoir que les dangers, et Port- Royal n'entendait nullement s'approprier une démonstration du christianisme par le scepticisme. La manière dont il corrigea les Pensées montre bien qu'il n'approuvait pas le plan téméraire de Pascal.

D'ailleurs, Port-Royal, longtemps enfermé en luimême, jetait du fond de sa retraite un regard effrayé sur le monde où régnait le mal ou d'où devait venir pour lui la persécution : ce 11 làut donc que vous sachiez, écrivait Nicole*, que la grande hérésie du monde n'est plus le luthéranisme et le calvinisme, que c'est l'athéisme. » On comptait dans Paris cinquante mille athées, quoique l'énumération ne fût pas facile à faire*. L'athéisme, de quelque nom qu'on voulût alors ou qu'on dût plus tard le nommer, pyrrhonisme ou scepticisme, voilà quel était le grand péril à conjurer.

Il ne fallait pas, quand il y avait tant d'âmes à sauver, se laisser séduire par les grâces du style ni abuser par le vain espoir d'utiliser le mal. La Logique, œuvre d'Arnauld et de Nicole, avouée du parti tout entier, puisqu'elle n'était signée d'aucun nom propre, condamna les Essais avec la dernière énergie, en rattachant sa condamnation à cette pensée de Pascal que le moi est haïssable : « Un des caractères les plus indignes d'un honnête homme est celui que Montaigne a affecté de n'entretenir ses

* Lettre xlt.— * Témoignage da P. Hersenne.— M.HaTet,£ltidc» 9ur les Pensées de Pascal.

lecteurs que de ses humeurs, de ses inclinations, de ses fantaisies, de ses vertus et de ses vices. » S'il tâche d'écarter le reproche de vanité en parlant de ses défauts, a tout cela n'est qu' un jeu et un artifice qui doit le rendre encore plus odieux. » Il ne cherche pas à faire détester ses vices ; « il les regarde comme des choses à peu près indifférentes et plutôt galantes que honteuses ; » il ne croit pas qu'il y ait là de quoi le faire mépriser. La Lo^tgue rappelle les railleries de Balzac sur son page pour montrer comment la sincérité s'efface devant l'orgueil. Elle signale ensuite le caractère odieux et le continuel danger d'un livre tout entier consacré au libertinage, où n'apparaît nul repentir, « qui marque une extinction entière de tout sentiment de religion. » Elle dit un peu plus loin : a Le dessein de Montaigne n'étoit pas de parler raisonnablement, mais de faire un amas confus de tout ce qu'on peut dire contre les hommes ^ » Cette dernière phrase parait dirigée contre Pascal et contre sa manière d'interpréter Montaigne, d'employer son système en invo* quant son autorité. Ainsi Port-Royal fait disparaître l'excuse unique des Essais.

Nicole s'est toute sa vie occupé de morale. 11 ne nomme pas souvent Montaigne, sans doute pour n'atiirer pas imprudemment sur lui l'attention de ceux qui ne le connaîtraient point, mais il le combat sans cesse d'une manière parfaitement sensible pour ceux qui le connaissent.

^ lU pjBTtiej ch. ix

Il commence ses Essais de morale par un Traité de la faiblesse de Phomme^ mais en prenant pour épigraphe ces paroles duPsalmiste : c( Miserere mei, Domine, quoniam in&rmus sum. » S'il veut humilier l'homme, c'est pour lui montrer le néant de la vie présente * ; s'il cherche à le détourner de l'ambition ou du plaisir, c'est pour le tourner vers l'éternité, non pour lui faire aspirer ici-bas à des jours tranquilles *• Gomme Montaigne, il se moque de Tincertitude à laquelle est condamné l'esprit humain% des bornes ou est renfermée la science * ; il convainc notre volonté d'impuissance^; mais pourquoi? Il ne songe qu'à prouver la témérité prodigieuse de ceux qui se croient capables de choisir une religion par l'examen particulier de tous les dogmes contestés*, c( la nécessité où nous sommes de nous incliner sans réserve sous l'autorité de Dieu et de compter sur sa seule protection. »

