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Les moralistes latins

« Le monde, a dit un célèbre conventionnel, est vide depuis les Romains. » Vide, non; mais rempli d'une foule de petites gens et de petits objets. A part quatre ou cinq hommes et autant d'événements, l'histoire, depuis la chute du colosse latin, est une enfilade de grains de chènevis dont quelques-uns voudraient paraître des calebasses. La majesté, la dignité romaines ne sont plus qu'un souvenir , comme cette autre chose que les Romains eux-mêmes nommaient urbanité.

Il ne faudrait pas dire, après cela, que tout mérite soit absent de la terre ; l'humanité est grande, les peuples sont mesquins, les hommes menus. Caractère, esprit, éloquence, tout est fin, gentil, propret et

monotone. Combien voyons-nous, à proximité, de ces graves et puissants personnages, de ceux qu'un Grec a nommés tétragones, gens carrés par la base, solides en tout, beaux, nobles et fiers comme des demi- dieux ?

Telle est, au contraire, la merveille du monde romain : le grandiose y est naturel, jusque dans le vice. Il en est de la corruption latine comme de Julie, fille d'Auguste. « Elle n'excluait, en luxure et en caprice, rien de ce qu'une femme pouvait faire ou permettre d'infâme, et prenait pour mesure de sa licence la grandeur de sa fortune, réclamant comme son droit tout ce qu'il lui plaisait de vouloir. » (Yelléius Paterculus)

Ce qui ajoute à létonnement, lorsqu'on observe la vie des Romains, c'est la faiblesse de leurs commencements. Le contraste nous frappe, parce que, comme dit Montesquieu, la surprise vient à l'âme de ce qu'elle ne peut concilier ce qu'elle voit avec ce qu'elle a vu. Quand Florus dit : i Sore et Algide (qui le croirait?), Satrique et Cornicule étaient des provinces ; nous rougissons des Boriliens et des Véruliens, mais nous en avons triomphé; enfin, Tibur, notre faubourg, et Préneste, où sont nos maisons de plaisance, étaient le sujet des vœux que nous allions faire au Capitule; s cet auteur aperçoit déjà une antithèse qui devient pour nous plus saillante encore. Ces sortes de surprises font le plaisir que l'on trouve dans toutes les beautés d'opposition.

Rome est d'abord un repaire ; c'est ensuite le temple du monde. Elle commence par une association de bannis, de bâtards, de gens sans aveu, de brigands rebelles à la civilisation naissante de leur époque; elle se

transforme, dans la suite, en vivante image de la légalité.

Des vagabonds privés de foyers et de patrie se mettent à organiser la cité, la famille et la propriété avec une rigueur incroyable. « Cbez aucune nation, dit Gaius, le père n'a eu sur ses enfants une autorité pareille à celle que nous possédons sur les nôtres. » En effet, le père pouvait vendre jusqu'à trois fois son fils comme esclave. Le débiteur qui ne s'exécute pas devient un misérable prisonnier ; on le rive à une chaîne, on le fait travailler comme une bète de somme. Le citoyen, roi chez lui, est, sur la place publique, membre du souverain, orgueilleux comme un tyran, et l'on dirait que, pour être admis à son niveau, personne n'est assez noble, assez brave, assez intelligent. Voilà le début. Alors tout étranger est un ennemi ; nul autre qu'un fils de Romulus ne peut être le gendre d'un Romain.

Mais tout change, quoique lentement. Un jour, cette cité se trouve la plus compréhensive de toutes; cette famille, sans préjugés, sans morgue, librement affectueuse; l'esclave même, de chose qu'il était, deviendra une personne placée sous la garde bienveillante des lois et de l'humanité.

La sophistique moderne s'est plu à faire honneur de cette métamorphose au christianisme. C'est un renversement des faits : le christianisme est le fils des en trailles de la société romaine ; toute grandeur et toute imperfection lui viennent de sa mère.

