Satires, I
Juvénal éprouvait-il un véritable dégoût en entendant ces éternelles descriptions dont il disait avec une juste impatience : « Personne ne connaît mieux sa propre maison que je ne connais, moi, le Lois de Mars et l'antre de Yulcain, voisin des roches éoliennes. On ne nous chante que les vents et les tempêtes, les enfers et les supplices infligés parÊaque aux ombres*. » Dans cette première satire^ qui est comme le sommaire et le programme de toules celles qui vont suivre, Juvénal se découvre à nous, sans le vouloir peut-être, et dévoile ses intentions et ses secrètes espérances. Il aspire à la gloire poétique, il est encouragé par la faiblesse des versificateurs qu'il n'aura pas de peine à éclipser, il se sent capable de faire des vers comme tout le monde, et « ce serait vraiment, dit-il, une bien sotte discrétion d'épargner le papier qu'un autre, à mon délaut, ne manquera pas de salir ^. » Pour échapper aux misérables redites des grands et des petits poètes ses confrères, il se met à la recherche d'un sujet nouveau. Quel sera-t-il? La satire, qui, à cette époque, était bien faite pour échauffer le génie etlui fournir d'niimitables peintures. Juvénal a l'air de comprendre ce qu'il y a d'horrible originalité dans ces tableaux de la dégradation romame. Jamais les hommes n'avaient été plongés dans une pareille corruption, personne, par conséquent, n'avait pu la peindre ; jamais non plus, ill'aftirme lui-même, jamais dans l'avenir on ne pourra pousser plus loin le vice et la folie, et ce dévergondage criminel restera comme la limite extrême de l'humaine dépravation. Ses tableaux monstrueux seront donc uniques et ne risqueront pas d'être surpassés par les peintres futurs; et alors s'excitant lui-môme dans
son entreprise non moins littéraire que morale; il s'écrie : « Allons, partons, déplo}ons tomes nos voiles *. » Eé maintenant le voilà parti, ouvrant son aile à tous les souffles de Téloquence.
Mais n'allons pas croire que dans cette expédition, en apparence si hardie, contre les mœurs du si^îcle et dans celte course aventureuse, sur une mer semée d'écueils, Tirascible pilote se laisse aveugler par sa généreuse fureur et oublie de diriger son vaisseau. Il a beau me dire et répéter qu'il n'est pas maître de lui, qu'à la vue de tant d'horreurs nouvelles et de gigantesques ridicules, il est difficile de ne pas écrire de satire, que la colère l'enflamme et dévore son cœur, que si la nature lui a refusé le génie , l'indignation du moins lui dictera des vers, tant d'emportement ne me fait pas trembler pour le poëte, et je suis bientôt rassuré en voyantsa prudente manœuvre. Dans sa fougue apparente, il se fait retenir par un interlocuteur bien avisé qui lui montre les périls d'un trop libre langage ^ Ceux qui aspirent à la réputation de bravoure et qui sont bien aises de laisser croire qu'ils ne savent pas se posséder, tiennent toujours en réserve un ami qui joue le rôle de modérateur et qui les empêche d'aller trop loin. Ils semblent dire : Ah I qu'il m'en coûte de céder à de timides conseils ! Je ne craindrai pas d'attaquer tous les scélérats, même les plus puissants et les plus redoutables, mais retenez-moi ou je fais un malheur ! On se donne ainsi le double avantage de paraître intrépide et de rester prudent, et avec les brillants dehors de l'audace on ne risque pas sa sécurité. C'est ainsi que Juvénal déclare hardiment qu'il ne reculera pas devant les dan-
gers de la satire personnelle ; il n'est personne qu'il craigne de nommer ; que lui importe le ressentiment de tel ou tel? Heureusement le pusillanime interlocuteur est là pour tempérer cette noble fureur, pour lui montrer que le temps n'est plus oii Lucilius se faisait l'exécuteur des crimes, qu'il faut savoir ménager les vivants, que c'est un terrible métier que celui de médire. Juvénal se laisse persuader par son ami, et résigne son courage à n'attaquer que ceux qui ne sont plus. On dirait que c'est pour rassurer tout le monde qu'il place exprès à la fin de son discours, tout à l'heure si menaçant, à l'endroit le plus