DEUIL
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La mort de Tullie, votre fille, dont on vient de nie donner la nouvelle, devait me porter un coup rude et
pénible, et je m'en suis affligé comme d'un malheur qui nous était commun. Si j'eusse été à Rome, j'aurais couru près de vous et je vous aurais dit ma douleur. Sans doute, il y a quelque chose de triste et d'amer dans ces consolations qui nous viennent de nos proches et de nos amis, tout empreintes du sentiment de peine qui les inspire, qu'on ne peut donner sans fondre soimême en larmes et sans montrer le besoin d'être affermi, plutôt que la force de soutenir les autres.
Je veux pourtant vous soumettre en peu de mots quelques réflexions qui me sont venues; je suis sûr qu'elles ne vous ont pas échappé, mais, dans le trouble de votre âme, vous n'en avez pas été frappé assez peut-être. Comment se peut- il qu'un chagrin domestique agisse sur vous avec tant de violence? Voyez comme la fortune nous a déjà traités ; à tous elle a ravi ce que chacun doit aimer à l'égal de ses enfants, la patrie, l'honneur, les distinctions, les dignités (1). Qu'est-ce donc qu'une disgrâce de plus peut ajouter à la mesure de nos douleurs ? Après tant d'assauts, comment se sentir abattu et comment mettre encore du prix à quelque chose ? Est-ce le sort de votre fille que vous déplorez? Mais que de fois, comme nous, n'avezvous pas dû réfléchir qu'à l'époque où nous vivons, l'échange tranquille de la vie contre la mort n'est pas le pire destin? Qu'y avait-il dans ces tristes temps qui put lui rendre chère l'existence ? Quel présent, quel avenir, quelle consolante pensée? Etait-ce dans le bonheur de passer ses jours unie à un époux jeune et
(I) C'était le temps de l'usurpation césarienne.
distingué ? Sans doute, votre position vous permettait de choisir parmi notre brillante jeunesse des gendres à qui confier sans crainte le sort de vos enfants ! Etait-ce dans la douceur de posséder à son tour des enfants sortis de son propre sein, de jouir de leur prospérité, de penser qu'ils recueilleraient un jour l'héritage paternel , qu'ils arriveraient à leur tour aux honneurs, et qu ils useraient de leur droit d'homme libre pour servir la République et pour protéger leurs amis? Mais lequel de ces biens dont on ne soit depuis longtemps privé? C'est un malheur, sans doute, de perdre ses enfants; mais un malheur plus grand peut-être, c'est d'avoir à souffrir et à endurer tant de maux ! — Je veux vous faire part d'une réflexion qui m'a été d'un grand secours, et où vous puiserez peut-être quelque force. Je revenais d'Asie, laissant Egine et me dirigeant vers Mégare. Je me mis à considérer au loin les pays qui m'environnaient. Derrière était Egine; devant, Mégare; à droite, le Pirée; à gauche, Corinthe. Ces villes, autrefois si florissantes, n'offraient à mes regards que désolation et ruines : cette vue me fit faire un retour sur moi-même. Eh quoi, me dis-je, pauvre espèce que nous sommes, nous dont la loi est de vivre comparativement si peu, jetterons-nous toujours les hauts cris en voyant mourir ou souffrir un de nos semblables, quand sur un seul point tant de cadavres de villes gisent amoncelés? Ne voudras tu point, 6 Servius. descendre en toi-même et reconnaître la condition de ton existence ? Croyez-moi, Cicéron, cette réflexion ne fut pas pour moi d'un médiocre effet. Placez le même spectacle devant vos yeux, et faites-en vous-même le-
preuve. Une foule d'hommes illustres ont péri; l'empire a perdu sa grandeur et sa force ; il n'est pas une province qui ne soit ébranlée jusque dans ses fondements ; et, quand le faible souffle qui animait une faible femme vient à s'éteindre, vous en ressentez une telle commotion ! Supposé que son dernier jour ne fût pas encore venu, il ne lui en aurait pas moins fallu mourir dans quelques années, puisqu'elle appartenait à l'humanité. Éloignez donc de ce sujet votre esprit et votre pensée, et songez plutôt à soutenir la dignité de votre caractère ! Songez que la vie lui a été exactement mesurée ; qu'elle a vu son père préteur, consul, augure ; qu'elle a presque épuisé la coupe du bonheur, et qu'enfin, je le répète, elle a quitté la vie au moment où la République rendait le dernier soupir. Quelles plaintes avez-vous donc l'un ou l'autre à élever contre la fortune? Eh! rappelez-vous ce que vous êtes, mon cher Cicéron ; n'oubliez pas que c'est de vous que le reste des hommes est accoutumé à recevoir l'impulsion et l'exemple.
Répudiez le rôle de ces mauvais médecins qui prétendent posséder l'art de guérir les autres, mais qui ne savent pas se guérir eux-mêmes ; et, retraçant à votre esprit les prescriptions que vous avez si souvent proclamées infaillibles, sachez vous y soumettre avec confiance et vous les appliquer à votre tour. Il n'y a pas de chagrin que le temps ne diminue et n'adoucisse à la longue. Eh bien , pour vous, c'est une honte d'attendre votre guérison du temps et de ne pas la demander à la raison. D'ailleurs, si tout sentiment ne s'éteint pas aux enfers, elle a trop de piété filiale, elle
aime trop les siens, pour ne pas condamner l'état où vous vous réduisez. Au nom de votre fille qui n'est plus, au nom de vos amis, de vos clients, que votre douleur afflige, au nom de la patrie elle-même, redevenez donc capable d'agir et de penser pour elle ! Je me fais scrupule d'insister davantage : ce serait me défier de votre sagesse. Je n'ajoute qu'une réflexion, et je me tais : On vous a vu admirable dans la prospérité, et il vous en revient une gloire éternelle. Montrez maintenant que l'adversité n'a pas le pouvoir de vous abattre et que le poids dont elle pèse sur vous n'est pas au-dessus de vos forces. Il ne faut pas que, de toutes les vertus, celle-là seule paraisse vous manquer. Quand vous serez plus calme, je vous entretiendrai de ce qui se passe et de l'état de ma province. Adieu. (An de Rome 709. — Defresne et Savalète)