DISCRÉTION
Autrefois, les sénateurs romains avaient coutume de faire entrer avec eux dans la curie (1) ceux de leurs enfants qui portaient la robe prétexte (2). Un jour, le sénat ayant agité une question importante, et la suite de la délibération ayant été remise au lendemain, on décida que le silence serait gardé sur l'affaire dont on s'était occupé, jusqu'à ce que le décret fût rendu. Le jeune Papirius avait accompagné son père à la curie. Sa mère, à son retour, lui demanda sur quoi on avait délibéré. Il répondit qu'il n'était pas permis de le dire, et
(1) Salle des séances.
(2) C'était le vêtement des jeunes Romains de naissance libre : ils le prenaient à onze ans et le quittaient à dix-sept.
qu'il devait se taire. Cette réponse ne fait qu'augmenter la curiosité de la matrone ; excitée par le silence de son fils, impatiente de pénétrer ce mystère, elle renouvelle ses questions avec plus de vivacité et d'acharnement. Alors, le jeune homme, tourmenté par sa mère, imagine, pour se délivrer d'elle, un ingénieux et plaisant mensonge. Il lui dit que les sénateurs avaient discuté la question de savoir ce qui valait mieux pour la République, de donner deux femmes à un mari, ou deux maris à une femme. Cette nouvelle la frappe de terreur : aussitôt elle sort de sa maison, toute tremblante, et va redire aux autres dames romaines ce qu'elle a appris. Le lendemain, une troupe de matrones éplorées se rendait aux portes de la curie : là, pleurant et gémissant, elles demandaient que l'on donnât aux femmes deux maris plutôt que de donner aux hommes deux épouses. Les sénateurs, en entrant dans la curie, se demandaient avec étonnement ce que signifiaient ce tumulte et ces prières. Alors, Papirius, s'avançant au milieu d'eux, leur raconta les importunités de sa mère et le mensonge qu'il lui avait fait. L'assemblée, charmée de sa discrétion et de son esprit, décréta que les fils ne suivraient plus leur père à la curie, et que cette faveur serait réservée au seul Papirius. Un autre honneur qu'on lui accorda fut le surnom de Prœtcxtatus, destiné à rappeler la prudence singulière avec laquelle il avait su, dans l'âge où l'on porte la prétexte, parler et se taire à propos. (Caton, Discours contre Galba, d'après Aulu-Gelle, Nuits attiqv.es, i, 23. Cf. Macrobe, i, 6)