LES JURISCONSULTES
Si Ton veut savoir quelles furent les idées morales dans le cours du seizième siècle, d'Erasme à Montaigne, ce n'est pas chez des moralistes quMl est possible de les chercher : il n'y en a pas. On est forcé de s'adresser à ceux qui se sont occupés de l'homme, qui ont exprimé ses sentiments, raconté ses actions, étudié ses œuvres, interprété les lois faites pour régir notre société, aux poètes, aux historiens, aux jurisconsultes. Là où est Thomme, là est la conscience, là se forme la morale.
Cléroent Ifarot. — Kellin de Saint-Gelais. — La pléiade. — Ronsard — Du Bellay. — Le théâtre. — La reine de Navarre. — Rabelais.
On sait que le seizième siècle a eu deux écoles poétiques : Tune fidèle au vi^il esprit français, quoiqu'elle connût et goûtât les lettres antiques, chercha sans doute à faire mieux qu'on n'avait fait
avant elle, mais sans penser à une révolution dans les ouvrages de l'intelligence, reproduisit la licence des aïeux, mais sut lui faire sa part, apporta dans ses œuvres une dëlicatessequelquefois sans mélange* raffina sur la prosodie jusqu'à une subtilité de déca* dence. Elle s'occupait surtout de divertir, parce qu'elle s'attachait à la réalité plutôt qu'elle ne poursuivait un idéal ; mais cette réalité même la ramenait par moments à la mélancolie, à la pitié pour le malheur, à la haine pour l'injustice. L'autre répudia dédaigneusement un passé trop voisin d'elle et se fit élève de celui qu'elle allait chercher au-delà des siècles; elle mettait Tàge d'or des lettres à leur naissance, comme les anciens avaient placé celui du monde à ses premiers jours ; mais, pleine d'espérances et non de regrets, elle pensa qu'il lui serait donné de le faire renaître chez les nations modernes en imitant ses productions dans leurs langues rendues plus parfaites, comme si Ton pouvait égaler | ceux qu'on imite ; elle eut un idéal, mais emprunté, qui la réduisit à faire une violence systématique aux mots et aux pensées ; elle y gagna du moins en pureté, en élévation.
Les théories morales n'abondent pas chez les poètes des deux écoles et les idées morales n*y prennent pas une forme dogmatique ; mais peuventelles être bannies complètement de la poésie?
Clément Marot, le plus brillant écrivain de la première école, a laissé une réunion d'œuvres composées sur les tons les plus contraires : tantôt libertin qui ne connaît aucune retenue, tantôt louangeur
42 LES MORAUSTES FRANÇAIS DU XTI- SIÈCLE.
délicat et amant respectueux, tantôt protestant sévère. Il a tour à tour imité Villon et traduit les anciens. Ceux qui ne font qu'étudier le génie ou le talent passent sous silence ses poèmes religieux, qui sont d une insipide lecture, par exemple : le Riche en pauvreté^ joyeux en adversité et content en souf' fronces^ ou la mort duju^ste et du pécheur. Au premier rang dans cette partie des œuvres de Marot est la traduction des psaumes. Quand les protestants entreprirent la réforme morale du siècle, les seuls poê* mes qu'ils permissent de lire ou de chanter furent les psaumes de Marot. Us leur attribuaient une vertu presque miraculeuse. Un d'entre eux écrivit un jour à Catherine deMédicis pour lui rappeler qu'elle avait, en les chantant, obtenu de devenir féconde, et il attribuait tous les malheurs du siècle à ce que « le cardinal de Lorraine avoit mis en usage, au lieu des psaumes, certains vers lascifs et impudiques d'Horace et autres poètes infâmes ^ »
C'était cependant à des œuvres de ce genre que le poète favori des huguenots devait en grande partie et sa popularité et les protections dont il eut si grand besoin, quand il eut embrassé une cause proscrite. Comme beaucoup de ses contemporains, il admettait sans réserve toutes les prescriptions de la morale chrétienne, lorsqu'il parlait de religion ; une fois sorti de Féglise ou du prêche, il n*y en avait guère qui le gênassent. L'amour faisait le principal sujet de ses poèmes. La manière dont il le traitait donne
* Régnier de la Planche, Histoire de VÉtat de France, tant de la républiqtie que de la religion êou» le règne de François II.
Heu à une distinction non moins tranchée. Dans ses épigrammes, il raconte les histoires les plus indécentes ; il n'y a ni fait ni terme qui l'effarouchent. Au contraire, ses épitres, ses poèmes sont décents et délicats ; c*est là qu'il donne des conseils et des préceptes ; il aime l'immoralité, mais il ne la prêche pas. C'est à François P' qu'il dédie, en 1515, te Temple de Cupido ; il feint d'hésiter et se fait dire par la Hardiesse : « Veux-tu donc maintenir, homme ignorant, amourettes être indécentes à un jeune prince ? » et elle tire un rondeau où nous lisons que le jeune prince
Le noble état des armes doit comprendre Et le beau train d'amourettes apprendre.
Le conseil devait plaire au roi. Marot l'engage ensuite à éviter l'excès, peut-être sans grand espoir d'être écouté. Lui-même ne cherche dans le temple que Ferme-Amour, fuyant et l'amour sensuel cl Tamour inconstant. Il fait ailleurs de Famour sensuel le partage des bestiaux éhontés. Il recommande d'user sans abuser :
Car, n'aimant rien, on vient & tant grever Qu'on ne veut Dieu ne l'amour estimer.
Ne point du tout ou trop aimer est vice, Mais s'en jouer et prendre en exercice, Ce sont vertus et médiocrités :
Fuir ne faut que les extrémités *.
Le poète avec lequel s'éteignit l'école, non sans avoir jeté un vif éclat, Mellin de Saint-Gelais, n'ap-
* Douleur et volupté.
porta point dans ses conseils d'amour les mêmes ménagements. Ses épigrammeset ses rondeaux sont au moins aussi obscènes que ceux de Marot. Mais il ne cherche pas à corriger par une leçon de chasteté ou de modération l'impression sensuelle qu'il a été heureux de produire. Ce n'est pas lui qui irait à la recherche de Ferme-Amour :
En cas d'amour c'est trop peu d'une dame, etc.
L'inconstance n'est-elle pas justifiée par ce besoin de perfection où est tout l'amour?
Que cette doctrine ne porte pas au respect de la foi conjugale, on le comprend sans peine :
La loyauté à dire est bien jolie, Mais de l'avoir c'est une grand'folie...
La conclusion est facile à prévoir :
Être trompé n'est point mauYaise cbose, Qui quelque mal d'ailleurs n'y présuppose ; Mais il n'est rien si bon et sans offense. Qui ne soit mal si mal être on le pense *.
