‹ Les moralistes latinsChapitre 97 sur 253 · EXILE (DÉPART DE L · texte numérisé non relu

EXILE (DÉPART DE L

Quand m'apparaît le lugubre tableau de cette nuit qui fut l'agonie de ma vie à Rome, quand je songe à cette nuit où je quittai tant d'objets si chers, maintenant encore les larmes s'échappent de mes yeux.

Déjà le jour approchait où je devais, d'après l'ordre de César, franchir les frontières de l'Ausonie ; je n'avais ni le temps ni la liberté d'esprit suffisants pour faire mes préparatifs ; mon àme était restée engourdie dans une longue inaction. Je ne m'étais occupé ni du choix des esclaves qui devaient m'accompagner, ni des vêtements et des autres nécessités de l'exil. Je n'étais pas moins étourdi de ce coup qu'un homme foudroyé par

Jupiter, qui existe encore, mais sans avoir recouvré le sentiment de l'existence.

Lorsque l'excès même de la douleur eut dissipé le nuage qui enveloppait mon esprit, et que mes sens se furent un peu calmés, prêt à partir, j'adressai une dernière fois la parole à mes amis consternés, naguère si nombreux, et dont je ne voyais plus que deux près de moi. Ma tendre épouse, me serrant dans ses bras, mêlait à mes pleurs ses pleurs si abondants, ses pleurs qui coulaient à flots le long de son visage, indigné de cette souillure. Ma fille, alors absente et loin de moi, retenue en Libye, ne pouvait être informée de mon désastre.

De quelque côté qu'on tournât les yeux, on ne voyait que des gens éplorés et sanglotants; on eût dit des funérailles, de celles où la douleur n'est pas muette. Hommes, femmes, enfants même pleuraient comme si j'étais mort, et, dans toute la maison, il n'y avait pas un coin où l'on ne versât des larmes.

Déjà l'on n'entendait plus la voix de l'homme ni l'aboiement des chiens, et la lune guidait au haut des airs son char nocturne. Elevant mes regards jusqu'à elle, et les reportant de l'astre sur le Capitole, dont le voisinage, hélas ! fut inutile au salut de mes pénates : « Divinités habitantes de ces demeures voisines, m'écriai je, temples que désormais mes yeux ne verront plus, dieux à qui la noble ville de Quirinus dresse des autels qu'il me faut abandonner, salut pour toujours ! »

Ainsi je priais les dieux ; ma femme, dont les paroles étaient entrecoupées de sanglots, pria plus longuement. Ensuite, les cheveux en désordre, elle se prosterna

devant nos lares, baisa les foyers éteints de ses Lèvres tremblantes, et prodigua aux pénates insensibles des supplications, hélas! sans profit pour son époux infortuné.

Déjà la nuit se précipite et ne permet plus de retard , déjà l'Ourse de Parrhasie a détourné son char : que faire? J'étais retenu par le doux amour de la patrie ; mais cette nuit était la dernière qui précédât mon exil. Ah! que de fois, en voyant l'empressement de mes compagnons, ne leur ai-je pas dit : « Pourquoi vous hâter? Songez donc aux lieux d'où vous partez, à ceux où vous allez si vite ! Que de fois ai-je feint d'avoir fixé d'avance, comme plus favorable, une heure à ce fatal départ! Trois fois je touchai le seuil, et trois fois je reculai. Mes pieds, par leur lenteur, semblaient d'accord avec mon âme; souvent, après un adieu, je parlai beaucoup encore ; souvent je donnai les derniers baisers, comme si je m'éloignais enfin ; souvent je réitérai les mêmes ordres, et je m'abusai moi-même, reportant mes Is sur les objets de ma tendresse Enfin : « Pourquoi me presser? C'est en Scythie qu'on m'envoie, m'écriai-je, et c'est Rome que je quitte ; double excuse de ma lenteur ! Vivant, je perds à jamais mon épouse vivante, ma famille, ma maison et les membres fidèles qui la composent ; et vous que j'aimais comme des frères, vous dont le cœur eut pour moi la fidélité de Thésée, que je vous embrasse quand je le puis encore, car peut-être ne le pourrai-je plus jamais ! L'heure qui me reste est une heure de grâce ; plus de retard !... » Mes paroles restent inachevées, et j'embrasse ceux qui son! les plus près de mon cœur.

132 LA MORAL R LAÏINR

Tandis que je parle et que nous pleurons, rétoile importune du matin brille sur l'horizon; Lucifer se lève. Soudain je me sens déchiré comme si l'on m'arrachait quelque membre et comme si une partie de mon corps était séparée de l'autre. Tel fut le supplice de Métius, quand des coursiers, vengeurs de sa trahison, l'écartelèrent. Ce n'est plus alors chez les miens qu'une explosion de cris et de gémissements ; chacun se meurtrit le sein d'une main désespérée, et ma femme, suspendue à mon cou, mêle à ses sanglots ces tristes paroles : « Non, tu ne peux m être ravi ; nous partirons ensemble , je suivrai tes pas ; femme d'un exilé , je serai moi-même exilée. Le chemin m'est aussi ouvert ; ma place est auprès de toi, à l'extrémité du monde ; je n'ajouterai pas beaucoup à la charge du vaisseau. La colère de César te force à quitter ta patrie ; moi, c'est la piété conjugale : ses lois seront pour moi plus puissantes que les ordres de César. » Tels étaient ses efforts, efforts déjà tentés auparavant. A peine céda-t-elle aux importants motifs de notre intérêt commun.

Je sors (ou plutôt il semblait, moins le cérémonial, qu'on me portât au tombeau) tout en désordre, les cheveux épars sur ma barbe hérissée. Pour elle, anéantie par la douleur, elle sentit sa vue s'obscurcir et tomba, comme je l'ai su depuis, à demi morte, sur le carreau.

Quand elle fut revenue à elle et que, les cheveux souillés de poussière, elle eut soulevé son corps gisant sur le marbre glacé, elle pleura sur elle d'abord , et sur nos pénates abandonnés ; elle prononça mille fois le nom de l'époux qu'elle perdait, et son désespoir ne fut pas moindre que si elle avait vu le bûcher recevoir le

corps de sa fille ou le mien. Surtout, elle voulut mourir et perdre le sentiment avec la vie ; elle ne consentit à vivre que pour moi .

Qu'elle vive donc pour Texilé , puisque les dieux l'ont voulu ainsi ; qu'elle vive et me continue son utile affection pendant mon absence. (Ovide, Tristes, i, 3)

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