ÉDUCATION (MAUVAISE
Ce cher oncle ménage et caresse dans son neveu ses espérances personnelles, en homme qui sait que la loi, sinon l'équité, le fait héritier de Pudens en cas d'intestat. Je n'aurais pas voulu que la chose vînt de moi; il n'est pas de ma modération de déclarer tout haut le soupçon universel. C'est votre tort, à vous qui m'y avez poussé. Mais, si tu veux savoir la vérité, Emilianus, tout le monde s'étonne de cette tendresse subite qui t'est venue pour cet enfant depuis la mort de son frère, lui qui t'était si étranger, que, le rencontrant dans la rue, tu ne reconnus pas en lui ton neveu. Aujourd'hui, tu lui montres tant de condescendance, tu courtises si
complaisamment ses défauts, tu résistes si peu à ses fantaisies, que tu donnes crédit à tous les soupçons. Innocent, tu l'avais reçu de nous ; effronté, tu nous l'as rendu. Quand nous le dirigions, il était assidu aux écoles : il les fuit maintenant pour les mauvais lieux ; il dédaigne les amitiés sérieuses, c'est avec des jeunes gens du bas peuple , au milieu des courtisans et des verres, qu'un enfant de son âge se livre à la table. Chez toi, il est maitre, il commande aux esclaves, il préside aux festins; il ne manque à aucun spectacle de gladiateurs. Il sait les noms, il juge des coups etdes blessures; il profite en enfant docile des leçons du maître gladiateur. Il ne parle que carthaginois, sauf qu'il y mêle quelques mots de grec appris chez sa mère. Quant au latin, il ne veut ni ne peut le parler. Vous venez de l'entendre, Maximus ! 0 honte ! mon beau-fils, le frère de Pontianus, cet homme si instruit, quand vous lui avez demandé si c'était par mon impulsion que sa mère lui avait fait cette donation, a pu bégayer à peine quelques syllabes! Eh bien, Maximus, et vous ses assesseurs, et vous tous qui in écoutez, soyez témoins que le déshonneur de cet enfant, que ses mœurs perdues sont l'ouvrage de son oncle que vous voyez, et de ce beaupère en robe blanche, et que désormais je n'irai pas me faire tourment de ce qu'un pareil beau-fils a secoué ma tutelle, ni supplier sa mère de lui rendre ses bonnes grâces. (Apulée, Apologie)
110 LA MORALE LATIXE