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et autres fussent forcés et violés par ces tyrans ennemis de la religion de Jésus-Christ et de ceux qui en font profession, » mit le feu aux poudres et fit sauter la galère ^ Il n'y a qu'un récit, mais qui nous fait connaître la pensée de l'historien sur cette question : Le suicide est-il jamais excusable? Nous rencontrerons dans Montaigne et dans Charron la même question, presque le même récit.
Les historiens auraient demandé sans doute à quoi bon donner des préceptes moraux ; le monde n'avait pas besoin de Tinstruction qu'ils 4ui auraient offerte ; ne possédait-il pas la morale chrétienne qu'ils avaient eux-mêmes apprise dans Tenfance et qu'ils ne songeaient ni à supprimer ni à remplacer?
On ne peut signaler de différence fondamentale entre les doctrines des historiens catholiques et celle des historiens protestants. Ils s'attachent avec la même force à la sanction religieuse ; celle de l'autre monde ne leur suffit même pas : il leur faut en celui-ci Faction directe et immédiate de la Providence. Régnier de la Planche voit dans la paix humiliante de Cateau-Cambrésis et dans la mort prématurée de Henri II le ch&timent des exactions que ce prince avait laissé commettre, dans les malheurs qui suivent le châtiment des autres coupables. Haton rapporte qu'il y avait eu, en 1573, une grande affluence de pauvres à Troyes et que les riches, craignant une sédition, les firent mettre dehors avec du pain et une pièce d'argent ; peu de jours après
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éclata dans la ville une maladie contagieuse qu'on crut envoyée par Dieu pour la punir : — « Dieu n'aide jamais, dit Montluc, les vicieux et voluptueux, mais an contraire il assiste toujours auprès de celui qui est vêtu de la robe blanche de loyauté ^ »
Catholiques et protestants ont pour les crimes commis une égale indignation, mais les uns et les autres ont un soin égal de faire ressortir ceux de leurs adversaires, de cacher ou d'excuser ceux de leurs coreligionnaires. Les cruautés des huguenots se trouvent dans Claude Haton, celles des papistes dans Régnier de la Planche. Chaque parti accueille volontiers les mauvais bruits qui courent sur le compte de l'autre, si peu vraisemblables qu'ils soient, et saisit l'occasion de montrer son horreur pour le mal en rendant horribles ses ennemis. Il faut entendre Haton et Montluc sur les forfaits qui se commettent aux prêches des huguenots ; Jl en est tels dont Brantôme a fait son profit. Régnier de la Planche n'imagine pas qu'il puisse être contredit quand il expose le système des Sorbonistes : a Les adhérens tenant leurs consciences enferrées, il faut qu'ils suivent la dévotion de leurs confesseurs, en quoi faisant toutes choses leur seront licites et pardonnées et auront absolution plénière de leurs lubricités, paillardises, pilleries et concussions, pourvu qu'en récompense iis maintiennent l'autorité du siège romain. »
Quelle indulgence, au contraire, n'a-t-on pas
* Livre H.
pour son parti? Il est douteux que Régnier de la Planche condamne sincèrement l'assassinat du président Minard*. Haton raconte trop froidement les outrages que les enfants de Provins ont fait subir au cadavre d'un huguenot*. Pour excuser la Saint-Barthélemi , il se sert d*un principe admis par tous les moralistes du siècle qui ne se doutaient pas qu'on pût ainsi l'employer: preuve évidente du péril qu'offrent toujours les mauvaises doctrines ! « La force et main armée des huguenots fut la cause de cette résolution royale, d'autant qu'il n'étoit possible d'y savoir procéder par voie de justice, parce que les huguenots avôient tous les armes au poing : et est une chose toute certaine que, si le roi y eût fait procéder par voie de justice ordinaire, qu'il n'eût été le plus fort et eussent été sa personne et celles des princes du sang et autres catholiques en grand danger, et n'en faut point douter, et pour cette occasion, le tout bien mûrement délibéré, convint à la majesté de prendre la voie de fait pour sauver le noble sang de France '. » Les complots sont l'excuse toujours prête des coups d'Etat, des crimes d'Etat. On trouvera peut-être que les catholiques relèvent
* c L'apparence, dit-il, ëtoit grande que plusieurs de la religion... se échoient de la patience chrétienne et évangélique, n'obéissant rien moins en cela qu'à leurs ministres. » ~ ' a A voir faire ce procès et traîner ce cadavre par lesdits enfants, qui étoient en nombre plus d'un cent, prenoient plaisir beaucoup de gens jeunes et vieils, lesquels bailloient courage auxdits enfants, approuvant ce qu'ils faisoient ; autres bons catholiques en avoient deuil et empôchoient lesdits enfants par parole de commettre cruauté sur un corps mort (1572). » — » 1572.