Et ce n'est pas là un simple badinage ; c'est une doctrine; nous la retrouverons dans les Essais^ d'où elle passera chez Molière. Saint-Gelais est pourtant un prêtre catholique, aumônier d'un prince; mais il se vante de « porter pour enseigne, x> ainsi que son livre, le nom de sa maîtresse. Il profite des fêtes, de la Chandeleur, d'un sermon prononcé le jour de la Trinité, pour écrire des vers galants ou lascifs ;
* Pour ia guitare.
il en glisse jusque sur des Heures « au-devant d une instruction pour se confesser. »
La réalité, disons -nous, force quelquefois les poêles à laisser de côté Famour et la licence pour des sujets plus nobles. Marot s'est vu deux fois entre les mains de la justice. La rancune qu'il garde lui inspire son énergique poème de VEnfer^ où nous trouvons cette belle pensée :
Et si tu veux quiers raison
Pourquoi procès sont si fort en saison. Sache que c'est faute de charité Entre chrétiens.
En bon protestant, il impute le mal à ceux qui prêchent si froidement la charité ou qui ne la font consister qu'à donner au couvent :
Pas ne diront qu'impossible leur semble D'être chrétien et plaideur tout ensemble.
C'est un admirable tableau que celui où Marot peint Rhadamanthe interrogeant l'âme, c'est-à-dire le lieutenant criminel interrogeant un accusé et lui extorquant un aveu par la promesse d'une grâce qui ne sera pas accordée.
Durant tout le cours du seizième siècle, les moralistes, comme les jurisconsultes, ont condamné ce honteux artifice constamment employé sous leurs yeux : nul n'en a mieux fait ressortir l'indignité que
Marot avec son ironie.
Saint-Gelais, exposant sa vie et faisant un retour sur lui-même, abandonne ces futiles doctrines qui avaient contribué à son succès. Il se félicite en vers
46 LES MORALISTES FRANCHIS DU XVi« SIÈCLE.
agréables^ de n'avoir désiré ni les voyages, ni les grandeurs, ni les richesses, d'avoir choisi les biens que ne possèdent pas les vicieux. Son âme s'élève vers Dieu. Il supplie les anges « d'aspirer à son écrit, »
Afin qu'à ?ue ouverte
Je puisse voir vérité découverte,
Pour faire entendre à tout le moins aux miens
La différence et des maux et des biens ;
Car ce savoir, sans autre art et étude,
Est le chemin de la béatitude.
Le poêle, dans ce remarquable passage, montre qu'il comprend la tâche morale de la poésie ; il se fait illusion au point de croire qu'il a entrepris de l'accomplir.
On serait porté à penser que cette tâche convenait mieux à la seconde école. Celle-ci s'efforçait de rendre à la poésie toute sa dignité ; le moyen le plus sûr n'était-il pas de réclamer pour elle foute son autorité? Du Bellay, dans son manifeste, examine « quels genres de poèmes doit élire le poète françois, » et s'exprime ainsi : a A l'imitation d'un Martial ou de quelqu'autre bien approuvé, si la lasciveté ne te plaît, mêle le profitable avec le doux. » Les odes trouveront leur matière dans « les louanges des Dieux et des hommes vertueux, le discours fatal des choses mondaines, la sollicitude des jeunes hommes, comme l'amour, les vins libres et toute bonne chère. » Enfin Du Bellay recommande de ne pas faire des satires, si ce n'est pour taxer modes*
' A Diane, xa nièclr
tement les vices de son temps <c en pardonnant aux noms des personnes vicieuses ^ » La part faite dans ce programme à l'enseignement moral est petite ; il n'y est guère considéré que comme un sujet de développement poétique, au même titre que la bonne chère et l'amour ; voisinage dangereux ! La plus aimable et la plus facile matière va attirer à soi tous les poètes au détriment de la plus sévère.
Les louanges des hommes vertueux fournissent à la poésie Toccasion d'exciter à la vertu, si elle ne l'enseigne pas. L'histoire donne satisfaction à
Ce généreux désir de l'immortalité'...
Mais il faut savoir à qui les poètes donnent l'immortalité et si leurs louanges sont vraiment réservées à la vertu. L'école commença par l'opposition, il lui fallait renverser les poètes agréables à la cour. De là l'antipathie et le dédain si fréquemment exprimés par Ronsard pour les courtisans ; de là cette satire de Du Bellay, le Poëte courtisan. Mais ils perdirent leur fière indépendance quand ils passèrent de l'opposition à la faveur ; la seule vertu qu'ils exigeassent consistait à goûter et à protéger en eux a les bonnes lettres. » Il n'y eut pas d'éloges que n'obtint un grand prince comme Charles IX :
Ce seigneur des François» en vertus non pareil *,
pour avoir été le premier roi qui se fût acquis
' La Défense et illuètratton de la langue françoise, 1. II, ch. it. ^~ ^ Du Bellay, Discours roval sur la poésie. — ' Ronsard, Élégie sur le Uvre de la chasse du feti roi Charles IX,
48 LES MORAUSTfiS FRANÇAIS DU XVI* SIÈCLE.
a louange par la plume, » ou Henri 11, parce que
Nul poète françois, des Muses serviteur, Ne présenta jamais d'ouwage à sa hauteur Qu'il n'ait récompensé d'un présent magnifique <.
Diane de Poitiers entendit vanter en même temps et le bonheur qu'elle avait d'être la maltresse du roi et la vertu qui le lui avait procuré*.
Les poètes s'inquiétaient beaucoup moins de la morale que des bonnes lettres, comme ils disaient, que de l'art, comme on dirait aujourd'hui. Un homme qui goûtait ou cultivait la poésie leur paraissait dispensé de fous les devoirs ou incapable d'en violer aucun, et àTinverse ils disaient:
Celui qui ne nous honore Gomme prophètes dès Dieux , Plein d'un orgueil odieux , Les Dieux il méprise encore'....
Il leur semblait que l'éclat des lettres fit la félicité du monde. La poésie était devenue une religion. L'autre religion, avec ses croyances et ses préceptes, était laissée de côté. On était poète daiisTâme, païen dans le langage. Du Bellay se plaignait des pourceaux d'Epicure qui allaient «grognant contre les doctes » et défendant la religion
Par nous païens déguisée^.
Le reproche était fondé. Peut-être était-ce Du Bellay
* Ronsardf Bocage royal, panégyrique de la Renommée. — 'Du Bellay, Divers poèmes ^ et Ronsard, Odes retranchées ^ à Diane de Poilierê. — ' Ronsard, Odes^ h l, xtui, à /. Du Bellay, — * Recueil de poésies. Ode xvm, au seigneur des Esêards,
qui le méritait le moins. Il introduisit dans YOlive quelques sonnets religieux, où il exprima avec un sincère accent sa croyance à la rédemption et son repentir des fautes commises par lui, où il professa la prédestination des âmes, en se rappelant peutêtre Calvin et certainement Platon ^ Quant à Ronsard, s'il se vanta « au nom du sacré troupeau des Muses, » de « porter Jésus -Christ dans le cœur arrêté*, » ce furent les années et les malheurs des temps qui le ramenèrent à la religion.
