‹ Les moralistes latinsChapitre 55 sur 253 · CRÉATION POÉTIQUE (INCOMPATIBILITÉ DE L'EXIL ET DE LA · texte numérisé non relu

CRÉATION POÉTIQUE (INCOMPATIBILITÉ DE L'EXIL ET DE LA

Tu m'écris de charmer par l'étude le temps déplorable de mon exil, afin de préserver mon esprit d'une bonteuse et mortelle léthargie. Ce conseil, ami, est difficile à suivre. Les vers sont enfants du plaisir; ils veulent de la tranquillité d'esprit, et ma fortune est le jouet des tempêtes, et il n'est pas de sort plus triste que le mien. C'est demande]- à Priam qu'il se réjouisse aux

(I) C'est la mère de la courtisane qui parle.

funérailles de ses fils; à Niobé, veuve de sa famille, qu'elle danse et célèbre des fêtes. Relégué seul parmi les Gètes, aux extrémités du monde, suis-je libre, selon toi, de rn'occuper de mes malheurs ou de mes études? Quand tu me supposerais une âme forte et stoïque, telle que fut, dit- on, celle de Socrate accusé par Anytus, ma philosophie croulerait encore sous le poids écrasant d'une disgrâce pareille à la mienne. La colère d'un dieu est plus puissante que toutes les forces humaines. Ce vieillard proclamé sage par Apollon n'aurait pas eu la force d'écrire au milieu des tourments que j'endure. Quand on oublierait sa patrie, quand on s'oublierait soi-même, et que tout sentiment du passé pourrait s'éteindre, la crainte du péril interdirait toute œuvre qui demande de paisibles loisirs; or, le séjour où je suis est entouré d'innombrables ennemis. D'ailleurs, émoussée par une longue inaction, ma verve est languissante et a beaucoup perdu de sa vivacité première. Le sol fertile que la charrue ne retourne pas fréquemment ne produira plus que des ronces et des plantes parasites. Le coursier perd son agilité dans un repos trop prolongé et se laisse dépasser dans la lice par tous ses rivaux. La barque demeurée trop longtemps hors de l'eau, son élément habituel, se pourrit enfin et s'entr'ouvre de toutes parts. Ainsi, moi qui ne fus jusqu'ici qu'un écrivain médiocre, je désespère de m'égaler désormais moi-même : mes longues souffrances ont énervé mon génie, et il n'a presque plus rien conservé de son ancienne vigueur. Bien des fois cependant, comme je le fais en ce moment, j'ai pris mes tablettes, et j'ai voulu rassembler quelques mots sous les loisdurhythme

poétique ; mais ce que j'écrivais n'était pas des vers, ou bien c'étaient des vers comme ceux-ci, triste image des malheurs du poète et du séjour qu'il habite.

Enfin, le désir de la gloire est pour le génie un puissant mobile, et l'amour de la louange un germe fécond. L'éclat de la renommée, de la réputation, me séduisit autrefois quand un vent propice soufflait dans mes voiles ; à présent, je ne suis pas assez heureux pour être épris de la gloire, et je voudrais, s'il était possible, être inconnu au monde entier.

Est-ce parce que mes premiers vers ont réussi que tu me conseilles d'écrire encore et de ne pas laisser mes succès se ralentir ? Mais qu'il me soit permis de le dire sans vous irriter, doctes sœurs, vous êtes la principale cause de mon exil, et, comme l'inventeur, si justement puni, de ce taureau d'airain, je porte la peine de mes propres œuvres.

Je devais, dès lors, rompre sans retour avec la poésie, et, déjà naufragé, ne pas tenter de nouveau les hasards de la mer. Mais si, par une ardeur insensée, je reviens encore à des études qui m'ont été si funestes, c'est peut-être que ce séjour m'offre tous les moyens de les cultiver? Non, ici pas un livre, pas une oreille complaisante et qui comprenne ce que veulent dire mes paroles. Partout règne la barbarie avec ses accents sauvages, partout retentissent et la voix du Gète et ses épouvantables éclats. Je crois même avoir désappris la langue latine, et déjà aussi je sais parler le gète et le sarmate.

Et pourtant, à vrai dire, ma muse ne peut résister au besoin de faire des vers. J'écris, et puis je

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brûle ce que je viens d'écrire : un peu de cendre, voilà le résultat de mes peines. Je voudrais ne plus écrire un seul vers ; mais je ne le puis, et c'est pourquoi mon travail est la proie des flammes.

S'il parvient jusqu'à vous quelque production de mon esprit, ce n'est qu'un lambeau isolé, ravi au feu par hasard ou par remords. (Ovide, Tristes, v, 13)

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