POÉSIE (CONSOLATIONS DE LA
S'il y a, et il y en aura sans doute, quelques défauts dans ces opuscules, que les circonstances, lecteur, les
excusent à tes yeux : j'étais exilé, et je cherchais, non la gloire, mais un délassement qui enlevât à mon âme la continuelle préoccupation de ses maux. C'est le môme besoin qui fait que l'esclave condamné à creuser la terre, les fers aux pieds, chante pour alléger, par de grossières mélodies, le poids du travail ; que, péniblement courbé sur le sable fangeux, le batelier chante en traînant avec lenteur sa barque contre le courant, et que chante aussi le matelot qui ramène, avec mesure, les rames flexibles vers sa poitrine, et, par le jeu de ses bras, frappe les Ilots en cadence. Le berger fatigué s'appuie sur sa houlette, ou s'assied sur un rocher, et charme ses brebis par les airs de ses pipeaux rustiques; la servante chante et accomplit en même temps sa tâche, dont elle se dissimule ainsi la rigueur. On dit qu'après l'enlèvement d'Hippodamie, Achille, désolé, s'arma contre le désespoir de la lyre semonienne. Si, enfui, Orphée entraîna, par ses accents, les forêts et les rochers insensibles, ce fut à cause de sa douleur d'avoir perdu deux fois son Eurydice.
Et moi, ma muse me console dans cette retraite du Pont, où l'on m'a relégué ; seule elle a été la compagne fidèle de mon exil ; seule elle a bravé les embûches des brigands, le fer de l'ennemi, la mer, les vents et la barbarie ; elle sait aussi quelle erreur m'aveugla lorsque je me perdis moi-même ; elle sait que mon action fut une faute et non pas un crime. Peut-être veut-elle compenser aujourd'hui le mal qu'elle me fit autrefois, quand elle fut accusée d'être ma complice.
Cependant, puisque les Muses devaient m'ètre fatales, je voudrais n'avoir jamais été initié à leurs mystères.
Mais que faire aujourd'hui ? Je suis leur esclave, et, victime de la poésie, je suis assez fou pour l'aimer toujours. Ainsi, le fruit du lotos, lorsque les Dulichiens en goûtèrent pour la première fois, les séduisit, tout fatal qu'il leur était, par sa délicieuse saveur. L'amant sait tous les dangers qu'il court, et pourtant il les recherche avec ardeur, et le sujet de sa faiblesse devient le but de ses plus vifs désirs.
Et moi aussi, j'ai la passion d'écrire, cette passion qui est la source de mes infortunes, et j'aime le trait qui m'a blessé. Peut-être cet amour passera-t-il pour une folie, mais c'est une folie qui n'est pas sans quelques avantages ; elle dérobe mon âme à la continuelle contemplation de ses maux, et lui fait oublier sa situation actuelle.
De même qu'une bacchante perd le sentiment de sa blessure, lorsque, en proie au délire, elle pousse des hurlements sur les sommets de l'Edon ; ainsi, quand ma brûlante imagination s'exalte sous l'influence du thyrse sacré, cet enthousiasme m'élève au-dessus de toutes les disgrâces humaines. L'exil, ces rivages du Pont et de la Scythie, le ressentiment des dieux, tout s'efface devant lui ; et, comme si je m'étais abreuvé de l'eau soporifique duLéthé, je sens s'évanouir en moi le souvenir de mon adversité.
Je dois donc honorer ces déesses consolatrices qui ont abandonné l'Hélicon pour s'associer à mon exil, et qui, tantôt sur mer, tantôt sur terre, ont daigné voguer ou marcher avec moi. (Ovide, Tristes, iv, 1)