‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 12 sur 149 · Lettre XCIV · texte numérisé non relu

Lettre XCIV

Féneîon, il recommande de bien choisir son guide. Il ne veut pas de ces sages nomades comme il en voyait à Rome, qui courent de maison en maison, débitant des moralités banales, mais un de ces hommes dont la conversation descend, sans qu'on y pense, au fond de notre cœur, pour nous faire aimer la vertu, qui vivant bien enseigne à bien vivre, et dont la seule présence est une leçon*.

Sénèque fait la théorie de cette direction familière avec un tact et une raison qui prouvent son expérience; et, si on est sensible à la grâce morale et à cette joie pénétrante et calme avec laquelle il s'exprime, on ne peut nier qu'il n'ait profondément médité sur la conduite des âmes et trouvé dans cette occupation obscure le grave plaisir que cet art délicat procure aux grands esprits.

Sénèque est un véritable directeur.

Sénèque n'est donc pas un philosophe de profession qui tient école; il n'a pas autour de lui et sous sa main une troupe de disciples enrôlés sous sa doctrine, soumis à un règlement uniforme et marchant à sa suite d'un pas égal et docile. Il ne faut voir en lui qu'un sage qui exerce un certain patronage philosophique sur une clientèle d'amis, de connaissances, d'étrangers qu'il di-

1. Oportet manum aliquis porrigat.... non duce tantum opus sit, sed adjutore.... et coactore.... eurn clige adjutorem, queni magis Ldmircris, quum viieris, quam quum audieiis. Leltre. Lit.

rige parfois lui-même , auxquels il envoie des instructions par des tiers, qu'il surveille de près ou de loin, et qui souvent profitent de sa sollicitude sans môme savoir qu'ils en sont l'objet. Et ce n'est pas pour étendre son influence ou sa renommée qu'il met partout la main sur les esprits et les cœurs. Il croit remplir un devoir civique, une magistrature volontaire, honorable à ses yeux, bien que souvent ignorée. Se rendre utile à tous et à chacun par son talent, sa parole, ses conseils, suppléer par son activité à la disette des bons précepteurs, ramener la jeunesse qui se précipite vers la richesse ou le plaisir, en retarder la fougue si on ne peut l'arrêter, n'est-ce pas, dit-il lui-même, remplir en son particuher une fonction publique * ?

De là vient que la plupart de ses livres ne sont que des œuvres de circonstance, appropriées à l'état moral des personnes quj lui confiaient leurs doutes, leurs inquiétudes, leurs aéfaillances. Les traités sur la tranquillité de l'âme, sur la brièveté de la vie, sur la constance du sage, n'ont pas a'autre origine. Les livres sur la colère, sur la Proviaence, sur la vie heureuse, paraissent aussi n'avoir été que de longues réponses à des consultations philosophiques. Les consolations à sa mère Helvia et à Marcia, la fille éplorée d'un grand citoyen, de Grémutius Gordus, s'expliquent par le titre seul. En admettant même que ces dédicaces à des amis ne soient que de simples fictions littéraires, tous ces ouvrages n'en sont pas moins une suite d'exhortations morales et do véritables sermons. Le traité de la Clémence, écrit dans les premières années du règne de Néron, et adressé à ce prince, prouve encore que Sénèque avait pris au sérieux

1. Reipublicse prodest.... in privato publicum negotium agit. De la TranquiUiié de Came , 3

son rôle de gouverneur, qu'il n'était pas seulement un précepteur, mais un directeur moral, et qu'il avait fait à sa manière, avant P'énelon, pour l'instruction et l'encouragement de son redoutable élève, VExamende conscience sur les devoirs de la royauté.

Cet esprit de propagande qui anime Sénèque éclate surtout dans les lettres à Lucilius. Il se plaît à communiquer la vérité ; il n'étudie que pour se mettre en état d'enseigner ; et si on lai offrait, dit-il, la sagesse à condition de la garder pour lui-même, il n'en voudrait pas. 11 se donne la tâche de recommander la vertu à tous les hommes, et de poursuivre le vice sans relâche, dût son zèle paraître indiscret. Si les particuliers ne veulent pas accepter ses conseils, il parlera au public, dans l'espoir que ses leçons finiront par être entendues ; en un mot, il s'engage à prêcher le bien avec la persévérance que montrent les hommes à pratiquer le mal *.

Non-seulement il s'acquitte avec ardeur de cette fonction qu'il s'est donnée, mais encore il recommande à ses amis, et en particulier à Lucilius, de prêcher à leur tour. Son disciple doit répandre la vérité ; que, sans se décourager, il poursuive de ses leçons celui-là même qui les refuse ; qu'il presse avec instance ceux qui résistent, il finira par recueillir le fruit de sa persévérance, parce qu'un discours plein de chaleur pour les intérêts d*autrui ne peut manquer de toucher les âmes. Si elles ne toni pas dociles à la vérité, il faut la leur inculquer avec effort, et ne désespérer qu'après avoir employé les derniers remèdes^.

Cependant celte ardeur doit être réglée. Un zèle trop

1. Dicam eliam invitis profutura.... quia verum singuli audire nonvuUis, publiée audite. Lettre LXXXIX.

2. Qiiiijusdam remédia monstranda , quibusdam inculcanda sunt. Lettre XXVJL

hasardeux, qui jette des leçons à tous les vents, ou une liberté indiscrète, qui ne connaît pas de ménagements, affaiblit l'autorité du sage et compromet le bien. Luimême se reproche quelquefois une chaleur inconsidérée qui blesse loin de guérir. S'adresser aux hommes capables de supporter la vérité , et qu'on a l'espoir de rendre meilleurs, abandonner ceux dont ou désespère, après avoir tout essayé, telle est la règle qu'impose ce que Sénèque appelle Vart de la sa^esse^ c'est-à-dire la direction *.

« Que tout le monde prêche, a dit Bossuet, dans sa famille, parmi ses amis, dans les conversations... Parlez à votre ami en ami; jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en luimême.... Mais, avec cette fermeté et cette rigueur, gardez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion ^. » N'est-ii pas honorable pour un philosophe païen démontrer autant de zèle et de délicatesse que le plus infatigable défenseur des vérités chrétiennes, et n'est-ce pas une chose digne de remarque que sur ce point Bossuet puisse servir à résumer Sénèque?

On conçoit qu'un philosophe animé d'une pareille ardeur pour Tamélioration des mœurs, et, si l'on ose dire, pour la conversion des âmes, ait négligé les spéculations de la science pour un enseignement pratique qui allait droit à son but. Aussi Sénèque est-il si préoccupé de donner à ses instructions une utilité immédiate et directe qu'il se fait scrupule de traiter une question de pure théorie ; et, s*il le tente quelquefois dans ses lettres, il a soin de se justifier en montrant que l'étude des

1. Sapientia ars est. Certum petat : eligat profecturos : ab iis quos desperavit, recédât. Non tamen cito relinquat, sed in ipsa desperatione extrema remédia tentet- Lettre XXIX,

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