Les poètes de la pléiade étaient trop savants pour ne pas connaître la philosophie antique ; mais, au lieu de s'attacher à cette partie de son enseignement dont les siècles n^ont diminué ni lutilité ni la beauté, au lieu d'y rechercher l'expression incomparable des grandes vérités morales, ils y prenaient, ils reproduisaient les systèmes cosmogoniques, les hypothèses sur Torigine des âmes ou sur l'essence des idées, soit que leur goût naturel les portât vers le bizarre et le subtil, soit que, en vrais poêles, ils se laissassent entraîner par une imagination qui poursuivait un but inconnu à travers des déserts sans chemin.
C'est à Pamour que se donna surtout la pléiade. Peut-être s'aperçut-elle que, pour se faire pardonner une érudition souvent incomprise, illui fallait traiter un sujet facile à comprendre dans tous les temps. Ainsi les deux écoles servirent le même Dieu, mais chacune à sa manière. C'est en souvenir des anciens que les poètes nouveaux conseillent Tamour; leurs
* Sonnet cxn. < Dedans le clos des occultes idées, etc. » —'Le Bocage royal, à Catherine de Médicis, 1564.
arguments, leurs comparaisons, leurs tableaux sont empruntés à Yirgile, à Catulle, à Horace. Ils n*en sont point encore à comprendre que le français permet moins de choses que le latin. Aussi décriventils la beauté avec un détail qui aujourd'hui nous parait excessif. Us révèlent souvent leurs désirs sans en rien cacher; ils ne se font aucun scrupule de recommander la jouissance et d'excuser le changement ^ Ronsard déclare avec franchise qu41 a quitté Cassandre pour n'avoir pu la fléchir et répond à l'exemple de Pétrarque :
Ou bien il jouissoit de sa Lauretle, ou bien II étoit on grand fat d'aimer sans avoir rien *.
Cependant, sous l'influence de l'antiquité et suivant peut-être un progrès dans les mœurs ou plutôt dans les manières du siècle, Técole, sauf quelques écarts, s'efforce de donner aux sentiments les plus libres une expression qui n'ait rien de choquant. La grossièreté tend à disparaître du langage. Si quelque chose est dérobée à l'antiquité, c'est un peu de cette grâce exquise, en faveur de laquelle on pardonne tant, qui favorise peut-être la licence, mais qui est incompatible avec l'obscénité ; on s'adresse à des maîtresses qui n'existent pas toujours ; Du Bellay semble avouer qu'il ne connaît pas d'Olive*; son amour est le produit de la pure imagination. La
* Voy. les nombreuses citations, faites avec discrétion cependant, par N. Sainte-Beuve, Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au seizième siècle^ 2« éd., 1848. — ^ Amours, 1. II, Élégie à son livre. -^ ^ Yoy. cependant M. Sainte- Beuve, op. cit., p. 34Ô.
sensualité diminue au Tond comme dans la formé ; Tamant d'Olive fait a treize sonnets de l'honnête amour. » L'inconstance que Ronsard excuse n*est pas celle qu'approuve Saint-Gelais : le premier pardonne le changement h l'amant longtemps rebuté ; le second le conseille à celui qui se lasse promptement d'être satisfait. Ronsard veut que Tamour payé de retour dure toute la vie; l'homme qui trompe une jeune fille quand elle se donne à lui « et de cœur et de corps, »
Certainement mérite 8ur la tète, Le feu le plus ardent d'une horrible tempête.
Quand l'école peut se soustraire à ramour, elle donne d'utiles conseils et exprime de nobles sentiments. Il y a de tout dans ses œuvres ; Tesprit humain ne s'abandonne pas pour toujours à la frivolité« Nous pouvons faire bon marché des banalités poétiques sur la beauté de la vertu ; mais il semble que l'idée d'enseigner la morale se soit présentée un jour à l'esprit de Ronsard, quand il a peint la jeunesse de France qui se plaît en ses fautes :
Ignorante qu'elle est,
De toute discipline '•
« Ce poète orgueilleux » a fait une petite pièce où Ton croirait reconnaître la main plus modeste de PibracV II est vrai qu'il faut toujours chercher le
* Odes retranchées. Contre la jeunesse française corrompue.
* Mon neveu, suis la vertu...
Sois courtois, sois amoureux»
52 LES MOBàLISTES FRANÇAIS DU XYI« SIÈCLE.
fond, et quelquefois, au lieu d'une pensée morale, on trouve un motif intéressé. Si Técole combat énergîquement Penvie, c'est qu'elle l'impute à ses adversaires; elle n'accorde pas de trêve aux avaricieux; mais, ce qu'elle leur reproche, ce n'est pas de manquer à la charité, c'est de se refuser à eux-mêmes et à ceux qui les entourent les douces jouissances de la vie, c'est de ne pas faire assez pour les poêles. Ni Marol, ni Ronsard n'avaient grand mérite à prêcher la générosité.
La saisissante réalité des troubles civils arracha les poètes aux factices amours, aux délices d'imagination ou de science, à Tidéale mythologie où ils essayaient de transporter leurs contemporains avec eux-mêmes. Peut-être n'eurent-ils pas à souffrir autant que d'autres ; la poésie leur offrait un asile et une consolation. Mais l'asile ne fut pas toujours respecté. La colère des huguenots contre l'antiquité et la poésie retombait sur ceux qui les avaient cultivées. Ronsard prit parti et se vit en butte à de vives attaques. La consolation, d'ailleurs, ne suffisait pas à des cœurs élevés :
Madame, je serois ou du plomb ou du bois.
Si moit que la nature a fait naître François,
Aux races à venir je ne contois la peine.
Et l'extrême malheur dont notre France est pleine *,
Les dernières œuvres de Du Bellay furent d'abord
Sois en guerre valeureux ; Aux petits ne fais injures, Mais si un grand te fait tort, Souhaite plutôt la mort
Que d'un seul point tu l'endures. (Odes, 1. V, 17.) Discours sur les misères de ce temps^ à la reine.
la traduction, puis la paraphrase d'une longue pièce en vers latins, faite par l'Hôpital pour le sacre de François U; les plus sages conseils y étaient donnés au jeune roi. Le poète français ne s'est-il pas, en quelque sorte, approprié les théories morales du magistrat, en y revenant avec insistance pour leur donner plus d'étendue?
