Sénèque, De la Tranquillité de Vâme
trefois si paisibles dans le doute, commencent à ressentir de généreuses inquiétudes et une sorte de curiosité émue devant les grands problèmes de la vie. La désoccupation politique, la tristesse des temps, l'incertitude du lendemain, la satiété des plaisirs, d'autres causes encore ajoutent un nouveau prestige à l'antique autorité de la philosophie. Les sages de profession, se sentant plus écoutés, plus respectés, plus nécessaires, se font un devoir de se charger des âmes, et prennent un certain accent pressant et impérieux. Ils dirigent, ils consolent, ils réprimandent et mettent de plus en plus Téloquence au service de la morale. La doctrine dominante, dont la fière austérité convenait à une société qui avait surtout besoin de courage, le stoïcisme affecte un ton rehgieux, étabht des dogmes moraux, impose à ses adeptes un maintien, répand ses principes par une active propagande, et fait de son enseignement une sorte d'apostolat. Il ne suffit plus à la philosophie d'éclairer les esprits, il s'agit de former les âmes, de les changer, de les convertir. Gomme une religion, elle a sa discipline, ses prescriptions familières, ses conseils appropriés aux diverses situations de la vie, en un mot, sa direction.
Théorie de la direction.
On ne lit pas toujours les lettres de Sénèque comme lui-même sans doute aurait désiré qu'on les lût. Au lieu de voir en lui un moraliste prêcheur et, s'il est
permis de prendre ce mot dans un sens profane, un directeur spirituel dont l'enseignement varie selon les circonstances et les personnes, on s'obstine souvent à chercher dans ses ouvrages les principes certains et immuables d'un chef d'école. Gomme il est une des gloires du Portique et qu'il en est pour nous le plus illustre représentant, on s'attend à trouver chez lui le stoïcisme dans toute son intégrité doctrinale. Or, examiner Sénèque comme un philosophe dont le dogme est bien arrêté, c'est s'exposer à un mécompte. Les anciens ont déjà remarqué le peu d'exactitude de sa doctrine, et ceux des modernes qui ont voulu étudier son système, pour avoir recherché ce qui n'existait pas, ont toujours été forcés de conclure qu'il n'avait pas de système.
En général, les Romains étaient moins exclusifs que les Grecs; ils n'eurent jamais le goût de la pure spéculation qui seule donne à l'esprit la rigueur logique et une sorte de foi jalouse. Leur caractère pratique s'accommodaii volontiers de toutes les pensées salutaires, sans s'inquiéter de leur origine. En philosophie, comme à la guerre, ils empruntaient à l'ennemi les armes dont ils avaient reconnu le bon usage.
Les stoïciens surtout, quelque intraitables qu'ils parussent, étaient les moins systématiques de tous les moralistes. Sans craindre de porter atteinte à leur métaphysique, ils cherchaient dans les doctrines rivales tout ce qui pouvait inspirer de fortes résolutions. Panétius appelait Platon le plus sage, le plus saint, l'Homère des philosophes, et l'on sait que le plus inflexible des stoïciens, Gaton, se tua sur la loi, non pas de Zenon, mais de Socrate.
Mais de tous les stoïciens, le plus conciliant est, sans contredit, Sénèque. Son éducation philosophique a dû
lui donner cet esprit de toléraiice. Dans sa jeunesse, il est pythagoricien avec Solion, dont il suit les cours et dont il pratique les maximes. Plus tard, il devient stoïcien avec Attalus : il lit, il admire Platon; il aime à s'entretenir avec Démétn'us le cynique; il cite sans cesse Épicure. Il ne crai'^t pas f'e dire notre Démétrius, notre Épicure, comme iî dit notre Ghrysippe ; et tandis qu'il vante les philosophes les plus éloignés de son école, il réserve ses plus vives épigrammes aux stoïciens qui se renferment dans une doctrii^e trop étroite. Il faut se rappeler encore que Sénèque n'a point passé sa vie dans les écoles, qu'il a vécu dans le monde et les affaires; et ce n'est pas à la cour qu'on se fait un système inflexible et un esprit qui ne sait plier.
Si nous possédions ses livres dogmatiques, son grand ouvrage qui embrassait toute la philosophie du Portique, ou du moins son manuel qui la résumait, nous pourrions discuter sa doctrine avec rigueur, en exigeant qu'elle fût toujours conséquente. Mais dans ses traités de morale pratique et dans ses lettres surtout, on ne peut voir qu'un homme indépendant, moraliste par goût, qui communique librement à des amis une .^agesse puisée dans des lectures diverses et dans ses propres méditations.
