PATRIE (REGRET DE LA
Avec le temps, le bœuf s'accoutume à traîner la charrue sous la main du laboureur, et vient de lui-même offrir sa tète au joug pesant; avec le temps, le coursier fougueux devient docile aux flexibles mouvements des rênes, et sa bouche cesse d'être rebelle aux rudes impressions du mors ; avec le temps, le naturel furieux des lions africains s'adoucit, et leur caractère perd beaucoup de sa férocité ; avec le temps aussi, ce monstrueux animal que produit l'Inde obéit à la voix de son maître et se façonne à la servitude. Le temps développe les faibles bourgeons de la vigne et gonfle le raisin dont les grains ne peuvent plus contenir leur jus abondant. Le temps change les semences en épis dorés et fait perdre aux fruits leur première âpreté. C'est lui qui use le tranchant de la charrue émoussé à force de retourner la terre, qui brise les cailloux les plus durs et le diamant lui-même; c'est lui qui apaise insensiblement les violentes colères, qui affaiblit la douleur, et soulage l'affliction des âmes. Ainsi, rien ne résiste à cette imperceptible action du temps, rien, excepté mon éternel chagrin... Si mon corps est malade, mon âme l'est
davantage encore ; elle languit, éternellement absorbée dans la contemplation de ses maux : Rome est loin de moi. (Ovide, Tristes, iv, 6)