Ronsard vécut plus longtemps et vit tous les malheurs dont son ami n'avait pu avoir que le pressentiment. 11 déclara qu'il ne pouvait plus chanter l'amour
Au milieu de la guerre en un siècle sans foi ^
Dès le commencement des troubles, en 1562, il adressa à la reine mère son Discours sur les misères du tempSf dont la publication est signalée comme un événement par les historiens». Ces misères, il en accuse les huguenots, et, chose singulière! les deux reproches principaux qu'il leur adresse seront répétés par Montaigne. Le premier, c'est que la guerre qui déchire la France, et sous le couvert de laquelle se commettent tant de vols et d'assassinats, doit être imputée à eux seuls ; il ne leur pardonne pas de s'être révoltés contre le pouvoir royal. Le second, c'est que la Réformation n'a pas changé les mœurs :
.... Je n'en ai point vu qui soient d'audacieux Plus humbles devenus, plus doux ni gracieux. De paillards continens, de menteurs véritables, D'effrontés vergogneurs, de cruels charitables, De larrons aumôniers, et pas un n'a changé Le vice dont il fut auparavant chargé.
* Sonnets pour HélètiCt 31. — ^ Claude Uaton, 15G8.
54 LES MORALISTES FRANÇi^IS 0U XYI* SIÈCLE.
L'ardeur de Ronsard pour le catholicisme ne l'empèche pas d'y signaler des défaillances ; collation des bénéfices à des enfants ou à des indignes, désordre des mœurs, « mille abus commis par l'avare prêtrise^ » Le seul prélat auquel il fasse grâce est celui que les catholiques désavouent, que le pape veut traduire devant le concile : Montluc, évêque de Valence*.
La morale, par la bouclie du poète, condamne alternativement les deux partis en présence. Bientôt elle voudra être indépendante des deux religions; pour tfêtre ni catholique, ni protestante, elle cessera d'être chrétienne.
Au milieu des troubles et des révolutions, tout le monde apprend à juger les rois et les grands ; ceux qui les approchent ne peuvent s'empêcher de leur enseigner leurs devoirs. La tâche est souvent malaisée; on cache quelquefois une sévère leçon sous une louange peu méritée. Ronsard a usé de ce moyen. Éclairé par l'expérience, enhardi par la gloire, il profita de ce qu'il était écouté par Henri III pour lui faire connaître les obligations avec les prérogatives du rang suprême. Il salue dans le roi
De Dieu la vénérable et redoutable image.
C'est un crime égal au roi de la souiller, aux autres de l'offenser. La loi n'est pas faite pour lui. La religion seule peut le rendre équitable; elle lui apprend ses obligations. La première est de donner
« Discours à Guiliaume des Autels. — • Bocage royal, II" partie. A Catherine de Médicis, i5fi4.
LES POÈTES ET LES ROMANCIERS, ETC. d5
Texemple aux sujets, qui s'empressent d'adopter sa croyance et d'imiter sa piété :
Quel esprit misérable
Voudroit des ses aïeux consommer les trésors. Pour, homme, efTéminer par délices son corps D'habits pompeui de soie élabourés à peine, Quand le prince n'auroit qu'un Têtement de laine Et qu'il retrancheroit par édits redoutés Les fertiles moissons des ordes voluptés?
Ronsard comprend que les édits somptuaires ne valent rien sans Teiemple de celui qui les rend. Après la simplicité, il demande l'activité et surtout la modestie. Le poète savant se trahit par l'importance qu'il attache à la générosité et à la connaissance de toutes les sciences, même les moins utiles au bon gouvernement ^ Nous devons être frappés aujourd'hui de l'utilité morale qu'il attribue aux voyages faits parle prince avant son avènement au trône.
Dans la pièce qui suit celle que nous venons d'étudier, Ronsard donne ses conseils directement; il reconnaît que l'exemple du prince pourrait être mauvais, et il résume renseignement que lui suggère la crainte de voir Henri III faire comme ses prédécesseurs, en quelques vers où nous trouvons, entre autres, ces conseils :
Payer ses créanciers, ne jamais maçonner, Être sobre en habits....
Ronsard est animé contre les protestants, et, une fois la guerre engagée, il communique son ardeur
'* Jx Bocage du prince^ panégifrique de la Benommée^ 4578.
aux soldats chargés de les combattre^; mais, quand la paix est rétablie, il supplie constamment le roi de vaincre le mal par la patience et non par le fer ' ou par le bâton :
D'un châtiment forcé le méchant devient pire*.
Il ne tient ni aux rigueurs ni aux ordonnances :
C'est la moindre partie où prétend la justice. La justice, crois-moi, c'est d'amender le vice, Se ch&tier soi-môme, être juge de soi, Être son propre maître et se donner la loi'.
Yoiià ce qui fait l'importance de l'exemple.
Les hommes publics reçoivent leur leçon dans la pièce qui contient ces derniers vers. Ronsard leur souhaite, entre autres qualités,
. , . D'aimer plus l'honneur qu'un mandement du roi.
Il les met en garde contre ces élévations scandaleuses dont on avait tant murmuré sous les Valois, tout en reconnaissant
Que des présents des rois ne se faut retirer, Quand ils nous sont donnés sans trop les désirer.
C'est en 1584 que ces vers sont composés; c'est aussi vers la fin du siècle qu'écrivent les moralistes à qui les mêmes pensées seront inspirées par les mêmes événements.
Les idées morales portent quelquefois bonheur à
* A Guillaume des Autels. — * Cf. Discours de VéquUi des vieux Gaulois, Les Parques, — ' Bocage royale à CKevemy^ 1584.
ceux qui les expriment. Dans ses derniers poèmes, Ronsard évite les subtilités, Tenflure et le pédantisme; il n'y a plus d'obscurité qui arrête l'intelligence, même de dureté qui choque l'oreille; le temps du travail presque mécanique est passé; rivresse de l'esprit est tombée; c'est l'âme qui est remuée, et la sagesse se forme par Irréflexion au sein du malheur.
L'histoire du théâtre se divise comme celle de la poésie tout entière au seizième siècle. La première moitié appartient aux mystères, aux farces, aux moralités, la seconde à un travail d'imitation qui tend à faire passer dans notre langue la tragédie et la comédie antiques. Faut-il chercher des théories morales dans les grossières productions qui ont ému ou diverti les Français jusqu'au règne de Henri II? Les mystères empruntent à la religion, mais l'objet de leur emprunt, c'est l'histoire qui leur fournit une action ou le dogme auquel ils en fournissent une; les auteurs des farces n'ont d'autre prétention que d'amuser le public; ceux des moralités et des soties dirigent contre les vices et les ridicules des invectives et des épigrammes où il serait dérisoire de chercher des principes, où 1& mécontentement du bon sens vulgaire et de la justice instinctive se mêle à la rancune de l'amourpropre et de l'intérêt personnel; on se soulage en se plaignant ou en se moquant de ce qu'on ne peut empêcher. Toutes ces pièces, même celles dont le sujet est religieux, se font remarquer par la grossièreté naïve du détail ou par l'indécence des plai-
santeries. On ne pouvait comprendre que les ouvrages qui se produisent en public, pour y être soutenus par le jeu des acteurs, sont tenus à plus de réserve que les autres, à cause de cette communication rapide avec un auditoire plus ou moins nombreuse, qui rend Tintelligence plus prompte et les impressions plus dangereuses.