Nicole ne recule devant aucune extrémité. Il se refuse 'à voir une véritable force dans la vertu des païens. Personne n'a jugé plus sévèrement le second Caton' et plus mal parlé de Socrate^ Ce qu'il dit aurait excité, non sans raison, ou la moquerie ou l'indignation de Montaigne, fort disposé à mettre Socrate ou Caton au-dessus de tous nos saints. C'est justement cette disposition qui effraye Nicole; le patronage de Montaigne nuit, dans son esprit, aux sages de l'antiquité ; il n'ignore pas quelle part

» Traité I, ch. xiv. — « Ch. iy. — ' Cli. vu. — ♦ Ch. vin. — » Ch. XI. —« Ch. IX. — ' Ch. XII et xiu. — « ch. xiii.

Tadmiration de la sagesse antique a eue dans la formation d'une morale étrangère au christianisme vers les dernières années du seizième siècle. Il croit remplir son devoir de chrétien en la combattant dans les exemples qu'elle donne et qui prouveraient l'inutilité du christianisme ^

La conclusion où arrive Nicole est que nous devons nous soumettre à la volonté de Dieu, et cette conclusion fait l'objet de son deuxième traité. C'est le propre des païens de suivre leur propre volonté '; or, nous l'avons dit, la morale de Montaigne n'a d'autre principe que la nature de celui-ci, autant qu'elle est d'accord avec la nature de la plupart. On sait quelle douce et attrayante idée il donne de la vertu telle qu'il la comprend. Nicole se sert à peu près des mêmes expressions pour donner de celle qu*il recommande une idée un peu différente : a Cette lumière divine leur découvre à tous un chemin de paix; mais il est vrai qu'il est plus difficile aux uns qu'aux autres et que souvent il parait à ceux qui sont plongés dans le vice si rude et si escarpé qu'ils désespèrent d'y pouvoir monter. Mais, pourvu qu'ils se fassent violence, il ne leur est pas impossible, puisque cette même lumière qui leur montre le chemin leur découvre aussi un secours qu'ils peuvent obtenir par leurs prières et qui leur peut donner plus de force qu'ils n'ont de faiblesse'.» Ce chemin difficile où l'homme ne peut monter qu'à l'aide de la grâce est opposé à la route aisée, large

* Il réfute aussi dans ce passage le Traité de la vertu des païens, écrit par la Mothe-le-Vayer. — * I" partie, ch. i. — 'Ch. ix.

488 LES HORALISTES FRAHÇAIS DU XTl* SIËCLS

el fleurie où le plaisir même nous attire, selon Montaigne.

n n'est pas difBdle d'indiquer le point surlequel éclate le plus vif dissentiment. Nicole ne peut s' empèctier de nommer son adversaire habituel, quand il distingue deux manières de se livrer aux plaisirs, toutes deux brutales, mais l'une directe et sensuelle, l'autre indirecte et pliilosophique. C'est à cette dei^ nière qu'on arrive quand on laisse sa raison à ellemême et qu'on se décide à jouir de la vie, après avoir reconnu la sottise et la vanité des choses de ce monde, sans reconnaître la nëcessitéde se préparer à un autre : « On peut dire que ce dernier degré comprend tout le livre et tout l'esprit de Montaigne '. » Est-il besoin de montrer combien la jouissance effraie les jansénistes, les chrétiens? « Rien ne distingue tant la morale du christianisme de celle des païens et de toute la philosophie païenne que l'éloignement qu'elle donne de toutes ces abominations. Si les païens ont dit quelque chose en fkveur de la chasteté, ils l'ont fait très-faiblement dans la spéculation même, el leur pratique a presque toujours démenti leurs principes, y ayant peu d'exemples d'une véritable chastetéparmi les païens*. » La même idée sert à donner le coup de grâce à la morale du seizième siècle : a II ne faut point chercher d'autre source des erreurs si communes dans la morale que cette corruption de cœur. On n'approuve les opinions relâchées que parce qu'on aime les 1 Euah, t. VI, p. SS3. — * T. VU, sur l'Épllre du deuxième; di-

