PROTECTEURS
...Cela fait, et mon bagage étant rangé dans ma chambre, je sortis pour me rendre aux bains. Mais je passai d'abord au marché, afin de me pourvoir d'un souper. Il était splendidement approvisionné en poisson. Je marchandai, et ce qu'on m'avait fait cent écus, je l'eus pour vingt deniers. Je sortais de ce lieu, quand je fis rencontre d'un certain Pvthéas qui avait été mon condisciple à Athènes. Il mit quelque temps à me reconnaître; puis, me sautant au cou, il m'embrassa tendrement. « Qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mon cher Lucius! Sur ma parole, pas depuis que nous quittâmes les bancs et la cité de Minerve. Et quel motif t'amène ici? — Demain, tu le sauras, lui répondis-je. Mais que vois-je? Il faut que je te félicite. Un train, des faisceaux ! tout l'appareil de la magistrature!—Je suis édile, dit Pvthéas : j'ai la haute main sur les approvisionnements. As-tu quelqu'un à traiter? On pourra t'ètre utile. » Je le remerciai de ses avances, ayant assez pour mon souper du poisson dont j'avais déjà fait emplette.
Mais Pythéas, avisant mon panier, se mit à secouer
les poissons pour les mieux examiner. « Combien as-tu payé cette drogue ? — Vingt deniers. C'est tout ce que j'ai pu faire de les arracher à ce prix. » A ces mots, il me prend brusquement par la main, et, me ramenant dans le marché : « Et à qui de ces gens-là as-tu acheté cette belle marchandise? » Je montrai du doigt un petit vieillard assis dans un coin. Mon homme, alors, les apostrophant du haut de son édilité : « Est-ce ainsi, vous autres, que vous rançonnez nos amis? Et des étrangers encore ! Vendre à ce prix de pareil fretin ! A force de surfaire, vous affamerez cette ville qui est la fleur de toute la Thessalie, et vous nous la rendrez déserte comme un rocher. Mais prenez-y garde!. . . Et toi, je vais t'apprendre comment les fripons sont menés sous mon administration. » Répandant alors mon poisson sur le pavé, il ordonne à l'officier qui le suivait de marcher dessus et d'écraser le tout sous ses pieds. Après cet acte de vigueur, mon Pythéas se tourne vers moi et me dit : « C'est un homme d'âge, il est assez puni par l'affront public que je lui ai fait. » Tout ébahi de cette scène, et sans argent ni souper, grâce à l'officieuse intervention de mon habile homme d'ami, je me résigne à aller au bain. De là, plus lavé que restauré, je regagne le logis de Milon, et enfin ma chambre. (Apulée, Métamorphose, i)