moins fréquemment les fautes contre la morale pro prement dite, plus souvent les fautes contre la religion, les sacrilèges. Dieu ne leur paraît jamais plus gravement offensé que par les insultes faites à ses ministres, à ses images, à lui-même, sous les apparences du pain et du vin. Les protestants n'entendent pas de la même manière les outrages contre la Divinité. Mais il y en a sur lesquels ils se montrent aussi sévères. Les deux crimes les plus horribles que Régnier de la Planche reproche aux contemporains de François I" et de Henri II, ce sont l'athéisme et la magie.
C'est à la licence des mœurs que s'en prennent les protestants, ardemment «austères par réaction. De la Planche ne pardonne pas à ce François P', que le seizième siècle admira, parce que sa méprisable race le fit paraître grand, que Ton osa mettre à côté, audessus de Charlemagne^ Dans tout son ouvrage, il montre Timmoralitë d'une nation punie par la guerre civile. La Réforme est sévère pour la Renaissance. La connaissance des bonnes lettres « se tourna aux esprits malins et curieux en occasion de toute méchanceté, ce qui s'est trouvé principa* lement en certains grands esprits adonnés à la poésie françoise, qui vinrent lors à sourdre comme par troupes ; les écrits desquels ords et sales et remplis de blasphèmes sont d'autant plus détestables qu'ils sont emmiellés de tous allèchemens qui peuventfaire glisser non-seulement en toute vilaine et puante lu*
* Mémoires sur Vieillevillef I. I^ch. xlui.
bricité, mais aussi en toute horrible impiété, tous ceux qui les ont entre les mains ^ »
Les catholiques déplorent aussi l'immoralité, mais sans en parler avec cette vivacité agressive. Haton fait marcher le luxe de front avec le désordre, dirons-nous en provincial que l'innovation effarouche ou plutôt en sagace observateur qui comprend les périls de la dépense et de Tostentation? Il se plaint de trouver les gens du tiers « pompeux en habillements et curieux de nouvelles façons. Les bourgeois des villes se sont voulu habiller, hommes et femmes, à la façon des gentilshommes, les gentilshommes aussi somptueux que les princes, les gens dés villages à la manière des bourgeois des villes*. .. »
Plus on avance dans le seizième siècle, plus les malheurs et les crimes se multiplient, plus se développe chez ceux qui entreprennent de les raconter la compassion pour les victimes et pour les inforunés, pour le pauvre peuple. La vue de la souffrance éveille la sympathie, en attendant que la réflexion éveille la notion du droit.
Certes Montluc a laissé la réputation d'un dur soldat et il s'en est vanté. Cependant il a de la pitié pour ceux qu'on fait souffrir injustement. Il ne la réserve pas, comme on pourrait le croire, pour ceux que les capitaines mènent à la mort, « car la guerre n'est autre chose', i> pour les soldats, compagnons d'armes qu'on ne peut s'empêcher de plaindre, instruments de victoire qu'il faut ménager, a car le
* Régnier de la Planche. — * L. I, ch. um. — ' Livre I.
corps humain n'est pas de fer ^ » Il pense au peuple. Il rappelle aux gouverneurs combien de malédictions leur donneront ceux qui seront voisins d'une place perdue, qui, « chargeant leurs enfanfs sur les épaules, seront contraints d'aller chercher domicile ailleurs. » Il faut que le sentiment qui le domine soit bien fort, car il prend pour exemple c( les pauvres Anglois, » après la prise de Calais*. Si les capitaines qui défendent mal le peuple sont coupables, combien ne le sont pas ceux qui le pillent! Les ministres répondent, quand on leur demande de Targent, qu*on s'aide du pays : « Pays gâté n'est pas perdu; ô la méchante parole I indigne d un conseiller du roi qui a les affaires en main. Il n'en a pas la peine et n'en a pas les reproches, mais bien celui qui a cette charge, lequel le peuple accable de malédictions'. » En terminant son livre, le vieux guerrier reconnaît tristement que la guerre expose à faire malgré soi mille maux, à mépriser la vie des hommes, à écraser le peuple : <c Une chose puis-je dire avec la vérité, que jamais lieutenant de roi n'eut plus pitié de la ruine du peuple que moi, quelque part que je me sois trouvé ; mais il est impossible de faire ces charges sans faire mal, si ce n'est que le roi ait ses coffres pleins d'or pour payer les armes, encore y en aura-t-il prou affaire. Je ne sais si après moi on fera mieux, mais je ne le pense pas^ x>
Pourquoi ajoute-t-il qu'il récuse le témoignage des huguenots? «Je leur ai fait trop de mal, et si je
* Livre IV. — « Livre lU. — » Uvre IV. — * Uvre VU.