DIX-SEPTlfiME SIÈCLE. 487

choses dont les opinions sévères nous priveroient^ d Elle paraissait dénuée de tout crédit comme de tout honneur, à la fin du dix-sepMème siècle,cette morale de Montaigne et de Charron, qui avait fait voir aux compagnons de Henri IV leurs propres sentiments érigés en maximes ; qui avait instruit et charmé la génération de Louis XllI et delà Fronde; qui, portée au delà des mers, s'éiait fait assez admirer de deux grands génies, Shakspeare et Bacon, pour èire imitée par eux ; que goûtaient également Ninon de Lenclos ou madame de Sévignéet madame de la Fayette ; qui servait à excuser bien des fautes et qui peut-être en prévenait quelques-unes. Les efforts du spiritualisme cartésien et du christianisme, des jansénistes en particulier, semblaient en avoir eu raison.

Un homme qui appartenait par son éducation, par ses croyances, par sa position même à l'école spiritualiste et religieuse, se tourna systématiquement vers le seizième siècle : c'est la Bruyère.

La Bruyère reproduit souvent les idées et les expressions de Montaigne. Il possède assez bien les Essais pour en imiter dans un long morceau et le style et la libre philosophie : a Je veux avoir mes coudées franches et être courtois et affable à mon point, sans remords ne conséquence, » réclamant le droit de faire bon accueil et de n'être pas sur le qui-vive*. Liberté des manières, affabilité : voilà les rapports de Montaigne avec le monde.

* Sur l'Évangile du mercredi delà première semaine de carême, y. — * De la Société et de la cofiversatiofi.

488 LES MORAUSTES FRANÇAIS DU Vih SIÈCLE.

Sans doute les différences sont nombreuses. D'à bord ce n'est pas son propre portrait, c*est celui du public que veut faire la Bruyère. Quand il pense à lui-même, c'est discrètement ; on le devine parmi « les faibles, les vertueux, ceux qui ont deTesprit, » pour lesquels il pose cette règle salutaire : a se £aiire valoir par des choses qui ne dépendent pas des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir*. » En outre, il écrit pour corriger les hommes ; après avoir avoué ce que Montaigne cherche à dissimuler : a L'orateur et l'écrivain ne sauroient vaincre la joie qu'ils ont d'être applaudis,» il prétend remplir un devoir dont l'auteur des Essais ne s'inquiète nullement : « On ne doit parler, on ne doit écrire que pour Tinstruction, et, s'il arrive que l'on plaise, il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire *. x> Mais la tâche d'une conversion morale est si difficile qu'elle le fait presque reculer. Tout au moins croit-il devoir attendre de l'impression produite par la fidèle peinture des vices et des ridicules une amélioration dans les mœurs, sans revenir aux a principes physiques et moraux rebattus par les anciens et les modernes '.»

Les contradictions abondent chez Montaigne. Chez la Bruyère l'inconséquence est volontaire et seulement apparente , c'est comme une forme du

* Du Mérite penonnel. — * Préface, CÎ.De» ouvrages de Vetprit : c II demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges et même que les récompenses, qui ed de lep rendre meilleurs. » — ' Disc, sur Théophraste,

raisonnement. Il évite avec grand soin tout ce qui ressemble à un arrangement méthodique des idées. Qu'importe? il a une doctrine, la morale spiritualiste et chrétienne ; il lui obéit quand il travaille à persuader à ses semblables de lui obéir. Ce qu'il défend de Montaigne contre Nicole et Malebranche, c'est Tabondance et le naturel des pensées, ce n'est pas la morale; il faut rapporter à celle-ci la phrase suivante : <( que je ne crois pas, aussi bien qu'eux, exempte de toute sorte de blâmée )» On connaît ce mot par où commence la conclusion des Caractères : « Les esprits foris savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie'? »