Lui-même se vante de n'avoir ni la prétention d'un chef d'école ni la docilité d'un adepte. Cependant sa liberté n'est pas de la révolte. S'il passe quelquefois dans le camp ennemi, ce n'est point en transfuge, mais 'in éclaireur. Il ne s'est point obligé à ne rien hasarder contre la doctrine de Zenon et de Ghrysippe. En philosophie, comm'e au Sénat, si l'avis d'un adversaire lui plaît en partie, il demande la division et vote comme il l'entend. Recevoir le mot d'ordre n'est pas d'un homme politique, mais d'un homme de parti II suit le stoï-
cisme dont il aime les principes austères : mais il veut rester libre ; et s'il rencontre dans Platon et jusque dans Épicure d'utiles vérités, il les adopte, il les rend siennes, sans se mettre en peine de les ajuster au corps de sa doctrine, pourvu qu'elles servent à son dessein qui est de former les mœurs*.
Que Sénèque ait compromis dans cet enseignement familier la rigueur des spéculations stoïciennes, on ne le peut nier; mais il iaut admirer du moins sa connaissance du cœur humain et cet esprit de prosélytisme qui le distingue de tous les philosophes de l'antiquité. Or, puisque Quintilien et Aulu-Gelle, qui n'aiment pas le philosophe, ne font pas difficulté de rendre hommage au prédicateur de morale, puisque Sénèque lui-même prétend ne donner que de salutaires conseils, et que d'autre part les chrétiens ont été si frappés du caractère pratique de ses instructions, qu'ils ont voulu faire de ce sage païen un enfant de l'Église, nous avons le droit d'^étudier, moins comme des traités dogmatiques que comme des exhortations morales, les lettres de celui dont le nom a retenti aussi souvent dans les chaires chrétiennes que dans les écoles de philosophie.
Cette manière d'étudier les lettres de Sénèque n'est pas arbitraire. Les anciens eux-mêmes reconnaissaient deux méthodes d'enseignement qui répondaient, l'une à la philosophie contemplative^ l'autre à V active. Quand on expose une doctrine, qu'on fixe la nature du souverain bien, qu'on définit les vertus, en un mot, qu'on établit un système, on fait de la philosophie contemplative ou dogmatique. Mais si, descendant de ces hautes généralités et de ces vérités universelles, on enseigne les
. Leltra II, XXI, XLV LXXX, etc. — Du Loisir du Sage, 30.
devoirs particuliers, par exemple, du père, du mari, an maître envers les serviteurs, on ne fait plus que de la morale active ou pratique. L'une fournit les dogmes généraux, l'autre les préceptes particuliers, différents selon les circonstances et la condition des hommes. Il est évident que ces deux enseignements doivent différer entre eux. Le dogme est de sa nature abstrait et doit être d'une entière rigueur; on n'en peut rien retrancher, on n'y peut rien ajouter, sans trahir tout le système, et l'exactitude est le premier mérite de celui qui l'enseigne. Le précepte, au contraire, est varié; il se conforme aux circonstances et aux hommes, il importe plus qu'il soit sensible que rigoureux. Et quoique le précepte doive se rattacher à un dogme dont il emprunte son autorité, il faut pourtant reconnaître que, sans être infidèle au système dont il émane, il peut se prêter à toutes les exigences d'un conseil particulier. Le dogme ne s'adresse qu'à la raison ; le précepte, qui tend à la pratique, doit saisir l'homme tout entier, frapper l'imagination, séduire le cœur, revêtir toutes les formes pour convaincre et toucher. Le premier donne la loi, le second exhorte à la remplir; celui-ci s'adresse à l'intelligence, celui-là prétend entraîner la volonté. La logique domine dans la doctrine, l'éloquence est de mise dans la parénétique; tandis que le dogme est immuable et froid dans sa fixité, le précepte se phant à toutes les nécessités de la pratique et aux délicatesses de l'éloquence, se transforme en tant de façons, qu'il ne se ressemble plus et qu'il paraît quelquefois se démentir. La morale de Sénèque est un enseignement de préceptes plutôt que de dogmes. Aussi ne faut-il pas lui demander plus qu'il n'a voulu donner. Il a voulu toucher les âmes en les instruisant, tantôt resserrant sa doctrine, tantôt relâchant cette discipline trop sévère, selon les besoins de ses disciples, et
ne craignant pas d'être parfois accusé d'inexactitude, pourvu qu'il pût trouver accès près des esprits et leur inspirer la vertu stoïque.