La pléiade eut son théâtre, fidèlement copié sur celui de l'antiquité, bien qu'il lui ressemblât fort peu, La seule chose que nous ayons à remarquer dans ces œuvres d'origine étrangère, c'est, d après les auteurs même qui les ont étudiées avec le plus grand soin S l'abondance des sentences : « lise mêle, dit M. Chasles, aux recherches de rérudition, un goût qui appartient à Padolescence des littératures, le goût des sentences. Les premières traductions de Térence sont offertes comme des recueils de belles pensées plutôt que comme des modèles de bonne oomédie.t. d Cette passion survit à ceux qui lui ont d*abord donné satisfaction, et Garnier, reprenant, en 1575, Tentreprise de Jodelle, choisit Sénèque pour modèle unique. Ainsi le même auteur qui inspire La Boélie et Du Yair, qui est avec Plutarque l'instituteur de Montaigne, donne le ton à la tragédie. Ce serait se faire illusion que d'attacher une valeur doctrinale aux maximes ainsi reproduites, que de prêter une intention philosophique k ceux qui les traduisent. Hais cette imitation répand et fait admirer la sagesse antique. La poésie aide, sans
* M. Sainte-Beuve, op. cit.f p. 215. — M. Emile Chasles, la Comédie en France au seiiième nècle. Introduction.
le savoir, au mouvement qui tend à séparer la morale de la religion; on s'habitue à chercher la première dans les écrits des philosophes païens, sans penser qu'ils puissent rien offrir qui doive être ou contrôlé ou complété.
La politique attire toujours le théfttre, naïf ou savant ; les auteurs ne renoncent pas sans peine au moyen de contenter leurs propres passions en faisant servir à leur succès celles du public. Au com* mencement du siècle, ils procèdent par des allusions où éclate toute leur grossièreté et qui attirent sur eux réprimandes et châtiments ; h la fin, ils s emparent des événements qui viennent de se passer sous leurs yeux ; au milieu, Timagination est échauffée par le souvenir de l'antiquité en même temps que le cœur est soulevé par le spectacle du présent ; on reproduit des maximes républicaines qu*on ne serait pas fâché de voir mettre en pratique. Le poète des huguenots, Grevin, prêche, dans son César j cette doctrine du tyrannicide qui fut si chère aux esprits ardents du siècle et qui parut naturelle aux plus modérés.
Outre rinfluence de Tantiquilé, le seizième siècle subit celle de l'Italie. Nous n'en avons rien dit h propos de la poésie lyrique et élégiaque. Cette influence y resta purement littéraire. Il n'en fut pas de même dans la comédie. L'Italie était en avance sur la France, et chez elle, au milieu des guerres civiles et des usurpations, s'était formée une société élégante et voluptueuse. La comédie la peignit avec une fidélité corruptrice. La notion du bien et du
mal parut absente des ouvrages de l'homme ainsi que de sa conduite. Les Français ne surent résister ni aux charmes ni à l'immoralité de ce beau pays, qu'ils ont si facilement conquis à plus d'une reprise et qui leur a si rarement porté bonheur. Nos poètes connurent et nous mirent sous les yeux les valets, les courtisanes, les ruses infâmes Jusqu'aux crimes, nous firent entendre les maximes perverses qui devaient être accueillies non moins favorablement que les graves sentences des anciens. Cependant l'excès de cette perversité leur inspira quelque pudeur, au moins dans cette partie du siècle oà, l'esprit ayant gagné en politesse, les manières finirent par gagner en bienséance : n On devenait plus exigeant sous le rapport de la morale, dit M. Chasles ^ ; Baïf recevait de Catherine de Médicis Tordre de fuir dans ses comédies la lasdveté. Larivey adoucissait ou même supprimait les hardiesses de ses modèles italiens. »
On a reproché à Catherine de Médicis d'avoir introduit parmi nos aïeux les goûts et les mœurs de son pays. Quand elle arriva chez nous, il lui restait peu de chose à faire. L'Italie avait déjà étendu son influence sur toutes les œuvres d'imagination, sur le roman comme sur la poésie. Les Contes de Boccace, traduits en notre langue et lus avidement par la cour de François T", avaient inspiré ceux de la reine de Navarre*.
Ces derniers nous donnent une juste idée de ce qu'étaient les mœurs et la conversation dans la so-
* Op. cit. iMverdm. — * Préface des Cott<es.
ciétè la plus élevée du seizième siècle. Ils sont écrits par une grande princesse, pour employer le langage du temps, habituée et tenue à une certaine réserve, dont la conduite était réputée régulière autant que son esprit était distingué. Les personnes qu'elle réunit dans Fabbaye de Notre-Dame de Serranoe sont de nobles gentilshommes et des dames de haut parage. Chaque récit est suivi d'un commentaire en forme de discussion, où se trouve exposée une casuistique également digne du moyen âge et de ses gracieux tribunaux ou du futur hôtel de Rambouillet. Les personnages y sont fidèlement soutenus d'un bout à l'autre ; ils conversent avec cette infaillible promptitude de repartie qu'on retrouve dans les premières pièces de Corneille et qui nous vaut des pages entières d'antithèses.
La société de Notre-Dame de Serrance est comme divisée en deux camps. Les hommes attaquent, les femmes se défendent, et il est vraisemblable que la reine diarge celles-ci d'exprimer sa pensée. C'est à une d'entre elles, Oisille, qu'elle donne la présidence de rassemblée et le dernier mot sur chaque discussion.
L'amour est le sujet ordinaire des Contes^ mais l'amour qui désire, qui obtient une prompte et mat^ielle satisfaction. La plupart des exploits qui y sont racontés sont immoraux:
L'adultère et Tinceste en étaient les plus doux.
La Fontaine n'a pas eu beaucoup de peine à trouver son bien dans cet ouvrage.