Oui , cette société fut d'abord hautaine, farouche et brutale. Les quirites primitifs ne se laissent pas plus

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approcher qu'un bandit sans cesse en défiance contre tout homme et toute chose ; mais, au milieu de leur caverne, ils admettent forcément, par besoin, quelques prisonniers de guerre, quelques femmes ravies au dehors. Ne faut-il pas que ces maîtres forbans aient du monde autour d'eux, pour les servir, pour trembler devant eux, pour les réjouir par le spectacle d'une soumission humiliée? Dès lors, il y a, dans leur antre, deux principes contradictoires ; d'une part, l'orgueil de la force ; d'autre part, le sentiment du droit violé, de la nature contrainte, mise à la gêne, outragée. La lutte entre ces deux principes se continuera pendant des siècles, la force finissant toujours par reculer devant le droit, le droit devenant de jour en jour plus exigeant contre elle.

Les vaincus , les captifs, les captives même aspireront à l'indépendance, à l'affranchissement, et l'obtiendront.

Cette révolution, analogue à celle que nous présente le moyen âge, se manifeste sous un double aspect, politique et social.

En politique, la plèbe , c'est-à-dire la descendance des vaincus, est d'abord industrielle et agricole, mais sous des conditions économiques vraiment désastreuses. Par le travail, elle conquiert le droit d'être représentée dans le conseil de la nation ; elle obtient ensuite d'être défendue par des magistrats spéciaux, ses tribuns, qui, une fois nommés, conduisent le peuple, à l'assaut contre le privilège : le consulat, la préture, c'est-à-dire les hautes attributions judiciaires, la censure et avec celleci la direction des mœurs publiques, les fonctions même

de prêtres de la patrie, tout finit par être ouvert aux plébéiens. L'égalité étant établie entre les deux ordres, Rome s'avance avec résolution à la conquête de l'Italie, et, successivement, de tous les royaumes, de tous les Etats étrangers. Qu'arrive-t-il? Les sujets cpu'elle s'est donnés reprennent envers elle le rôle de l'ancienne plèbe contre le patriciat.

Depuis qu'ils sont tous nobles, les Romains ont pour adversaire quiconque, soumis à leur joug, veut être libre et conséquemment Romain. Les Italiotes, avant les autres, s'introduisent dans la ville de Romulus et s'y installent si bien, qu'ils en font éclater les murailles : les limites de Rome sont reportées aux confins de l'Italie.

De l'extérieur, tous les autres peuples assiègent à leur tour la nouvelle cité ; ils en abattent les remparts, ils l'élargissent, ils la contraignent de recevoir comme ses bourgeois tous ceux qu'avaient visités ses aigles flamboyantes. Mais, devenus Romains, ces étrangers, ces barbares mal dégrossis forment une tourbe qui se sent faible dans son immensité et qui appelle un maître pour la protéger contre ses propres fureurs. De là l'Empire et la servitude universelle. Les Césars, en revanche, dépendent d'une force supérieure, des prétoriens, des légionnaires, changeants et féroces. Comment donc l'ordre s'établira-t-il? Où trouver une espérance de stabilité? Le monde tremble sous l'empereur, l'empereur sous ses soldats.

Que faire? Une seule chose : recourir au droit, et aux organes du droit, aux jurisconsultes. Eux, habiles, se prêtent au vœu public ; mais, comme l'augure parta-

géant le ciel avec le bâton mystique, ils séparent la vie en deux régions, celle de la politique et celle de l'ordre social. La première, ils l'abandonnent au mauvais destin, au hasard, à la fortune instable et aveugle ; la seconde, ils s'en réservent le gouvernement et la direction. Sous leur ferme bon sens, la loi civile devient équitable, judicieuse, magistralement savante. Et telle est leur puissance conservatrice, que le géant, avec son chef toujours branlant et bien des fois affolé, se tient d'ailleurs debout sur ses pieds massifs, chemine sans tomber et subsiste d'un air imposant. L'empereur est ivre, s'il veut; les jurisconsultes sont pour lui de sens rassis, sages et politiques. A eux la prévoyance, le génie, l'intelligence du progrès modéré. Le maître, qu'il se nomme Caligula, Claude, Caracalla, aperçoit d'instinct que là est la clef de voûte de l'édifice ; loin de la toucher imprudemment, il la consolide sans cesse. Les empereurs reconnaissent (chose incroyable !) le jurisconsulte, un simple particulier après tout, comme leur associé et leur collègue : ils accordent à ses décisions de praticien, d'avocat consultant, l'autorité même de la loi. Les réponses des jurisconsultes font règle pour les tribunaux de l'empire.

