LETTRE A MO>" AMI
Ceux qui viennent d'auprès de toi m'ont appris que tu vivais familièrement avec tes esclaves ; je m'en réjouis : une telle conduite est conforme à ta sagesse et à tes lumières. Ce sont des esclaves ! Non, ce sont des hommes. Ce sont des esclaves! Non, ce sont des gens qui vivent sous le même toit que nous. Ce sont des esclaves! Non, ce sont des amis malheureux...
LA MOKALE LATINE 121
Au^si ai-je pitié de ceux qui se croiraient déshonorés s'ils soup aient avec leurs esclaves ; et pourquoi ? Parce qu'un insolent usage veut que le maître, à table, voie une foule d'esclaves debout autour de lui ! Et, pendant que cet homme mange plus qu'il ne peut contenir, pendant que son insatiable gloutonnerie surcharge un estoznac déjà plein et déshabitué de ses fonctions, pendant qu'il avale avec peine pour digérer avec plus de peine encore, les pauvres esclaves ne peuvent seulement pas ouvrir la bouche pour se dire un mot ! Les coups punissent le moindre bruit, le moindre mot ! Les choses les plus involontaires, la toux, un éternument, un hoquet, tout est délit grave qui n'échappe pas aux plus rades châtiments! Ils passent ainsi la nuit, à jeun, debout, muets. Qu'arrive- t-il? C'est que, s'ils ne parlent pas devant le maître, ils s'en dédommageront en parlant de lui. Jadis, les esclaves causaient et devant leur maître et avec lui ; leurs lèvres n'étaient pas éternellement cousues; aussi étaient-ils prêts à offrir leur tête pour sauver la sienne, à détourner sur eux-mêmes les périls qui le menaçaient. Ils parlaient dans les festins, mais ils se taisaient dans les tortures (1 j Et l'on vient nous jeter à la face cet insolent proverbe : « Autant d'esclaves, autant d'ennemis i ! Nos ennemis, non, ils ne l'étaient pas; c'est nous qui en faisons des ennemis. (Sékèque, Lettres)
Voyez cet esclave voué aux fonctions de découpeur
fl) On sait qu'à Rome on mettait les esclaves à la torture pour leur arracher uVs révélations sur leurs maîtres.
de volailles; il a étudié l'art de détacher savamment et selon des règles invariables les différentes pièces, et de faire sauter d'un seul coup l'aile ou la cuisse, Quelle existence ! Voilà un homme dont la destinée en ce monde se borne à ceci : découper proprement des volailles ! (Sbnèqub, Lettres)
Daignez vous souvenir que cet homme, que vous appelez votre esclave, est formé des mêmes atomes que vous, qu'il jouit du même ciel, du môme air, qu'il vit et meurt comme vous. Un jour , peut-être, vous le verrez libre, et lui vous verra esclave. . . Soyez donc tel envers votre inférieur que vous voudriez que votre supérieur fût à votre égard ; et, quand vous penserez aux droits que la loi vous donne sur votre esclave, songez à ceux qu'un maître aurait sur vous. (Le même)
L'affection est incompatible avec la crainte. Vous avez bien raison de ne pas vouloir être redouté de vos esclaves, et de ne les châtier jamais qu'en paroles. Les coups ne sont faits que pour les brutes. (Le même)
Quoique la loi permette tout à l'égard de l'esclave, il est des actes que la loi naturelle interdit à l'homme à l'égard de l'homme : ton esclave est de la même nature que toi. (Le même, de la Clémence)
C'est une erreur de croire que la servitude s'empare de l'homme tout entier ; la meilleure partie lui échappe. Elle atteint le corps et le soumet aux volontés d'un maitre; elle ne va pas jusqu'à l'âme. (Sbnèque, des Bienfaits)