III, 119-12A
Ji2 LA SOCIÉTÉ ROMAINK.
Les religions orientalesi
Au-dessous du monde élégant et riche où les Grecs exerçaient surtout leur influence, une autre invasion d'étrangers bien plus dangereuse menaçait dans Rome, devenue cosmopolite, la morale païenne et l'antique religion. Des croyances et des superstitions nouvelles apportées par les Orientaux se répandaient dans le bas peuple et minaient sourdement les derniers fondements de l'ancienne société. Notre dessein ne peut pas être de traiter ici en quelques mots cet intéressant sujet qui touche à l'histoire de la plus grande révolution morale, et, par certains côtés, à rétablissement du christianisme. Dans les étroites limites où nous devons nous renfermer, c'est assez pour nous d'indiquer ce tableau historique en empruntant tous les traits à Juvénal et en nous plaçant encore une fois au point de vue de ses préventions et de ses haines patriotiques. Ce n'est pas que le poète soit un païen fort dévot ; il traite bien légèrement les dieux du paganisme et les croyances autrefois les plus respectées. Il ne faut pas se laisser tromper à sou apparente piété. Sans doute il dira, par exemple, que les mœurs sont perdues depuis que la religion romaine a été altérée ; il vantera la naïve piété des premiers âges, les dieux indigènes du Latium; il prouvera que la vieille probité était attachée au vieux culte, et qu'elle a disparu avec lui. Mais ce ne sont là que des regrets politiques, les plaintes du citoyen célébrant le
temps passé, des phrases de déclamateur quelquefois, et non pas une profession de foi religieuse. Au contraire s'il trouve Toccasion de se divertir aux dépens de la mythologie et des fables poétiques de la Grèce qui sont une partie importante delà religion païenne, il fera montre de son incrédulité. Lucien ne parle pas des dieux avec plus d'irrévérence. « Le bon temps pour les hommes était celui où l'Olympe n'était pas encore peuplé de tant de divinités, le temps où Junon n'était encore qu'une petite fille, Jupiter un simple particulier; où Ton ne banquetait pas encore au-dessus des nuages, où il n'y avait pas d'échanson divin, où chaque dieu dînait seul, où le ciel , moins chargé d'habitants, pesait moins sur les épaules du malheureux Atlas. C'était aussi le bon temps que celui où les enfers n'étaient pas inventés, où il n'y avait pas de Pluton, pas de supplices, ni roue, ni rocher, ni vautour; où toutes les ombres étaient heureuses pour n'être pas soumises à des tyrans infernaux '. » Juvénal fait la parodie de l'Olympe, naturellement, sans affectation d'impiété , sans audace, avec le ton leste et dégagé d'un homme qui s'adresse à des lecteurs aussi incrédules que lui. En plus d'un endroit il constate le discrédit dans lequel la Fable est tombée : « Qu'il y ait des mânes, un royaume souterrain, des grenouilles noires dans le Styx, une barque de Garon, c'est ce que ne croient plus même les enfants^. » A celte époque, l'incrédulité était devenue générale, et des grands, des philosophes, des hommes de lettres, avait passé même dans le peuple. Mais, ainsi qu'on l'a souvent remarqué dans les sociétés désabusées de leurs croyances, il se fit à Rome un sourd travail
i. XIII, 38-52.