Mais, si grands qu'ils soient, les jurisconsultes, interprètes du droit positif, ont un vice professionnel : abstraits, froids, méthodiques, ils mèneraient, sans le vouloir, au matérialisme une société qui les prendrait pour ses seuls guides.

Indifférents à la forme politique, hostiles aux grandes théories morales qu'ils repoussent comme utopies, ils entendent à miracle le mécanisme des institutions pour

lesquelles ils fabriquent au besoin des rouages nouveaux.

Quant aux vrais principes moteurs, ils ne les connaissent pas. Un Etat où ils sont prépondérants peut être admirablement cadastré, hiérarchisé, coordonné ; mais bientôt l'âme s'en retire, et le peuple tombe dans un sensualisme grossier.

Voyez Rome au temps des empereurs. Que faut-il aux enfants de Rémus? Juvénal vous le dit : Du pain et des jeux. Et quels jeux? Les spectacles du cirque, la vue des combats sanglants, de la nudité des formes, des erreurs de la nature, de la perversion de ses lois, des gladiateurs, des monstres, des femmes-athlètes, les impudiques, les horribles amours, charment les yeux et la sensibilité du peuple roi. « Le sexe qui d'habitude n'est ni guerrier ni habile à se servir du fer, se présente hardiment aux combats du glaive et se fait une virile audace. Ensuite s'avance d'un pas fier un bataillon de nains que la nature , achevant à la hâte, a noués dans leur courte épaisseur. Quels bras pour donner la mort ! Mars et Bellone rient de ces pygmées. » (Stace, Syhes, I, 6)

»... Tout ce qui se passa, dit-on, sur le Rhodope du temps d'Orphée, l'arène, ô César, le représente à nos yeux. On y a vu marcher les pierres, courir les forêts; on a vu les bêtes fauves pêle-mêle avec les troupeaux, et des milliers d'oiseaux voltigent au-dessus de la tête du chantre. Lui-même périt, déchiré par un ours impitoyable. Ici le fait devient aussi réel que l'ancien récit était fabuleux. » (Martial, Épigrammes, I, 23)

Un condamné donne la représentation véritable du

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supplice d'un brigand. « Tel que Prométhée enchaîné sur un roc, en Scythie, repaît de ses entrailles toujours renaissantes l'insatiable vautour, tel ce Lauréolus, attaché à une véritable crpix, a offert sa poitrine nue à un ours de Calédonie (Ibid., 9)... Ne doutez plus que Pasiphaé ne se soit accouplée avec un taureau de Crète : nous avons vu cela. L'antique légende est confirmée. » (Ibid.)

Gloire à l'empereur qui prépare de si belles choses. L'empereur ! c'est un dieu.

Toute la nature l'adore. » Cet éléphant si humble, si pieux devant toi, ô César, lui qui tout à l'heure était si redoutable au taureau, va de lui-même à son devoir, que personne ne lui apprit. Il a reconnu naturellement ta divinité. (Ibid.)... Poursuivi par les chiens agiles, un daim fuyait dans le cirque et tâchait de les dépister. Arrivé devant César, il s'est arrêté, comme pour demander grâce, et les chiens n'osent pas le toucher. » (Ibid., 35)

Comment ne croirait-on pas au prodige? Les soldats répartis sur les gradins l'attesteraient aux incrédules. Qui donc voudrait en douter, lorsque, dans l'intermède, les valets de l'empereur viennent présenter à chaque spectateur des corbeilles de pain, des mets exquis, du vin vieux? La nuit approche. Voici, pour la clôture, les Lydiennes rondelettes et lascives qui s'élancent sur la scène au son des castagnettes et des cymbales. Alerte, amis du plaisir ! égayez-vous...