apparent, ces mots où il entre autant d'habileté que de jactance: « Eh bien, soit, je verrai du moins ce que l'on permet contre ceux dont la cendre repose le long de la voie Latine et de la voie Flaminienne *. » Nous voilà donc expressément prévenus, l'audace du satirique n'ira que jusqu'à immoler des morts. Onest un peu surpris de voir ces précautions, ces réserves, chez un poète qui passe trop souvent pour n'avoir consulté que son courage. Gardons-nous de blâmer cette discrétion, légitime assurément dans ces temps terribles où il était pardonnable à un poëte de s'assurer contre les cruelles fantaisies des princes et les vengeances certaines des puissants, mais reconnaissons aussi que le caractère de Juvénal n'est pas celui qu'on lui attribue communément, et que l'héroïsme n'est pas ce qui recommande ses satires. Ces prudentes déclarations du poëte promettant d'épargner les vivants et de ne dire la vérité qu'aux morts, peuvent nous servir, du reste, à saisir le véritable caractère de ses ouvrages. La satire de Juvénal ne s'attache qu'au passé, ne raconte le
1 Experiar quid concedatur in illos,
Quorum Flaminia tegitur cinis atqiie Latina. (I, 170.)
plus souvent que des faits depuis longtemps accomplis. Ce sont des discours sur les mœurs générales de Rome, disons en deux mots que c'est de la pemture historique et de la satire rétrospective.
Ce peintre historien décrit non ce qu'il voit, mais ce p'il a vu, ce qu'il a entendu dire, ce qu'il se rappelle. Son indignation n'est pas une douleur présente ni une colère suhile excitée par le spectacle de la dégradation publique. Le souvenir, loin d'effacer les objets, les grossit quelquefois, et il est difficile de ne pas exagérer les choses quand on les tire de sa mémoire et qu'on laisse à l'imagination le soin de les arranger et de les embelhr. Combien il est à craindre aussi qu'en voulant réveiller en soi des sentiments éteints ou endormis, on ne les excite avec effort, on ne s'échauffe hors de propos, et qu'à l'émotion refroidie on ne substitue l'indiscrèle chaleur de la rhétorique! De là, dans Juvénal, une éloquence dont la sincérité paraît souvent suspecte, des tirades brûlantes qui vous laissent indiffèrent, de rapides et d'admirables mouvements où l'on s'achoppe à une froide plaisanterie, des expressions qui détonnent, des colères qui ne sont pas proportionnées aux crimes, enfin toutes sortes de faux procédés et d'éclats manques qui nous avertissent que la fureur du poëte est souvent jouée ou du moins qu'elle ne suffit pas à son éloquence. Nous n'irons pas jusqu'à dire avec un éminent critique que Juvénal est un moraliste insouciant et un artiste de beau langage, parce que nous croyons qu'un homme honnête, convaincu, peut avoir toutes sortes de fâcheuses apparences quand il a été gâté par des habitudes de déclamateur. Juvénal a de l'ardeur et de la passion, le rhéteur n'a Das étouffé en lui le moraliste et le citoyen. Ses ouvrages sont tout pleins de sentiments patriotiques. A ce titre, il nous parait d'autant
plus curieux à étudier, qu'il est le plus souvent Tinterprète de l'opinion publique, le puissant porte-voix des idées dominantes et des préjugés romains. En lisant ce rhéteur poêle, accoutumé à n'exprimer que des pensées connues et courantes, on apprend à connaître nonseulement ce qu'on faisait à Rome, mais encore ce qu'on y disait. Nous allons parcourir quelques-uns de ces tableaux d'histoire qui nous retracent avec de si fortes couleurs la vie et les sentiments de la société romaiue, les princes, les patriciens, les affranchis, les étrangers, les riches et les pauvres, et nous tâcherons d'expliquer en passant les colères du satirique, ses préventions surannées, ses sentiments traditionnels de vieux quirite irrité non-seulement contre la corruption , mais aussi contrôle changement des mœurs, ne comprenant pas toujours les idées nouvelles de l'époque ni les innovations salutaires, mais presque toujours respectable jusque dans ses erreurs, ses violences et même, si on ose le lire, jusque dans l'impudeur de son honLÔteté antique *.
