Ce tableau existe en effet dans la galerie du Luxembourg
Pour comprendre l'indignation du poëte contre les jeux de hasard, il faut se rappeler qu'ils étaient devenus une des plus vives passions de l'époque, que l'opinion les condamnait sévèrement, les regardait comme une occupation honteuse ou crimÎDelle, et que sous la république ils étaient même interdits par la loi. Le changement des mœurs fit tomber en désuétude cette loi d'un autre âge, et les princes eux-mêmes, bien qu'ils fissent effort quelquefois pour conserver les anciennes coutumes, fureut les premiers à la violer, et ne craignirent pas de donner l'exemple de cette regrettable infraction qui blessait le vieux sentiment romain. Auguste paraît avoir été grand joueur, si l'on en croit cette épigramme sanglante faite contre lui pendant la guerre contre Sextus Pompée : œ Battu deux fois sur mer, que fait Octave pour vaincre à son tour? il ne cesse de jouer. » Claude jouait même en voiture; Néron hasardait jusqu'à
M. Couture paraît avoir eu sous les yeux les vers de Juvénal quand il représentait une orgie romaine à l'époque des Césars. Une troupe de convives, hommes et femmes, épuisés par les plaisirs, étourdis par les vapeurs du vin, à demi plongés dans le sommeil, essaye encore de ranimer la joie qui ne peut renaître. Un lourd ennui pèse sur tous ces fronts patriciens aussi flétris que les fleurs qui les couronnent. Dans la salle spendide du festin se dressent d'espace en espace de blanches statues, images des vieux Romains, qui semblent contempler dans l'immobilité du marbre e1 de l'impassible vertu leur méprisable postérité. Le peintre n'a fait que développer, à l'aide du pinceau et dans les conditions que demande la peinture, ces vers du poëte :
« Si coram Lepidis maie vivitur
Si luditur aléa pernox
Ante Numantinos. »
Et l'on pourrait écrire sous forme de légende, au bas de cette grande page d'histoire, ces autres vers de Juvénal empruntés à la même satire :
« Incipit ipsorum contra te stare parentum Nobilitas, claramque facem prseferre pudendîs.»
400 000 sesterces sur un coup de dé. Dans sa première satire, Juvénal développe davantage sa pensée et donne quelques détails sur ces divertissements nouveaux de la cupidité et de la mollesse oisive : « Quand la manie des jeux a-t-elle été plus effrénée? On ne se contente plus de venir avec sa bourse affronter les chances de la table fatale, on joue avec le coffre-fort à ses côtés. C'est là que vous voyez de belles batailles, alors que le maître demande et que son intendant refuse le nerf de la guerre, l'argent. N'est-ce pas le comble de la fureur que de perdre 100 000 sesterces, tandis qu'on refuse à un esclave transi la tunique dont il a besoin*? »
La déchéance du patriciat ne date pas de l'empire. Déjà vers la fin de la république, à partir des guerres civiles de Marins et de Sylla, bien des nobles se tenaient éloignés des affaires, et par prudence, par fatigue, par amour des plaisirs, oubliaient les devoirs que leur imposait un nom fameux, cherchant dans un épicurisme inoffensif leurs délices et leur sécurité. Beaucoup d'hommes nouveaux les éclipsaient au Forum, dans les armées, et les travaux de la guerre surtout, qui effrayaient la mollesse des riches et des grands, étaient de plus en plus abandonnés aux pauvres et aux plébéiens. Gomme il arrive toujours, le patriciat perdit son prestige avec son activité virile, on ne craignit plus de lui manquer de respect dans les écrits, de lui dire les plus dures vérités, et les poètes même, qui autrefois ménageaient l'honneur si susceptible de cette redoutable aristocratie, osaient lui tenir un langage qui jadi.» eût été puni par l'exil ou réprimé par le bâton. Les héritiers des grands noms se croyaient le droit de mépri-
ser plus que jamais le peuple, compose en grande partie d'étrangers venus de tous les coins de l'univers, d'esclaves affranchis de la veille, sachant à peine parler latin, n'ayant rien de romain, pas même la langue. Mais les nobles avaient beau montrer les images de leurs ancêtres et les bustes de cire qui décoraient leurs portiques, on leur demandait non ce qu'avaient été leurs pères, mais ce qu'ils étaient eux-mêmes; on opposait à leur vie stérile Tactivilé industrieuse des classes populaires. On surprend dans Juvénal un de ces colloques entre l'orgueil des nobles devenus inutiles à l'État, et l'insolence nouvelle des plébéiens fiers de leurs services, de leurs richesses acquises par le travail, et réclamant ^non plus comme autrefois par la bouche des tribuns, mais par celles des poètes, contre ce dédain immérité : « Qu êtes-vous donc, vous autres, le dernier rebut de la populace ; aucun de vous ne pourrait seulement nommer la patrie de son père. Mais moi, je descends de Gécrops. — Vive donc le fils de Gécrops, réplique ironiquement le poëte ; cependant, c'est dans cette vile populace que tu trouveras le Romain éloquent, l'orateur capable de défendre par la parole le noble ignorant; c'est de cette vile populace que sort le jurisconsulte qui débrouille les lois et en explique les énigmes. Il est plébéien le jeune soldat qui vole aux bords de l'Euphrate; qui, dans son ardeur guerrière, se range autour des aigles qui veillent sur le Batave vaincu. Mais toi, tu n'es rien que le descendant de Cécrops et tu ne ressembles pas mal à un buste d'Hermès qui ne dit rien et ne fait rien. Tu n'as sur lui qu'un avantage : il est un homme de marbre, tu es une statue vivante, voilà toute la différence K » Bien que ces sarcasmes rappellent les violences tribunitiennes, nous