Ce qu'il y a de pur dans la morale de Montaigne, la Bruyère le prend sans hésiter : a Le motif seul fait le mérite des actions des hommes et le désintéressement y met la perfection '. » Il reproche à r homme cette envie d'être estimé qu'il cache dans son cœur et « de vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que la même vertu * » ; se rappelant ce que Montaigne a dit de la valeur, il rabaisse celle des grands, à laquelle le désir d'une gloire qui ne peut leur faire défaut donne son motif et ôte son mérite*. Ce qu'il examine dans les actions, c'est le motif, dans les hommes, ce sont eux-mêmes, mais non sans tristesse, car, de son temps comme cent ans plus tôt, où trouver « cette fermeté, cette étendue d'esprit, nécessaires en France pour se passer des charges et des emplois* ? » Aussi s*attache-t-il

* Des Ouvrages de Vesprit.—^ Des Esprits forts. — ^DuMériteper- «onwe/.— *De l'Homme, — • Des Grands, — • 7)m Mérite personnel.

400 LES MORALISTES FRANÇAIS DU XVI* SifeCLB.

constamment à rabaisser les biens de fortune, à rendre Tâme indépendante par le désiniéressement; il fait valoir Tintérét le plus évident de chacun de nous; Phidippe, qui raffine sur toutes choses, a double et renforce les liens qui rattachent à la vie » et emploie « ce qui lui en reste à en rendre la perte plus douloureuse^ ».

Mais il ne faut pas que cette vertu désintéressée, indépendante, rende farouche et inaccessible. La Bruyère se moque de la gravité afrectée : Taustérité ne convient même pas à un homme de talent et de réputation, car a elle effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu et la leur rend suspecte d'une trop grande réforme et d'une pratique trop ennuyeuse*. » A plus forte raison faut-il se garder d'être dur à autrui. C'étaient « les moindres veiLus, )» qui manquaient au grand Condé ; Socraie les avait. Il ne faut pas ôter de son hisioire ce que la Bruyère a trouvé dans Montaigne, qu'il a dansé".

Mais le moraliste chrétien ne se borne pas à une amabilité superficielle; il prescrit le dévouement, outre la faciUlé du caractère. S'il goûte celte philosophie a qui nous élève au-des«us de l'ambition et de la fortune » et nous dispense de vœux, de sollicitations, il trouve meilleure encore celle « qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en faveur de nos proches et de nos amis*. » Comme Montaigne, du reste, il demande aux mères de fournir à leurs enfants le nécessaire et de leur rendre au

• De V Homme. — • Det JugemerUê. — * Du Mérite persrmneL — * Des Jugements,

DIX-SEPTIÈME SIË€LE. ÂH

moins la justice qu'elles leur doivent*. Il revient & cette théorie de Tamitié, oubliée de ses contemporains : c( Il y a un goût dans la pure amitiéy où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres, d et ce quelque désintéressement qu*on ait à Tégard de ceux qu'on aime, il faut quelquefois se contraindre pour eux et avoir la générosité de rece-

voir*.

On s'aperçoit bien que ce n'est pas un sceptique à la manière dont il parle de la chasteté. Certes il ne juge point les femmes avec faveur ; il considère, lui aussi, leur vertu comme singulièrement fragile, mais il ne les excuse point par l'infirmité de leur nature, il ne les provoque point au mal par la promesse de l'indulgence. L'histoire d'Émire ne peut servir à enseigner l'immoralité, quoiqu'elle mette en garde contre la a cruauté. » Il est vrai que la Bruyère recommande aussi aux vieillards de se rappeler leur jeunesse, et combien ils ont eu de peine à a être chastes et tempérants, » de ne pas mettre dans leur sévérité a un sentiment de jalousie'. » Il connaît la faiblesse de notre nature et pourtant il ne lui cède pas : « Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements, que Ton nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis ; de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu*. » C'est à peine s'il est question des sens dans la lutte ; c'est le

* Des Femmes. — *Du Cceur.^' * De V Homme. — * Du (ksur.

cœur qui est chargé de la soutenir; encore la vertu doit-elle remporter.