62 LES MORALISTES FRANÇAIS DU lYI* SIÈCLE.
Une idée est, sans que personne le dise, acceptée par tous : l'amour en dehors du mariage est dé^ fendu par la religion et par la vertu, mais la défense est si difficile à observer quel* infraction est excusable. Il ne faut blâmer que ceux qui en sont indignes ; une si gentille passion élonne chei les paysans, révolte chez les moines, surtout chez les cordelierst sur qui les deux camps tombent à la fois, comme contraints par la force de la vérité. L'emploi des mauvais moyens est condamnable dans les choses d'amour, mais il faut s'entendre sur ces mauvais moyens. Longarine, après avoir dit : « Saches que la chose dont on doit moins user sans extrême né^ cessiU est mensonge et dissimulation, » finit par les excuser chez un amoureux ^
Les femmes soutiennent rhonnète amour, comme celui qu'elles éprouvent elles-mêmes et que les hommes ne connaissent pas. Le monde excuse ceux*ci parce qu'il n'entend pas leur honneur comme celui des femmes, mais Dieu les condamne : c( Et combien que la loi des hommes donne de si grand déshonneur aux femmes qui aiment autres que leurs maris, si est-ce que la loi de Dieu n'excepte point les nlaris qui aiment autres que leurs femmes'. »
D'ordinaire les hommes répondent que l'honneur des deux sexes <c n'est pas tout un ne semblable', » et sur ce point les femmes passent condamnation. Mais ils soutiennent en outre que l'honneur estl'hy-' pocrisie de celles qui ne connaissent pas le véritable
Nouvelle ^4. — « Nouvelle t5. — s Nouvelle 15, «6, 43.
LES POËTES ET LOS ROMANCÎERS, BTG. 03
amour, que les femmes ont des dâsirs ardents, mais qu'elles les cachent parce qu^elles cherchent la gloire et la cruauté. Montaigne ne tiendra pas un autre langage. •
La religion est étrangement mêlée à tous ces débats. Les causeurs règlent leur journée de manière à faire des lectures pieuses et à entendre les offices ; à la messe, ils recommandent leur esprit à Dieu a afin qu'il leur donne parole et grâce de continuer rassemblée ^ » Aux vêpres, ils le remercient de ce qu'ils ont passé la journée » aussi joyeusement que possible V » La plus vertueuse femme, Parlamente, dit : m Jamais homme n'aimera parfaitement Dieu qu'il n'ait aimé quelque créature en ce monde. » Il est vrai qu'elle entend parler d'un amour où n'ont point de part «t les choses basses que l'honneur et la conscience réprouvent; » mais le licencieux Saffredant ne comprend pas le parfait amour chez ceux qui « n'osent montrer leur volonté, n et tout le développement tend à démontrer^ à expliquer comment l'amour sensuel mène à l'amour spirituel '. Pour persuader A une belle inflexible qu'il est permis d'aimer la beauté du corps, un jeune homme lui dit que Dieu^ connu seulement par la foi, a pris une chair semblable à celle du pécheur, a afin qu'en attirant notre chair par l'amour de son humanité, il tirât aussi notre esprit à l'amour de sa divinité, et s'est voulu servir des moyens visibles pour nous faire aimer par foi les choses invisibles ^ » Ce raisonnement
' Deuxième journée. — ' Nouvelle 30, lin de la troisième journée. -* 3 Nouvelle 19. — * Nouvelle 26;
6é LES MORALISTES FRANÇAIS DU XVI- SIÈCLE.
d^amoureux est emprunté textuellement à la pré~ face de la Nativité : « Per incamaii verbi mysterium nova mentis nostrœ oculU lux tux claritatis infulsit ; uty dum invisibiliter Deum cognoscimus^ per hune in mvisibilium amorem rapiamur. »
La reine condamne elle-même cet odieux emploi de la religion. Quand Saiîredant cite saint Jean à l'appui de ses théories, la vénérable Oisille lui répond de ne pas faire comme Taraigne « qui convertit toutes bonnes viandes en venin ^ » Parlamente prévient les femmes qu'elles se trouvent souvent trompées « et entrent en cette amitié par Dieu, dont bien souvent elles en sortent par le diable'. »
Combien d'auteurs n'ont-ils pas essayé de faire entrer de par Dieu en cette amitié dont on ne pou* vait sortir que de par le diable, depuis Mellin de Saint-Gelais jusqu'à Montaigne, jusqu'à cet impur Brantôme, qui s'interrompt dans un récit et réclame Tindulgence pour les femmes adultères en invoquant l'exemple et les paroles du Christ, qui cherche dans les canonistes des sujets d'obscènes plaisanteries ! Remarquable effet de l'enseignement religieux sur un siècle de volupté, habile à disserter, à raffiner à propos de tout, cherchant dans la dialectique de la théologie les moyens de combattre la morale de la religion ! C'était encore à l'Italie qu'on empruntait une si savante tactique. Machiavel, dans ses licencieux écrits, avait mêlé constamment les choses sacrées aux propos cyniques, employé les dogmes et
' Nouvelle 26. — * Nouvelle 55.
le droit canon pour faciliter, pour justifier tous les plaisirs.
On ne peut rien étudier dans le seizième siècle, même la morale, sans parler de Rabelais. Son imagination féconde lui servait à transformer la réalité, mais pour la rendre plus vivante, quelquefois dans une transfiguration héroïque, le plus souvent sous un grotesque déguisement. Son nom seul rappelle le plus impudent cynisme, et c'est une triste recommandation pour la première moitié du siècle que d'avoir accueilli son ouvrage sans aucun embarras. Quoi d'étonnant si alors les arts, la peinture, la ciselure , ne servaient qu'à mettre sous les yeux des spectacles indécents, si les princes les changeaient en moyens de corruption !
Dans cet ouvrage, où il est impossible de faire à Tobscénité sa part, puisqu'elle se mêle à tout, on rencontre fréquemment de justes et belles idées, sinon des théories. Rabelais ne nous a pas complètement trompés quand il nous a parlé de la « céleste et inappréciable drogue » cachée au fond de ses boites. Cette drogue, ce n'est pas la morale chrétienne, malgré le soin avec lequel l'ancien moine évite l'hérésie, malgré l'espèce de piété qu'il attribue à son Pantagruel. La règle des thélémites nous en donne le secret : «Fais ce que voudras, » telle est la règle, a Parce que gens libres bien nés, bien instruits, conversans en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à Ëiits vertueux et retire de vice, lequel ils nommaient honneur. Iceux, quand, par une vile sujétion et con-
ttnùité, sont déprimés et asservis, détournent la noble affection par laquelle à vertus franchement tendoient à déposer et enfreindre ce joug de servitude*. » C'est cet honneur que Rabelais veut enseigner aux enrants, et voilà pourquoi il «a tracé tout un plan et raconté toute une histoire d'éducation sensée, douce et libérale'» rejetant les systèmes usités au collège de pouillerie, qu'onnomme Montagu. . . « pour rénorme cruauté et villenie qu'il y a connue', » ces systèmes, dont l'instrument était Tempête, «ce grand fouetteur d'écoliers*. » Érasme a parlé, Montaigne parlera des collèges avec la même indignation. 11 faut restreindre le développement excessif donné à l'autorité dans l'éducation de l'enfance, dirons-nous, comme dans l'institution du genre humain? On laissera tout faille à la réflexion développée par la lecture ; la direction ne se retirera pas complètement, mais elle se réduira à fournir les occasions, les moyens d'apprendre et de méditer, en les disposant de telle sorte que la méditation fasse naître l'amour de la vertu.
