MORT
A mesure que j'approche de la mort, il me semble qu'après une longue traversée j'aperçois la terre et que je vais entrer dans le port. (Cicéron, de la Vieillesse)
Je ne veux point médire de la vie, comme l'ont fait beaucoup de gens, fort éclairés d'ailleurs ; je ne regrette pas d'avoir vécu, parce que je puis croire que ma vie n'a pas été tout à fait inutile. Je sors de la vie comme d'une hôtellerie, non comme d'une maison qui serait à moi : c'est un lieu de passage où la nature nous permet de nous arrêter un moment, sans que nous puissions nous y fixer. Oh ! le beau jour que celui où j'irai rejoindre la divine assemblée des âmes, où je quitterai cette foule qui m'obsède! J'y retrouverai tous les grands hommes; j'y retrouverai mon cher enfant, le cœur le plus vertueux, le plus tendre des fils (1) ; j'ai mis son
(1) C'est Caton l'ancien qui parle.
corps sur le bûcher, j'ai fait pour lui ce qu'il eût dû faire pour moi. Mais, alors même, son âme ne m'abandonnait point; elle se tournait encore vers moi, en s'élevant vers ce séjour où elle savait que bientôt je la rejoindrais. (Cicéron, de la Vieillesse)
Pensez toujours à la mort, afin de ne jamais la craindre. (Sénèque, Lettres)
Celui qui a accompli tous les devoirs de la vertu n'a jamais trop peu vécu. (Cicéron, Tuscvlanes)
Ne cessez de vous affermir, de vous endurcir contre tous les malheurs auxquels sont exposés de plus puissants que vous... Un brigand, un ennemi peuvent vous ôter la vie ; et, sans parler d'ennemis plus puissants, le moindre de vos esclaves a sur vous droit de vie et de mort. Oui, qui méprise la vie est maître de la vôtre. (Sénèque, Lettres)
Il faut régler chacune de nos journées comme si elle devait être la dernière et fermer la marche. Pacuvius, qui avait fini par s'approprier la Syrie, célébrait tous
les soirs ses propres obsèques par un repas funéraire, fort arrosé de vin ; puis, de la salle du festin, ses compagnons de débauche le portaient en pompe dans sa chambre, et l'on chantait en chœur : Il est mort, il est mort! Il s'enterrait ainsi régulièrement tous les soirs. Ce qu'il faisait par dépravation, faisons-le par principes; prêts à nous livrer au sommeil, répétons avec allégresse : « J'ai vécu, j'ai fourni la carrière que m'assignait la fortune. » Si Dieu nous accorde le lendemain, recevons-le avec joie. On est heureux, on jouit de soi sans inquiétude quand on attend sans trouble le lendemain. (Sénèque, Lettres)
Aie soin de ne pas te promettre de longs jours ; où que tu ailles, la mort suit l'ombre de ton corps. (Dionysius Cato)
D'où vient que, malgré les chagrins de la vie, nous sommes si lâches, si hésitants quand vient la mort? C'est que personne de nous ne songe que, tôt ou tard, il lui faudra quitter cette terrestre demeure. Nous sommes de vieux locataires que retient l'habitude prise, et qui se sont familiarisés avec les incommodités de leur appartement. (Sénèque, Lettres)
Une grande âme obéit à Dieu et se soumet sans hésitation à la loi qui régit l'univers. Ou l'homme passe de cette vie dans une vie meilleure, pour y vivre près de Dieu, dans un séjour de lumière et de paix ; ou, du moins, affranchi de toute peine, il va se confondre et s'absorber dans le sein de la nature qui l'a créé (1). (Sénèque, Lettres)
Une des choses qui nous donnent de l'aversion pour la mort, c'est que nous connaissons le monde où nous sommes, et que nous ignorons celui où nous devons passer; nous tremblons devant l'inconnu. (Le même)
Quand vous auriez réussi à persuader aux hommes qu'il ne reste rien à craindre pour les morts, ils n'en seraient pas plus rassurés sur la mort. Si l'on craint d'être dans les enfers, on ne craint pas moins de n'être nulle part. (Le même)
Dans cette étonnante mobilité des choses humaines, il n'y a qu'une chose d'assurée : c'est la mort ; et pourtant tout le monde se plaint du seul événement qui ne trompe personne. (Le même)
(I) On voit là les hésitations ordinaires de Sénèque au sujet de l'immortalité de l'âme.
La mort des hommes qui se consacrent à quelque œuvre immortelle, me semble toujours précoce et prématurée. Ceux qui se livrent aux voluptés vivent au jour le jour, et, chaque soir, en les terminant, semble mettre un terme aux motifs qu'ils ont pour vivre. Mais ceux qui songent à la postérité et qui travaillent pour l'avenir, sont toujours surpris parla mort, car elle interrompt toujours pour eux quelque œuvre commencée. (Pline le jeune, Lettres)
La mort seule confesse notre néant. (Juvénal)
LA PERTE DhS PERSONNES QUI Mil S SUM' CHERES
Non, la mort d'un ami ne doit pas nous laisser l'œil sec ; il faut pleurer, mais sans excès, sans convulsions. . . Trop souvent, ces pleurs immodérés viennent du désir de se montrer sensible. On ne cède pas à la douleur, on l'étalé ; ce n'est pas pour soi qu'on est triste. Malheureuse folie! ta douleur même a son ostentation. (Sénèque, Lettres)
Pensons que nous serons bientôt où nous nousaffli-
geons de voir notre ami. Et peut-être, si les sages ont dit vrai, s'il est un asile ouvert pour nous après la mort, celui que nous croyons mort pour nous, nous le retrouverons ; il n'a fait que nous précéder. ( Sénèque, Lettres)
Oublier ceux qu'on a perdus, enterrer leur mémoire avec leur corps, et, après les avoir pleures avec fureur, les rayer de son souvenir, voilà le fait d'un cœur insensible. Telle est pour les oiseaux, pour les animaux, la seule façon d'aimer leurs petits ; leur tendresse est violente, c'est une sorte de rage. Ont-ils perdu leurs petits, leur affection s'évanouit bientôt. Ce n'est point ainsi que doit agir l'homme sage ; il doit pleurer peu de temps, mais se souvenir toujours. (Le même)