Cependant il ne repousse pas la philosophie dogmatique. Gomme les chrétiens qui commencent par apprendre le catéchisme aux néophytes, et leur enseignent le dogme avant de s'occuper de leur direction particulière \ Sénèque reconnaît que, pour jeter les fondements d'une solide vertu, il faut d'abord faire entrer les hommes dans la philosophie , leur inspirer le goût du bien, leur présenter l'ensemble d'une doctrine qui fixe l'idée de la perfection, où toutes les vertus soient reliées entre elles et se donnent la main, afin que l'âme, connaissant le bien, apercevant le but de ses efforts et pourvue d'une règle certaine, ne s'embarrasse point de préceptes infinis, et qu'elle puisse toujours, lors même qu'elle est sans guide, se reconnaître, agir avec suite et régularité, sans perdre son ardeur ni sa force en hésitations généreuses, mais stériles. Dans les incertitudes et les fluctuations de la vie, il est bon d'avoir l'œil toujours fixé sur les hauts principes d'une doctrine vers laquelle on tourne toutes ses actions et ses paroles, comme font les navigateurs qui se règlent sur certaines étoiles.
C'était une question controversée dans le stoïcisme de savoir si les préceptes spéciaux sont efficaces. Sénèque l'examine longuement comme un homme qui défend une méthode de prédilection. Les adversaires de la direction représentaient que les préceptes n'ont pas de sens pour un esprit encore enveloppé de préjugés; que c'est indiquer le chemin à un aveugle ; qu'il faut montrer à l'àme
1. On commençait par les catéchèses, après quoi les pasteurs enseignaient de suite l'Évangile par des homélies. Cela faisait des chrétiens très-instruits de toute la parole de Dieu. Fénelon, Dialogues sur réloquence.
les grands principes, l'instruire de ses devoirs, puis la laisser suivre son train; que, si les dogmes sont clairs, ils suffisent; s'ils ne le sont pas, il est nécessaire de les prouver, et d'entrer ainsi dans la philosophie générale, qui rend dès lors inutiles les conseils particuliers; que l'âme est arrêtée par des préjugés ou par des vices, et que la morale dogmatique dissipe les uns et guérit les autres; enfin, qu'en admettant l'utilité des préceptes, il faudrait les varier sans cesse, tenir compte des caractères, des circonstances, et par conséquent se perdre dans des détails sans fin^
La même question a été soulevée dans le christianisme, et Fénelon a répondu à des arguments analogues dans sa Lettre sur la Direction, qui peut jeter du jour sur les idées de Sénèque : a Oi) me dira peut-être : Quelle nécessité de prendre un directeur, puisque la règle est un directeur par écrit?.... Il est capiial de ne vous conduire pas vous-même; vous serez *>veugle sur votre intérêt ou sur une passion déguisée, qui trouble votre
paix Vous avez besoin d'être soutenu et encouragé....
Dans tous les cas, rien n'est plus dangereux que de n'écouter que soi-même. » Montrant ensuite quel doit être ce directeur, Fénelon veut qu'on n'ait pas égard à la réputation publique, mais qae l'on cherche entre mille un directeur plein d'expérience et de piété, en un mot, un homme de Dieu,
Sénèque, devançant Fénelon, répond à de semblables objections. Comme lui, il demande un directeur et montre quel il doit être. Il admet l'utilité de la règle écrite, et vante la morale dogmatique qui fournit les principes et trace leurs devoirs à tous les hommes; mais il estime encore plus cette direction particuhère qui réveille les
\. Lettres XCIV, XGV.
âmes et applique directement le remède à chaque maladie morale*.
En donnant les motifs de cette prédilection , il recon- Daît que, sans les dogmes, les préceptes ne sont point elficaces; mais ils rafraîchissent la mémoire , ils rendent palpable ce qui est trop général. Il ne suffit point de dissiper les p 'éjugés, il faut encore aiguillonner le cœur, car la plupart des hommes font le mai tout en voyant le bien. Une pensée forte, une sentence vive, un proverbe moral réveille la vertu qui dort dans les âmes. Et n'arrive-t-il pas souvent que l'autorité d'un sage est plus persuasive qu'un long enchaînement de preuves? D'ailleurs, il faut quelquefois réunir et grouper des principes dont un homme peut avoir besoin dans l'occasion, et que la faiblesse de son esprit ne lui permet pas de lier ensemble. L'adepte même le mieux instruit des dogmes peut-il se passer d'un guide dans une affaire délicate? Enfin, Sénèque demande si les préceptes et les avertissements familiers, propres à la philosophie pratique, sont inutiles, lorsque nos oreilles sont battues sans cesse par les mauvaises maximes de l'opinion; et puisque les paroles et les actions de la foule, où nous sommes perdus, font sur nous une impression nuisible, et que chacun passe sa folie à son voisin, il veut un gardien des âmes : Sit ergo aliquis custos^.
Car Sénèque est convaincu qu'on ne peut s'élever jusqu'à la vertu si personne ne vous tend la main ponr sortir du vice. Nous avons besoin d'un homme qui plaide sans cesse devant nous la cause du bien, et qui fasse glisser de salutaires conseils à travers ce concert de fausses opinions dont le monde nous assourdit. Mais, comme
1. Quœdam non nisi a prsesenle monstrantur.... vena tangenJa est. Lettre XXIF.