‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 144 sur 149 · Icaroménippe · texte numérisé non relu

Icaroménippe

les suivre surtout dans l'iotérieur des maisons où ils vont porter leur importune et redoutable sagesse. Ils entrent dans une salle de festin, où ils ont flairé un hon repas plus encore que le vice, ils apostrophent l'amphitryon, lui reprochent d'avoir une maîtresse et le sermonnent sur son luxe et son intempérance. On finit par les apaiser, on les fait asseoir à la table, et bientôt ils trouvent qu'on ne leur rend pas assez d'honneurs, se plaignent de n'être pas assez bien servis, dissertent tant bien que mal au milieu des pots, ou courbés sur leur assiette avec la plus austère attention, « ils ont l'air d'y chercher la vertu. » Selon l'occasion, flatteurs éhontés ou censeurs insolents, si l'adulation n'est pas bien payée, ils ont recours aux injures. Sachant qu'on leur donnera, par égard pour leur habit, ou pour échapper à leur mauvaise langue, ils spéculent sur la sottise et la peur, et, dans leurs fréquentes visites, lèvent des tributs. Les plus cyniques cachent des morceaux de viande dans leur besace, ceux qui se respectent attendentqu'on leur offre de l'argent et des cadeaux. Gela s'appelle, dans leur argot : tondre les moutons. Enfin, quand ils ont amassé bien des oboles et des drachmes, un beau jour, Us achètent des vêtements moelleux, de beaux esclaves, des maisons, et, jetant sur les grands chemins leur misérable manteau, ils disent, avec un soupir de satisfaction, un long adieu au tonneau de Diogène. Quelque exagération que l'on suppose dans ces peintures satiriques, et mille autres pareilles de Lucien, on voit que la morale n'était plus, comme autrefois, une science, mais une routine vulgaire et une application de la rhétorique. Comme il arrive toujours, la philosophie elle-même fut rendue responsable de ces hontes. A force de mépriser les disciples, on fut naturellement porté à ne plus respecter les maîtres illustres de l'antiquité. Toute sagesse doc-

trinale, les systèmes, le génie, la bonne foi, la vertu de leurs inventeurs devinrent le jouet d'un scepticisme moqueur. Ces belles et fortes doctrines, autrefois propagées, avec une grâce et une discrétion toute patricienne, par les Platon, les Gicéron, les Sénèque, ou avec la puissante originalité des Zenon et des Antîsthène, furent méconnues et conspuées par les esprits délicats tels que Lucien, quand on les vit colportées par d'ignobles et avides trafiquants et célébrées avec toutes les impudeurs d'une déclamation triviale.

La chute des études spéculatives, qui avait rabaissé la philosophie en la mettant à la portée de tout le monde, eut encore pour effet de la livrer h une autre espèce de charlatans plus dangereux. Quand on n'eut plus de principes certains, ni foi religieuse, ni convictions raisonnées, on tomba dans une sorte de mysticisme grossier ; on crut à la magie, aux enchantements divinatoires, à la sorcellerie et à d'autres pratiques nouvelles, absurdes, mystérieuses, empruntées à l'Orient. La philosophie, à son tour, eut ses superstitions. Alors parurent des visionnaires, des imposteurs, des gymnosophistes, des prophètes, des faiseurs de miracles, tels qu'Apollonius de Tyane, par exemple, qui étonnèrent le monde, ou par leur prodigieuse austérité, la sainteté affectée de leur vie ou leur prétendu pouvoir surnaturel. Le plus fameux de ces charlatans, qui a effacé tous les autres, sinon par sa gloire, du moins par la bizarrerie de sa mort, fut Pérégrinus, un aventurier qui, après avoir couru tous les pays, après avoir embrassé le christianisme, revint h la philosophie cynique et promena longtemps en Italie sa fohe, son orgueil et sa bassesse. Il allait par les rues sans vêtement, se barbouillait le visage de boue, se rasait la moitié de la tête, et, dans les places publiques, se donnait le fouet à lui-même ou se

faisait fustiger par les autres. Son audace, les injures qu'il lançait à tout le monde, même à l'empereur, le firent partout chasser, mais lui attirèrent l'estime et l'admiration du peuple. Tour à tour exalté par les uns, menacé d être lapidé par les autres, il résolut de frapper les imaginations par une extravagance qu'on n'avait jamais vue, et fit courir le bruit qu'il monterait sur un Lûcher aux jeux Olympiques et qu'il se brûlerait, comme Hercule, aux yeux de toute la Grèce assemblée. Lucien fut témoin de cette mort étrange, et nous en a fait le récit. La foule était immense pour assister à un spectacle si extraordinaire; on blâmait, on approuvait le dessein de Pérégrinus, quand il parut, suivi de ses disciples et d'une multitude considérable. Il fit lui-même son oraison funèbre, raconta sa vie, longuement, en homme qui craint d'arriver trop vite à la péroraison. Quel vivant tableau que celui de cette assemblée agitée de mouvements divers, attendrie, curieuse ; ceux-ci touchés jusqu'aux larmes, ceux-là craignant de manquer un spectacle qu'ils attendaient sur place depuis plusieurs jours. «Les plus niais de l'assistance se mettent à larmoyer et à lui crier : « Conservez-vous pour les Grecs 1 » Mais d'autres, plus fermes, lui crient : « Ne vous démentez ce pas. » Ces mots ne troublèrent pas peu le vieillard; il espérait que tout le monde le retiendrait, qu'on ne le laisserait pas se jeter dans le feu, qu'on le forcerait à rester en vie. Mais ce cri imprévu : « Ne vous démentez pas, >» lui donne un coup, ajoute à la pâleur de son teint déjà cadavéreux, le fait trembler, ma foi, et arrête net sa harangue*. » Cependant il fallait tenir sa promesse; au lever de la lune, qui devait servir de décor à la pièce, il s'avance dans son costume ordinaire, portant un flam-

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