Les Césars.
Dans cette revue des principaux personnages et des différentes classes de la société dont Juvénal nous peini le caractère et les mœurs, il est naturel de commencer par les princes, les Césars, auxquels le poète n'a pas
i. M. Despois vient de traduire Juvénal et Perse avec beaucoup d'esprit, de vigueur et non sans réserve, là où elle est nécessaire.
épargné les invectives. Aussi bien, quand on lit ses satires sans une altenlion profonde, et si l'on s'est laissé prévenir par les éloges convenus de certains admirateurs de Juvénal, on est tenté de croire qu'il est surtout inspiré par des sentiments politiques. Ainsi que nous l'avons dit déjà, on a fort exagéré les traits austères de sa physionomie ; on lui arrange un rôle, on lui prête une opposition systématique au gouvernement des empereurs , on le montre enfin comme un Gaton, dont la satire est une espèce de prédication républicaine. Qui n'a rencontré des phrases telles que celles-ci : « Quoi I faire l'éloge des anciens temps de la réj)ublique , porter au ciel tous les grands hommes qu'elle a produits, attaquer tous les tyrans depuis Auguste jusqu'à Domitien, n'en pas épargner un seul, n'est-ce pas faire assez la censure du pouvoir impérial? » On dit encore : « Juvénal comme stoïcien, franc el; sincère, austère républicain, aurait cru avilir son caractère d'homme et de philosophe, s'il eût fléchi le genou devant le pouvoir. » Ces phrases emphatiques et d'autres pareilles sont bien éloignées de la vérité. Il ne faut point parler en style tragique de ce libre langage autorisé à l'époque où Juvénal écrivait, au temps de Trajan et d'Adrien. L'exemple de Pline le jeune, dans lePané^ gyrique de Trajan, nous montre qu'il était alors permis d'attaquer les précédents empereurs. Dans ce discours solennel, prononcé dans le sénat, destiné à flatter le prince régnant, et qui est resté comme le modèle le plus achevé de la louange officielle, on voit que le délicat orateur ne se fait aucun scrupule de censurer les règnes passés. Les nouveaux princes, successeurs des douze Césars, parvenus à l'empire par l'élection, par l'adoption, et non point par la guerre civile ou les sanglantes révolutions des palais , avaient la prétention
assez légitime d'être les restaurateurs de l'antique liberté. Gomme ils n'avaient pas d'intérêt dynastique à défendre, qu'ils n'avaient aucune solidarité avec leurs prédécesseurs, ils les livraient volontiers à la malignité, à l'indignation des orateurs et des poètes. De là vient que le discours adulateur de Pline n'est souvent qu'une forte satire, détournée ou violente, contre les premiers empereurs : a Avant vous, les princes (si on en excepte votre père et peut-être un ou deux autres, encore est-ce trop dire) préféraient dans les citoyens le vice à la vertu*. » Il appelle Domitien « une bête féroce enfermée dans son antre et buvant à loisir le sang de ses proches^; » il se félicite qu'on ait exterminé le monstre. Pline ne prouve pas seulement par l'exemple de son discours, rempli de traits satiriques, que cette liberté de langage est tolérée et qu'elle est agréable au prince, il constate formellement, par des déclarations explicites, ce droit nouveau de mépriser les mauvais pnnces : « De tous les mérites de notre empereur, il n'en est pas de plus grand ni de plus populaire que la liberté qu'il laisse de faire le procès aux tyrans. » 11 retourne avec plaisir et avec une grande insistance cette pensée: «J'estime à l'égal de tous vos autres bienfaits le droit que nous pouvons exercer chaque jour, de faire justice des tyrans qui ne sont plus.... Souvenons-nous que le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'empereur vivant, c'est de censurer ceux d'avant lui qui méritèrent le blâme*. » Il est donc évident qu'on avait alors la faculté d'attaquer et d'injurier les princes qui n'étaient plus, et cette espèce de satire politique, bien loin de déplaire aux puissances, était souvent le plus sûr moyen de faire sa