‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 111 sur 149 · Sallusie, Jugurlha · texte numérisé non relu

Sallusie, Jugurlha

philosophie étaient tombées depuis longtemps dans le domaine commun de la poésie et servaient de matière aux exercices oratoires dans les écoles de déclamation. L'excellent Plutarque, en réfutant ces idées égalitaires, nous apprend, par exemple, que la comparaison si connue des nobles et des coursiers dégénérés, ce brillant morceau de Juvénal, si heureusement traduit par Boileau :

Mais la postérité d'Alfane et de Bayard, Si ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard, Sans souci des aïeux dont elle est descendue, Et va porter la malle ou tirer la charrue.

était une similitude déjà ancienne, familière aux sophistes. On sait qu'il y avait dans les écoles de rhétorique un fonds d'idées, d'images, d'expressions qui servait à tous les orateurs, dont chacun à son tour affublait son éloquence, à peu près comme les acteurs de nos petits théâtres, qui se succèdent dans le même rôle, trouvent sans frais, dans le magasin du costumier, les brillants oripeaux qui ont déjà fait honneur à bien des épaules. C'est se faire illusion sur la portée philosophique de Juvénal que de le regarder comme un esprit novateur, quand on peut s'assurer qu'il se contente de faire parler l'opinion commune, de rajeunir des sentiments devenus populaires et d'appliquer à de vieilles idées les ressources, admirables d'ailleurs, de son industrie poétique.

Mais la partie historique de cette satire offre plus d'intérêt et de nouveauté. Des détails précieux que l'histoire peut recueillir, des peintures de la vie romaine sous l'empire renouvellent ce thème usé d'une déclamation contre la noblesse. En poésie il n'y a point de vieux sujets, quand le poëte est de son temps, quand

il mêle à des idées morales apprises dans les livres des traits empruntés à la vie contemporaine, quand il décrit ce qu'il voit, qu'il note les sentiments du jour et qu'il répand sur un fond commun de vérités devenues universelles une couche solide de couleur locale. Tandis que Boileau disserte sur la noblesse avec plus de vigueur que d'imagination, et traite cette question morale avec une clarté un peu pédantesque, Juvénal, avec ce vif sentiment de l'histoire qui, selon nous, fait son plus beau mérite, nous transporte tout d'abord à Rome, dans une de ces grandes maisons dont Tatrium est orné de portraits de famille. Ils sont là les héros antiques assistant eux-mêmes à la vie molle, infâme, de leurs descendants dégénérés : a Qu'importent les arbres généalogiques? Que sert, ô Ponticus, de pouvoir vanter une longue série d'aïeux, de montrer les portraits de ses ancêtres, les Émilius debout sur leur char triomphal, les Gurius déjà mutilés, un Gorvinus que le temps a privé d'une épaule, un Galba qui a perdu le nez et ies oreilles? A quoi bon étaler avec orgueil sur un vaste tableau de famille des maîtres de cavalerie, des dictateurs enfumés, si, en présence des Lépides, on vit sans honneur? A quoi bon les images de tous ces grands guerriers, si vous passez au jeu toute la nuit, et cela devant le vainqueur de Numance; si vous vous couchez au lever de l'aurore, à l'heure où les généraux, élevant leurs aigles, marchaient au combat*?» Il r'y a rien d'oiseux, de froid ni de tranquillement didactique dans ce beau contraste si nettement accusé des pères et des fils où tout est en image et d'un relief plastique. G'est un tableau tout fait qu'un peintre n'aurait que la peine de transporter sur la toile^.

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