Toutes les tyrannies ont cette ressource uniforme : amuser le peuple, le démoraliser, l'hébéter par de grosses joies et le renvoyer, titubant, à ses bouges. Le

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lettré honnête, le philosophe frémit, désespère de l'humanité; il s'en sépare, il se rend insensible, il se fait 'stoïcien. Mais la foule. . . ? Quand elle s'est dispersée par groupes, disséminée, ne reste-t-il donc plus rien qui soit humain en elle? Quoi! plus un désir?.. Non, elle n'est pas tout entière charmée. De ces hommes qui tout à l'heure étaient assis au théâtre, il en est qui se sentent pris d'un immense dégoût pour le présent, qui rêvent des plaisirs inouïs, plus saisissants, plus intimes. Les uns, avides d'interroger le sort, de percer l'avenir, d'apercevoir la fortune, gagnent le gite du sorcier ; les autres vont chez le chrétien. Et que voit-on chez ce dernier? Moins que rien ; on s'occupe à faire un autre dieu que les dieux de la ville. Là, des gens inconnus parlent d'égalité, de fraternité, et, pour tout dire, de communisme. Fatigués des empereurs, des légistes, de l'ordre légal, les adeptes s'entretiennent d'amour et de liberté. « Après tout, disent-ils , mieux vaudrait mourir d'un coup que de vivre comme on est, Romain ou esclave, mais misérable, sans idées, sans foi, sans espérance. Le siècle est affreux : anathème sur lui ! Il se pique de raison : maudite soit la raison ! Il veut jouir : maudite la jouissance ! Toute chair mortelle est corruption ; toute souffrance un acheminement vers la mort, et la mort soufferte en haine de la vie présente, c'est le salut. »

Ainsi ces malheureux s'exaltaient à braver l'empereur et la loi. Insensiblement, leur enthousiasme gagnait au loin. Mais, parmi les chrétiens, tous ne restèrent pas, comme on dit maintenant, des radicaux ; ils eurent leurs hommes politiques. Ceux-ci trouvèrent

qu'au lieu de détruire l'antique édifice pour le refaire à neuf, il était plus avantageux et plus sur de se l'approprier, d'en rebâtir certaines parties, d'en conserver quelques autres telles quelles. Pour eux , il s'agit simplement de substituer à l'empire universel l'Eglise catholique. Dès lors, le dogme tendit à se constituer, la hiérarchie à s'asseoir, la doctrine à déprimer la liberté des premiers jours. C'était renier les principes. Qu'importe, puisque la domination était le but et la discipline un moyen ! Il y eut de la sorte, à côté des païens, les hérétiques ; mais l'ordre catholique prévalut contre les uns et contre les autres. Les masses se donnèrent à qui leur parlait de gouvernement. Celui-ci, elles l'espérèrent moins pesant que l'autre et assez fort pour les conduire au bonheur : elles lui firent même crédit jusqu'après la vie présente. Cette révolution intérieure du christianisme fut consacrée par les événements; il monta sur le trône, il fut souverain. La liberté commença de nouveau, suspecte et proscrite, à errer sur la terre.

Le recueil que nous publions aujourd'hui offre les traces de tous ces événements, un seul excepté : nous avons omis à dessein ce qui se rattachait aux idées chrétiennes, réservant cette partie pour un volume spécial. Les Romains des divers âges, depuis les plus anciens jusqu'à ceux des derniers temps de l'empire, parleront ici tour à tour.

Dans les pensées que nous rangeons sous leur étiquette, les unes sont tout à fait louables ; d'autres, moins; l'essentiel est qu'elles fassent bien connaître le peuple de qui nous les empruntons. A côté du stoïque, un épicurien trouvera place; près de Sénèque, Tibulle;

Pétrone même ou Martial non loin de Cicéron. Nous ne donnons pas la parole aux seuls moralistes dogmatisant ex cathedra; les auteurs y comparaissent sans distinction de genre et de classe.

Comme nos Latins eux-mêmes, le français de ce livre est de style assez mêlé. Bon nombre de morceaux ont été cho sis par un savant, habile humaniste, et même mieux, qui, après avoir rassemblé la moitié environdes matériaux de ce volume, nous a prié d'achever la tâche qu'il avait du laisser incomplète. Nous avons recueilli les feuilles écrites de sa main, et le lecteur jugera, comme nous, qu'il ne fallait pas les laisser perdre. Il sera facile de les reconnaître dans notre liste bibliographique : les auteurs explorés par notre collaborateur anonyme y sont désignés par des étoiles. En regard des autres noms d'écrivains anciens nous mentionnons avec soin les interprètes auxquels nous sommes redevable. C nique guum. Si par hasard, en divers endroits, nous nous sommes permis quelques retouches, nous en demandons pardon à ceux qu'elles atteignent ; mais on sent bien que, clans la traduction complète d'un auteur original, le relief de telle ou telle pensée a pu s'affaiblir, et si, pour le restituer, pour imiter le texte de plus près, nous avons refait une phrase, un paragraphe, personne ne nous en voudra mal. Toutefois, dans les cas de dissentiment grave sur le sens, nous avons pris la responsabilité de notre opinion. Enfin, il est une classe de pensées que nous avons interprétées à nos risques : ce sont celles qui portent le nom de Dionysius Caton. La curieuse version faite au xne siècle, et que M. Leroux de Lincv a mise en appendice dans son

