‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 13 sur 149 · Sermon sur la Charité fraterndle · texte numérisé non relu

Sermon sur la Charité fraterndle

âO LA MORALE PRATIQUE

grands principes qui nous éclairent sur l'origine du inonde et de l'âme, illumine de haut notre intelligence sur la nature de nos devoirs.

Il importe ici de montrer à l'œuvre cette propagande active de Sénèque. On voit dans ses lettres, par maint exemple, en quelles circonstances, avec quel zèle discret il tente ces conversions philosophiques. C'est plaisir de remarquer chez le maître la condescendance judicieuse du directeur, et chez les néophytes la diversité des caractères et des dispositions morales. Ces tableaux familiers qui nous présentent les délicates entreprises de la sagesse essayant de corriger, d'encourager, d'amener au bien des âmes rebelles ou dociles, n'ont rien perdu de leur vérité ni de leur fraîcheur. On les croirait d'une main moderne, si on n'en reconnaissait la date à une certaine âpreté stoïque. Voici, par exemple, un jeune homme léger, dissipé, spirituel, qui allait voir souvent Sénèque, et qui ne vient plus chez lui que bien rarement, depuis que son sage et vieil ami a laissé voir son intention de le convertir : charmant étourdi qui résistait h. la philosophie, qui esquivait les remontrances de Sénèque en se moquant de lui-même, ou lui fermait la bouche en rappelant la chronique scandaleuse des philosophes : « Oui, parlez-en de vos sages, disait-il, on connaît leurs belles histoires; un tel a été surpris en adultère; cet autre n'est qu'un pilier de taverne; tel autre encore fait profession d'austérité dans le palais des princes. » Cet aimable sceptique, railleur obstiné, avait réponse à toui, prévenait les objections, faisait parade de sa fâcheuse érudition, et semblait même ne pas éparf^ner les allusions à la vie équivoque de Sénèque vivant à la cour de Néron. Sénèque, voyant que le moment n'est pas encore venu de le ramener à de graves pensées, le laisse dire, sourit à sa pélaîance juvénile, et, pour ne

pas oomprometireson autorité, attend une plus favorable occasion. Il ne désespère pas de ce jeune homme, qui se montre si rétil à ses exhortations. « Qu'il cherche à me faire rire, je finirai par le faire pleurer *, » s'écrie le maître avec l'accent d'un docteur qui veut convertir un pécheur et lui arracher des larmes de repentir. Il paraît, du reste, qu'il ne réussit que trop à le rendre stoïcien, puisque plus tard ce malheureux Marcellinus, attaqué d'une maladie incurable, se laisse mourir de faim sur une exhortation d'un stoïcien distingué qui l'engage à se délivrer de la vie.

Voilà maintenant un autre jeune homme d'un caractère tout opposé, sérieux et grave, un ami de Lucilius, qui pour travailler à sa perfection morale s'est démis de ses charges, renonçant ainsi à un bel avenir. Le monde, qui ne comprend rien à ces renversements subits de la conscience, l'accuse de paresse, lui reproche de perdre son temps à des occupations stériles, et le traite de mélancolique : « Qu'il laisse dire le monde, écrit Sénèque, qu'il entre plus avant dans l'étude de la sagesse, pour assurer son bonheur. D'ailleurs, il n'est plus libre de reculer, et ce serait une honte pour lui de ne pas répondre aux belles espérances qu'il a données. » C'est ainsi que Sénèque envoie à Lucilius un programme de sermon dont il puisse faire usage dans l'occasion pour encourager son ami et conserver à la philosophie une précieuse conquête ^.

Dans une autre de ses lettres, il apprend à Lucilius la manière dont il entreprend de ramener au bien deux de leurs amis. (Vest avec un soin minutieux et délicat qu'il modifie ses leçons selon l'âge et le caractère de ses néo-

1. Moveat ille mihi risuin : ego fortasse illi lacrymas movebo. Lettre XXIX. — Voy. Lettre LXXVII.

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