Que produit cette éducation? que prescrit cette morale? Ge n'est pas précisément l'austérité : les plaisirs du corps, sans en excepter un seul, n^ont été jamais exaltés avec plus d'ivresse; nul souci de leur donner ou l'excuse ou la noblesse de la passion. Rabelais ne prétend pas, comme Montaigne, associer l'âme aux jouissances sensuelles^ pour les assurer
' Gargantua, ch. lyii. — ' M. Guizoti MéditatioM et études mô' raies. -^ Des Idées de Rabelais en fait d^éducation. — ^ Gatgantua^ ch. XXXVII. — * Pantagruel, 1. IV^ ch. xu.
en les réglant et pour les raffiner ; une fois le corps pleinement satisfait, on songe à être honnête homme. (Test dans les rapports de la vie civile que la vertu . reprend son empire. Panurge, « avec ses soixantetrois manières de trouver toujours de l'argent à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de larcin furtivement faitS » es chéri de Rabelais; mais celui-ci ne le donne pas pour modèle. Il le fait tancer parle sage Pantagruel sur ses dépenses, sur ses dettes : « Et suis d*opinion que n'erroient les Perses, estimans le second vice être mentir, le premier être devoir. Car dettes et mensonges sont ordinairement ensemble ralliés*. »
Cet écrivain obscène ne manque jamais de vanter les douceurs, de prêcher les devoirs de la famille. Ce n'est pas seulement pour blâmer les pèlerinages qu'il fait dire par Grandgousier aux pèlerins^: a Dorénavant, ne soyez faciles à ces odieux et inutiles voyages. Entretenez vos familles ; travaillez chacun en sa vacation; instruez vos enfants et vivez comme vous enseigne le bon apôtre saint Paul. » Quelle tendresse et quel abandon dans cette famille bizarre et gigantesque de Grandgousier I Ni morgue hautaine chez le père, qui est roi , ni impatience du joug chez le fils et le petit-fils, qui sont princes. Tout ce que désire Gargantua , c'est de voir son fils « une fois en sa vie absolu et parfait^ tant en vertus, honnêteté et prud'homie, comme en tout savoir li-
^PatUagruel, i. H, ch. xvi. ■=- * Ib., 1. Uli ch. V. — ' Gargàn^
tUttf ch. XLT.
béral et honnête*. » Tout ce que désire Pantagruel, c'est de complaire à ce père « très-débonnaire, » de lui montrer son respect, de lui épargner la plus légère inquiétude ; il proteste que les fils ne doivent pas songer à se marier sans le consentement de leurs parents ; il trouve naturelle et légère cette puissance paternelle dont le joug paraît si lourd, même
k plupart des moralistes, dans le seizième siècle.
La même rectitude de sens se retrouve avec la même émotion de langage dans tous les chapitres où est racontée la guerre de Grandgousier avec Fier ochole. Comme le premier redoute de prendre les armes, même pour sa défense! Grande leçon pour les souverains qui ne pensaient qu'à des conquêtes ! Le roi attaqué peut se rendre le témoignage que « sa délibération n'est de provoquer, ains d'apaiser... Je me suis, dit-il*, en devoir mis pour modérer sa colère tyrannique, lui offrant tout ce que je pensois lui être en contentement, et, par plusieurs fois, ai envoyé amiablement devers lui pour entendre en quoi, par qui et comment il se sentoit outragé ; mais de lui n'ai eu réponse que de volontaire défiance et qu'en mes terres prétendoit seulement droit de bienséance'. » Ce n'est point par faiblesse que le vieux roi agit ainsi :« Le temps n'est plus, dit-il à Touquedillon prisonnier* , d'ainsi conquester les royaumes, avec dommage de son prochain frère chrétien. Cet^e imitation des anciens Hercules, Aleiandres, Hannibals, Scipions, Césars et autres tels, est contraire à
* Pant., l. li, ch. VIII. — * Gargantua, ch. xxix. — * /6., ch. xxix. — • /6., ch. xivi.
la profession de TÉvangile, par lequel nous est commandé de garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non pas hostillement envahir les autres. Et ce que les Sarazins et barbares jadis appcloient procsses, maintenant nous appelons brigandages et meschancetés. » Sa modération ne se dément pas dans la victoire. Gargantua, délivré des ennemis, regrette de, ne pouvoir rétablir Picrochole et laisse le royaume au jeune enfant de celui-ci, en prenant des mesures pour qu'il soit bien gouverné*.
Comme on ne prend les armes qu'en cas de nécessité absolue, il n'y a pas à craindre que Gargantua ou Pantagruel encouragent les guerres de religion. Ce dernier, près de combattre Loup-Garou, fait sa prière en ces termes : a Rien ici ne m'amène, sinon zèle naturel, ainsi comme tu as octroyé es humains, de garder et défendre soi, leurs femmes, enfans, pays et familles, en cas que ne seroit ton négoce propre, qui est la foi ; car, en telle affaire, tu ne veux coadjuteur, sinon de confession catholique et service de ta parole, et nous as défendu toutes armes et défenses'... »
Ce n'était point pour les sages conseils qu'on lisait Rabelais.
* Carg,, cb. u — ' PatU,, L II, ch. xxix.
II. — LES HISTOBIENS Montluc. ~ Régnier de la Planche. — CL Hatûn, etc.
Les historiens fournissent beaucoup aux moralistes; ils donnent de l'étendue aux observations de ceux-ci, de Tautoritë à leurs théories. Ce qui a recommandé d'abord l'histoire, c'est le plaisir d'entendre raconter le passé ; c'est ensuite l'utilité d'une justice rémunératrice et vengeresse. Plus tard, on a su en tirer un autre parti : Thomme d'État y a cherché des conseils dont il n'a pas toujours profité ; le philosophe, des lois qu'il n'a pas toujours découvertes. L'histoire n'en a pas moins gardé son utilité morale, plus sûre que son utilité scientifique, plus Hevée que son utilité politique. Au premier abord, rien ne semble plus facile que d'appliquer aux actions des hommes un jugement qui renferme nécessairement une théorie sur la science du bien et du mal, et cependant l'histoire a éprouvé des défaillances dans cette partie de sa tâche. Tantôt elle s'est bornée au pur récit des faits, ne jugeant pas, soit par impuissance d'esprit, soit par indifférence ; mais c'est déjà rendre un hommage à la vertu, infliger un châtiment au crime que de perpétuer le souvenir de l'un et de l'autre ; tantôt elle a, involontairement ou de parli pris, altéré la vérité matérielle pour n'avoir pas à louer ou à condamner un homme, un parti ; elle a manqué ainsi à son premier devoir, qui
LES POfiTES ET LES ROMAXCIBRS, ETC. 71
est de dire le vrai quand elle le sait, de le chercher quand elle l'ignore; mais elle a montré qu'elle reconnaissait malgré elle Texistence d'une loi supérieure. Enfin, elle a méconnu, altéré la loi ellemême, en excusant, en louant des faits qu'elle rapportait dans toute leur horreur. Il est toujours nécessaire, pour qui veut connaître les idées morales d'un siècle, de savoir quelles furent celles de ses historiens, alors même qu'on devrait y rdever bien des défaillances, et l'étude est doublement importante quand les historiens ont, pour la plupart, raconté les actions de leurs contemporains. C'est ce qu'ont fait ceux du seizième siècle.