4 fi PRÉFACE

Livre des proverbes français (1), est fort amusante, mais trop archaïque pour que nous ayons pu la transcrire. Obligé de l'exclure, nous en avons hasardé une nouvelle. Peut-être quelqu'un nous reprochera t-il d'avoir donné accès à un auteur tel que DionysiusCaton, ses distiques étant parfois d'assez méchante latinité, suspects d'ailleurs d'interpolations nombreuses. Mais cet, auteur a collîgé, probablement au m" siècle de notre ère, des dictons qui, de son temps déjà, étaient anciens ; ce qu'il a joint de son propre fonds ou ce que l'on a glissé après lui ne nous semble pas indiscernable. Nous avons tâché de distinguer ce qui était véritablement antique, laissant le surplus sans emploi. Encore avons-nous fait la part modeste à ces extraits. Au contraire, dans le moyen âge, le livre de Dionysius Caton était considéré comme une mine très-riche de précieux conseils. On conservait en outre, de la vénérable antiquité, un bon nombre de mots attribués à tel ou tel sage païen. Les DUs des philosophes (ou les Proverbes as Philosophes) est un recueil français de sentences morales extrêmement répandu au xm'' siècle. Nous pourrions faire remonter au moins jusque-là lïdée première de notre propre collection ; comme elle, les Dits des philosophes forment un répertoire d'idées anciennes qui méritent d'être conservées. Mais notre plan est plus étendu que celui de notre vieux devancier, plus complet même, et moins arbitraire, nous semble-t-il, que celui de toute collection analogue faite en français avant celle-ci. Dom Jamin, bénédictin assez profane de

(1) Druxièmp édition, 18o9, 2 volumes in— f 2 .

ln congrégation deSaint-Maur, en publiait une en 1786, que Ton recherche encore (1). Cependant les Romains du moine philosophe sont quelquefois un peu trop des précepteurs gourmés ; nous voudrions que les nôtres parussent ici ce qu'ils étaient dans leurs meilleurs jours, d'honnêtes gens parlant bien et connaissant eux-mêmes leur prix.

Comparés aux modernes, ils les surpassent souvent, surtout pour le bonheur de l'expression; leur langue les favorisait si bien, dans le style noble et dans le style plaisant! Mais leur gaieté était mordante comme celle d'une race forte et sanguine. Nous avons perdu les sarcastiques apophthegmcs rassemblés par le dictateur Jules César, et les anecdotes de Cicéron, où se trouvaient force railleries; il nous reste, du moins, les épigrammes de Catulle et de bien d'autres, qui prouvent que leurs badinages étaient, comme on dit, fortement vinaigrés. Noblesse et mordant auront disparu en plus d'un endroit de nos copies. La faute en est un peu à la langue française, aujourd'hui prude et pâle. On excelle dans le panégyrique ; mais il n'est plus guère de ces bonnes plumes vigoureuses qui faisaient expier aux méchants, par un mot, toutes les jouissances de l'orgueil, de la richesse et du pouvoir.

La pensée est actuellement molle, cotonneuse, comme les caractères. Tibère adulé l'était avec une sorte de dignité politique, etSénèque, même quand il ne pense guère vigoureusement, conserve l'allure d'un esprit puissant et grave. Quant à la satire, elle est morte

(I) Le Fruit de mes lectureSj un -volume in— 12.

chez nous ; son rude langage ne serait plus souffert : tout tourne à la bénignité, même le vice. Juvénal, revenant au jour, devrait s'en tenir à murmurer quelques médisances. Nous sommes loin de l'âpreté romaine, loin également de ce vœu stoïque du poëte : « Vitam impendere xero, » consacrer sa vie à la vérité.

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