‹ Les moralistes latinsChapitre 169 sur 253 · OBÉISSANCE · texte numérisé non relu

OBÉISSANCE

Notre empire, qui a rempli l'univers entier d'exemples merveilleux en tous genres, vit des généraux rapporter de leurs expéditions des haches qu'ils avaient trempées dans leur propre sang, pour punir les atteintes portées à la discipline ; spectacle aussi glorieux pour le personnage que triste pour l'homme, et qui laissa Rome incertaine si elle devait les féliciter ou les plaindre. Aussi hésité-je moi-même à rappeler votre souvenir et vos actions, vous, Posthumius Tubertus et Manlius Torquatus, inflexibles gardiens des lois militaires ; car je sens que, trop inférieur à la difficile tâche de vous louer dignement, je réussirai plutôt à découvrir la fai-

blesse de mon talent qu'à bien peindre vos vertus. Toi, dictateur Posthumius, tu avais dans Aulus Posthumius un fils destiné à perpétuer ton nom et le culte detes dieux domestiques ; un fils dont l'enfance avait souri, sur ton sein, à tes caresses et à tes baisers ; un fils que tu avais instruit, tout jeune, dans les lettres, et, adolescent, dans la guerre; un fils, enfin, vertueux, brave, aimant son père et sa patrie. Mais, pour avoir, sans ordre et de son propre mouvement, quitté son poste et battu l'ennemi, tu le condamnas, vainqueur, à être frappé de la hache, et ta voix paternelle trouva la force de faire exécuter cette sentence ; mais tes yeux, j'en suis certain, couverts alors de ténèbres, n'ont pu voir la grandeur de ton sacrifice. Toi aussi, Manlius Torquatus, dans la guerre contre les Latins, faite pendant ton consulat, voyant revenir ton fils d'un combat singulier qu'il avait accepté, à ton insu, de Géminius Métius, général des Tusculans, et rapporter de brillantes dépouilles, glorieux trophée de sa victoire, tu le fis saisir par le licteur et immoler comme une victime ; persuadé qu'un père doit faire le sacrifice d'un fils intrépide, plutôt que la patrie celui de la discipline militaire. (Valère Maxime, ii, 7)

ODEISSANCE PASSIVE

Lorsqu'on est chargé d'une commission, et qu'on a été bien averti de tout ce qu'on doit faire pour la remplir, peut-on s'écarter des instructions qu'on a reçues,

si l'on espère par là réussir mieux et se rendre plus utile?

Cette question est épineuse, et des hommes éclairés en ont donné des solutions entièrement opposées. Plusieurs, s' attachant exclusivement à une règle unique, soutiennent que, quand une personne revêtue de l'autorité nécessaire pour être obéie, a pris mûrement une décision dans une affaire qui la regarde, et nous enjoint de l'exécuter, il ne nous est permis, en aucun cas, d'agir autrement qu'elle ne l'a prescrit. Il faudrait obéir à la lettre, lors même que des circonstances imprévues nous feraient espérer de réussir mieux en suivant une autre voie; car, s'il arrivait que cette espérance échouât, notre désobéissance ne pourrait manquer d'être sévèrement punie, comme une témérité sans excuse. Que s'il arrivait, disent-ils, qu'on obtint un heureux succès en désobéissant, alors il faudrait rendre grâce aux dieux ; mais il en résulterait néanmoins un exemple dangereux, qui tendrait à priver de leur autorité les desseins les mieux médités, et à détruire le respect pour les ordres reçus. Selon d'autres, il faut, avant d'enfreindre ce qui a été prescrit, mettre en parallèle les inconvénients qui sont à craindre si Ton ne réussit pas, avec les avantages que promet le succès. Si les risques sont légers, si les avantages doivent être considérables, et peuvent être raisonnablement espérés, alors on peut agir autrement que les instructions ne le portaient; il ne faut pas perdre l'occasion favorable que le ciel envoie. Ceux qui soutiennent cette opinion pensent que la désobéissance n'est pas d'un exemple dangereux quand elle est justifiée par de telles circonstances. Mais ils

ajoutent qu'il est important de faire attention au naturel et au caractère de celui dont on a reçu les ordres, et de prendre garde qu'il ne soit dur, farouche, inexorable, tels que furent, dans l'exercice du commandement, Posthumius et Manlius; car, si c'est à de pareils hommes que Ton doit rendre compte, il faut avoir grand soin de ne s'écarter en rien de ce qu'ils ont ordonné. Pour donner plus de force et d'autorité à cette dernière considération, je crois qu'il est bon de citer ici un trait de P. Crassus Mucianus, homme dont la mémoire est célèbre. D'après ce que rapportent Sempronius Asellion et plusieurs autres historiens romains, P. Crassus avait en sa possession cinq choses dignes d'être comptées au nombre des plus grands biens : il avait la richesse, la naissance, l'éloquence, la science des lois, et la dignité de grand pontife. Chargé, pendant son consulat, de la province d'Asie, il voulut mettre le siège devant la place fortifiée de Leuca. Ayant besoin, pour en battre les murs, d'une poutre longue et solide qui pût servir de bélier, il écrivit à, l'entrepreneur de bâtiments de la ville d'Élée, notre alliée, de lui envoyer le plus grand de deux mats qu'il se rappelait y avoir vus. Cet homme, comprenant le dessein de Crassus, n'envoya pas le plus grand des mâts, comme il en avait reçu l'ordre, mais le plus petit, qu'il jugeait plus propre à faire un bélier, et d'un transport plus facile. Crassus le fait appeler, et, lui avant demandé pourquoi il n'avait point observé ce qu'on lui prescrivait, sans vouloir écouter ses explications et ses raisons, il le fait dépouiller et frapper à grands coups de verges, persuadé que l'autorité du commandement s'affaiblit et se perd quand les infé-

rieurs exécutent les ordres sans s'assujettir à une rigoureuse obéissance, et par d'autres moyens que ceux qui leur sont imposés. (Aulu-Gelle, Nuits attiques, i, 13)

OISIVETE

On rapporte qu'Appius Claudius avait coutume de dire : « Mieux vaut pour le peuple romain l'action que Tinaction. Ce n'est pas qu'il ignorât combien le repos a de douceur ; mais il remarquait que, pour les États puissants, l'agitation des affaires est l'aiguillon de la vertu, et que trop de loisir amène le relâchement et la mollesse. Il faut l'avouer : le travail, dont le nom seul effraye l'homme, maintint dans leur pureté les mœurs delà République, et le repos, cette chose, même à nommer si douce, y mêla une foule de vices. (Valère Maxime, vu, 2)

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