L'utilité morale de l'histoire est constamment présente à leur esprit. Dans la préface des OgdoaieSy Guillaume Du Bellay, seigneur de Langey, fait ressortir le triple avantage de la tâche qu'il entreprend : le prince est excité au bien par le désir de laisser une mémoire recommandable ; s'il a perdu de vue un bon serviteur, il pense à récompenser ou luimême ou sa famille ; enfin les descendants sont poussés à imiter leurs ancêtres pour égaler leur gloire.
D'Âubigné songe à enseigner la bonne conduite en même temps que la vertu : c'est pour ses petils«enfants qu'il écrit ses Mémoires ; ils doivent y apprendre à mener sagement une vie privée et commune^
Ces historiens cherchent une leçon dans les événements, mais ils ne l'en tirent pas eux-mêmes. Le récit domine chez eux ; rarement ils se permettent une appréciation. Au commencement du siècle, le
* Mémoire»,
n LES MORALISTES FRANÇAIS DU XVI* SIÈCLE.
Loyd servUeurne fait que rapporter les faits et gestes de Bayard, à partir de sa première éducation. A l'autre extrémité, et sur un ton bien différent, de Thou raconte également; c'est de la politique, non plus de la chevalerie ; les renseignements sont recherchés avec plus de soin; ilç ne se bornent pas h des souvenirs personnels, tout au plus contrôlés; ils sont plus intéressants pour la postérité ; quant aux réflexions, elles ne sont pas moins rares; l'auteur en suggère, mais il n'en fait point. Son histoire est Tœuvre d*un homme vertueux qui condamne rinjustice, le manque de foi, Tabus de la prospérité, le crédit des maîtresses royales , surtout l'intolérance. S'il a des doctrines, elles sont dans les discours, et on ne les distingue pas sans peine des lieux communs inspirés par l'antiquité.
La double crainte de faire des phrases et de paraître altérer la vérité empêche de méditer sur les événements qu'on raconte ^ De là, trop souvent, au moins dans la forme, de la sécheresse et de la froideur. De la Place était prêt à sacrifier sa vie pour la Réforme ; rien de plus calme que son ouvrage', rien de plus impartial en apparence ; on dirait une collection de procès-verbaux et de documents authentiques rattachés les uns aux autres par un éditeur indifférent.
Le maréchal de Montluc écrit avec le dessein avoué de former par ses dissertations les jeunes hommes,
Voy. Rabutin, Commentatres des dernières guerres de la Gaule-Belçique, — ' Commentaires de Vétat de la religion et république sous Henri //, François II et Charles IX,
LES poeres et les romanciers, etc. is
mais à l'art militaire, non à la morale. Conseille-t-il de fuir les « plaisirs et voluptés, » c'est qu'ils a détournent de la vertu et grandeur les jeunes hommes que Dieu a doués de quelque partie recommandable et qui sont sur le point de leur avancement ^ vPour Montluc, le plus souvent, la morale est comme un devoir de la profession militaire. Nous avons rappelé les fréquentes invectives d'Érasme contre cette profession si funeste à la vertu : elles sont toutes justifiées par la lecture des Commentaires. Montluc signale les mêmes vices, fier d'y avoir échappé presque seul, pour en détourner les autres. Que de fois ne rappelle-t-il pas l'habitude où sont les généraux de tromper le roi sur le nombre de leurs soldats, la dureté avec laquelle ils traitent ceux-ci? L'avarice et le mensonge lui répugnent en eux-mêmes; mais, ce qui le frappe surtout, c'est que ce sont de mauvais moyens de s'attacher les soldats dont on a besoin pour vaincre, le prince dont on a besoin pour avancer.
Cependant sa vertu n'est pas toujours intéressée ; il sent avec vivacité, il enseigne l'honneur et le devoir. Il ne goûte pas les plaisanteries de Jarnac sur le dévouement des sujets aux princes, et reprend trèssérieusement : a Nos vies et nos biens sont à nos rois, l'âme est à Dieu et l'honneur à nous ; car sur mon honneur mon roi ne peut rien'. » — «Il n'y a larcin, dit-il autre part ', qui excède celui qu'on fait de l'honneur d'autrui ; et cependant la plupart des
« Livre I. — « Livre III. — * Livre II.
généraux d'armée ne fait pas conscience de cela. x> Faut-il reprocher à un écrivain d'avoir en vue la seule utilité quand il invoque l'intérêt véritable des enfants pour engager au bien ? C'est plutôt au nom du devoir paternel qu'il prétend faire respecter un autre devoir : <x Or, peut-être qu'il y en aura aucuns qui diront : Si je ne dérobe le roi et les soldats à présent que j'ai charge, comment achèterai-je des biens ? — Encore répondrai-je à cela : Voulezvous enrichir vos enfants de mauvaise renommée et réputation ? Le mauvais héritage que vous leur laissez ! vu qu'il faudra que, pour votre mauvaise renommée et réputation, ils baissent la tête parmi les grands, d'où il faut qu'ils tirent les biens et charges honorables. ^ » La fm gâte jencore un peu ce fier passage. Il n'en est pas moins digne de ce père qui eut tant d'affection pour son fils ^, en lui montrant si peu de tendresse, et le regretta d'autapt plus qu'il ne lui avait jamais fait sentir le plaisir d'être aimé.
A part ce maître en l'art militaire, dont le programme comprend la vertu, c'est le plus souvent dans la manière dont les faits sont rapportés par les historiens qu'on est réduit à chercher les principes de ceux-ci. Il est évident, par exemple, que Claude Haton approuve cette jeune chrétienne qui, après la conquête de Chypre par les Ottomans, «jugeant la mort lui être plus honorable et aux autres chrétiens que Ton menoit avec elle, que de souffrir qu'elle