LES POËTES ET LES ROMARaERS, ETC. 81
n'ai pas ikit assez ni tant que j'eusse voulu, il n'a pas tenu à moi« » Il se vante d'avoir, au commencement des troubles, fait exécuter deux huguenots, « sans sentence ni écriture; car, en ces choses, j'ai ouï dire qu'il faut commencer par l'exécution. Si tous eussent fait de même, ayant charge es provinces, on eût assoupi le feu qui, depuis, a brûlé tout ^ » Sa théorie de la guerre civile répond à la manière dont il Ta faite : « Aux (guerres) civiles, il faut être maître ou valet, vu qu*on demeure sous même toit; et ainsi il faut venir à la rigueur et à la cruauté*. »
La vivacité des haines politiques et religieuses est telle que la compassion, comme la justice, est exclue des luttes intestines; on n'accorde même pas à un compatriote la compassion qu'on accorde à un ennemi étranger.
Haton vient plus tard, après des malheurs plus grands encore. Sa pitié est plus vive ; il est désabusé de son parti : « Tant d'un côté que de l'autre, le meilleur ne valoit pas le cordeau pour le pendre*. » Aussi se montre-t-il moins dur pour le parti contraire. Il triomphe de le voir abattu, il ne s'oflense pas trop de le voir opprimé, mais l'excès de cette oppression le touche, le révolte. Le sac d'une petite ville par le maréchal de Cossé lui inspire les réflexions suivantes : « 11 n'étoit besoin d'exercer telle cruauté sur ces pauvres gens, pour une si petite rébellion, de laquelle on les eût bien punis sur leurs biens sans leur faire perdre la vie et souiller leur pudi-
* Livre IV. « « /6. — » 1575.
cité. Il n'est pas possible de faire pis sur un ennemi étranger, voire barbare, que Ton prendroit par force d'assaut, ne qui fut fait à ces pauvres rustiques * . »
Quand il n'a pas à plaindre des ennemis, ce qui demande toujours un effort, quelle vive sympathie pour « ces pauvres gens des villages qui ont souffert la punition des péchés du roi, des princes, des gentilshommes, des marchans et bourgeois I » Avec quelle joie il enregistre une paix qui a rendu la sécurité au peuple de Picardie! Ses éloges ne sont que pour les princes qui ont pris pitié des pauvres et des paysans, pour le médiocre Henri II, qui « avoit bien policé la gendarmerie et en telle façon y avoit mis ordre, que les gens de guerre n'eussent osé rien prendre des biens du laboureur, » pour le triste Antoine de Bourbon, qui « étoit fort pitoyable des gens des villages et laboureurs où étoient les guerres, et par tout son pouvoir empêchoit qu'ils ne fussent molestés outre la nécessité. » C'est le même sentiment qui inspire à l'historien une si forte antipathie pour les soldats, dont il rapporte sans cesse les outrages, les vols, les assassinats, pour les nobles dégénérés qui ne songent qu'à piller les pauvres, jadis protégés par leurs ancêtres, qui volent sur les grands chemins pendant la nuit, « afin de ne point être vus et connus, et de ne point tomber ou en déshonneur, ou es mains de justice, » pour celte justice, dont les officiers s'entendent avec les brigands et se conten-
tent d'une rançon quand le sang des malheureux a été versé.
Cette compassion n*est pas un mouvement passager et irréfléchi de sensibilité; elle annonce une théorie morale ; le respect du faible est sMs aucun doute une étroite obligation d'après Haton. On reconnaît cette obligation à la fin du seizième siècle, à force de lavoir vu violer.