Ad mediam fere œiatem dcclamavit
auxquels sont exposés tous les satiriques. C'est une petite vengeance de cour provoquée par une plaisanterie mal comprise, un châtiment infligé à l'indiscrétion, à la médisance, et non pas, comme on le prétend, au courage politique. Il faut encore relever dans cette biographie insignifiante ce détail qui nous est donné sur la persistance avec laquelle Juvénal s'est hvré jusqu'à l'âge de quarante ans aux exercices des rhéteurs. N'est-ce pas la longue habitude de ces discours faits uniquement pour l'ostentation qui a donné à ses satires un certain air déclamatoire? N'est-ce pas dans ces officines du beau langage, où l'on tenait plus à l'éclat du style qu'à la vérité et à la modération des pensées, qu'il a pris ce ton uniforme dans son exagération que Boileau a caractérisé "avec une si exacte justesse :
Juvénal, élevé dans les cris de l'école, Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.
D'autre part, il n'est pas munie ne remarquer dans cette notice que la longue carrière du poëte embrasse les règnes des derniers Césars, depuis Claude jusqu'à Domitien, et coïncide avec l'époque la plus honteuse et la plus abominable de l'histoire romaine. Pendant près de soixante ans, il a vu toutes les folies du despotisme et les turpitudes des mœurs publiques et privées. Ne pouvant pas écrire pendant ces longues années d'ext rême servitude, il a noté en silence toutes les bassesses et les infamies dont il était témoin, refoulant son indignation, accumulant ses colères avec ses observations morales, et quand enfin le règne de quelques princes raisonnables et débonnaires, de Nerva, de Trajan, d'Adrien, lui permit d'exprimer ses sentiments et de peindre ce qu'il avait vu, il parla peut-être avec d'autant plus de passion qu'il s'était plus longtemps contenu. Jp-^énal s'est trouvé
à peu près dans Jes mêmes circonstances que Tacite. L'un et l'autre, réfugiés dans l'obscurité (aussi leur vie est à peine connue), semblent avoir fait co aime une provision de haine qu'ils ont plus tard répandue dans leurs ouvrages. Ils ont attendu pour écrire ou pour publier leurs écrits ces temps heureux et rares où, sous quel- );ues bons empereurs, il fut permis de penser librement et de dire sa pensée. Seulement il y a cette différence, qui tient sans doute à la différence de leur vie et de leur caractère, que Tacite parle en politique, en homme d'État, avec une mélancolie concentrée et la pénétration d'un esprit pratique qui ne paraît pas être resté étranger aux affaires, tandis que Juvénal, fidèle aux habitudes oratoires de sa jeunesse et de son âge mûr, se déchaîne contre les mœurs du siècle avec un emportement d'orateur et ces habiles violences de langage dont il avait fait une si longue étude dans les écoles. Ainsi, même en lisant sa courte biographie, on entrevoit et on devine les deux principaux caractères de ses satires, une colère qu'on peut croire sincère et qui n'est que trop justifiée par le spectacle des mœurs contemporaines, et les habitudes invétérées d'un déclamateur.
Puisque l'histoire de sa vie ne nous fournit que des renseignements incomplets et peu Inmineux, il faut le consulter lui-même. Dans sa première satire, il a pris la peine d'indiquer les motifs qui l'ont engagé à marcher sur les traces de Lucihus et d'Horace. Ces motifs ne sont pas seulement ceux d'un moraliste qui veut faire honte à la corruption du siècle, mais aussi ceux d'un poète qui tient à renouveler la matière épuisée de la poésie. On conçoit bien, même en si triste sujet, ces préoccupations littéraires chez un rhéteur de talent qui, après avoir recherché si longtemps les vains artifices de la parole, a fini par en sentir le vide et se moque main-
tenant volontiers des amplifications oratoires et poétiques. On voit qu'il est à la recherche de matières moins usées. D'orateur qu'il était il veut se faire poôte, mais non pas à la façon de ceux qui récitent leurs vers dans les lectures publiques et qui fatiguent leur auditoire par leurs insipides lieux communs. Voilà bien longtemps déjà que, dans les réunions littéraires, il prête son attention ou son oreille à de froides lectures, il veut se faire entendre à son tour et prendre en quelque sorte une revanche : « Quoi! je serai toujours unsimple auditeur et je n'aurai pas la parole pour répliquer, moi qui ai tant de fois été tourmenté par la Théséide de l'enroué Godrus! C'est donc impunément que l'un m'aura récité ses comédies, l'autre ses élégies^? » Le rhéteur émérite sera donc aussi poëte, mais poëte original ; son ardente ambition l'élèvera au-dessus des banalités de la poésie contemporaine, si dégénérée. A cette époque, tout le monde se mêlait de faire des vers ; on en récitait non-seulement dans les lectures publiques, mais dans les réunions privées, et tel était l'empire de la mode, que les riches ignorants eux-mêmes se croyaient obligés d'en régaler leurs convives, et ne manquaient pas à table de fatiguer la patience des parasites dont les applaudissements ne coûtaient que le dîner. La métromanie était devenue un fléau pour la société élégante, et comme sous les Césars on ne pouvait guère s'exercer sur des sujets importants et réels, on revenait sans cesse aux vieilleries de la mythologie, à laquelle on ne croyait plus, mais qui ne laissait pas d'être, de tous les thèmes poétiques, le plus commode, parce qu'il avait été traité depuis des siècles, qu'il se prêtait facilement aux imitations et qu'il n'était pas compromettant par son actualité. Aussi