Enfin le peu qui touche à la morale publique est encore imité de Montaigne : « Ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus sûr, c'est d'estimer celle (la forme de gouvernement) où Ton est né la meilleure de toutes et de s'y soumettre ^ » C'est le désenchan^ tement du seizième siècle, ce n'est pas le fanatisme monarchique du dix-septième siècle, qui inspire un tel passage* Mais la Bruyère parait désenchanté sans être au fond de l'âme indifférent. 11 regrette assurément de n'avoir point de patrie, parce qu'il est « dans le despotique, » et les choses qui y suppléent, « l'intérêt, la gloire, le service du prince, » ne lui suffisent pas. 11 nous parle des maux auxquels il ne faut pas toucher, des dangers que présente le changement; mais il semble avoir des regrels, il a de l'amertume. Ni la cour, ni les grands, ni le pouvoir absolu ne lui conviennent : sa dignité en est blessée.

La royauté elle-même commence à décliner et ce n'est plus le temps d'espérer en elle.

Dans l'imitation que la Bruyère fait de Montaigne il y a un travail systématique, non une influence subie. La Bruyère est tout à fait à l'écart de l'école sceptique. Ce n'est pas lui qui relie le seizième siècle au dix-huitième.

Peut-être serait-il difficile de dire que Bayie subit une influence. Cet original et puissant esprit n'était

* Du Souverain ou delà république.

pas fait pour avoir un maître. C'est bien lui, cependant, qui, vers la fin du grand règne, releva le scepticisme presque abandonné, mais en lui donnant un caractère nouveau, en le rendant agressif. Avant lui, tout ce que demandaient ceux qui doutaient, c'était le repos de l'inlelligence et de la vie, ils ne songeaient guère à troubler autrui dans une sécurité d'une nature toute différente, ne fût-ce qu'en vue de Tavenir, pour se défendre eux-mêmes contre une agression possible en attaquant les premiers. Bayle inaugura une tactique nouvelle, celle de la polémique, mais avec les mêmes principes : scepticisme, épicuréisme. Ce fut à l'abri de Montaigne qu'il se plaça : « Après tout, écrivait-iP, oseroiton dire que mon Dictionnaire approche de la licence des Essais de Montaigne, soit à l'égard du pyrrhonisme, soit à Tégard des saletés? Or, Montaigne n'a-t-il pas donné tranquillement plusieurs éditions de son livre? ne Ta-t-on pas réimprimé cent et cent fois ? ne l'a-t-on pas dédié au grand cardinal de Richelieu? n est-il pas dans toutes les bibliothèques? » D'autres fois il s'appropriait les termes de Charron justifiant ses intentions. Il citait fréquemment les Essais^ surtout quand il voulait combattre le christianisme. Les craintes de Port-Royal n'étaient que trop fondées. Ce n'étaient peut-être pas des arguments que Bayle trouvait dans les Essais : c'étaient des moyens de les produire en sûreté. Il repre-

* Héflexions sur un imprimé qui a pour tttre : Jugement du pu-blic et particulièrement de l'abbé Renaudot sur le Dict. crit, de Bayle (1697). Œuvres de Bayle. La Haye, 1767, t. VI, p. 747.

naît ^ rénumération des coutumes extraordinaires faite par Montaigne pour contester l'unité de la loi morale. Le nom de Montaigne commence une intéressante J^^ud^ faite, il y a quelques années, surBayle*, non sans raison. En somme, Bavle ne fut ni un disciple comme la Mothe-le Vayer, ni un imitateur comme la Bruyère; ce fut un successeur. Il ne craignit pas de soutenir que la morale pouvait se passer de toute foi religieuse, même de la croyance en Dieu. Le spiritualisme, tout récemment victorieux , fut ébranlé à son tour, et le signal de la lutte fut donné au dix-huitième siècle.

*■ Bayle. Y. Charron, Rem. K. — * H. Lenient, Etude sur Bayle,

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