‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 143 sur 149 · V Assemblée des Dieux · texte numérisé non relu

V Assemblée des Dieux

tion de la loi. Ces citations tronquées, tout en nous dérobant les détails les plus piquants de la satire, nous permettent cependant de juger l'état religieux du monde païen. La fable, décriée par la philosophie, prenait plus d'empire en se transformant. De nouveaux noms, de nouvelles images, des symboles inconnus, venaient rajeunir le paganisme, et par la bizarrerie de leurs mystères, attiraient à la fois la superstition stupide de la foule et la curiosité raffinée des érudits et des philosophes.

On se ferait une fausse idée de Lucien, si on se le figurait comme un incrédule qui se contente de relever les puérilités du culte et les scandales de l'histoire divine. Les traits du satirique ont souvent plus de portée, et, après avoir traversé la mythologie, vont frapper le fond plus solide de la philosophie. Il faut distinguer ici deux espèces de pamphlets. Les uns, les Dialogues des Dieux, par exemple , nous initient gaiement à la vie domestique des habitants de l'Olympe et nous font assister, en témoins indiscrets, à leurs entretiens intimes; agréable persiflage, où l'ironie ne manque pas de réserve, parce que la nature du sujet et la vérité poétique exigent que l'auteur prête à ses personnages un langage vraisemblable, conforme à la tradition , et le retiennent ainsi dans de certaines limites fixées par le bon goût. Les autres sont des dialogues fantastiques tels que VIcaroménippe, Timon le Misanthrope, etc., qui ne représentent que des scènes imaginaires, et dont les acteurs sont entièrement entre les mains de Lucien. Dans ces vives satires, pures créations du caprice, où il n'est plus gêné par les textes précis de la fable, il peut être à la fois plus hardi, plus violent et plus bouffon. Sous le nom et le masque de quelque philosophe libre penseur et intrépide bavard, il joue lui-même un

rôle dans la comédie. Il n*a rien à ménager, rien à craindre sous les haillons de Diogène. Au contraire, la vraisemblance lui donne le droit et lui fait même un devoir d'être effronté et insolent. A l'abri de cette fiction, il jugera sans scrupule comme sans péril le ciel et la terre. 11 n'attaque plus seulement les dieux du paganisme, mais toutes les croyances religieuses, et confond dans le même mépris les légendes fabuleuses et la science théo<logique des philosophes. Un de ses plus grands divertissements consiste à montrer la folie de ceux qui croient à l'intervention des dieux dans les affaires humaines. Ménippe, qui voulait savoir à quoi s'en tenir sur le gouvernement divin du monde, a consulté tous les philosophes, qui ne lui ont rien appris de certain. Il prend le bon parti et se glisse, il serait long de dire comment, dans l'Olympe, où il voit Jupiter dans l'exercice de ses sublimes fonctions. Le souverain de l'univers est, ce jour-là, de mauvaise humeur, parce que les hommes paraissent l'oublier, que les divinités de l'Egypte menacent son culte, et qu'on ne parle pas plus de lui que d'un trépassé. Cependant, il veut bien s'occuper un peu des affaires terrestres et prêter l'oreille aux vœux des mortels. L'un lui demande un royaume, l'autre le gain d'un procès, celui-ci la mort de son frère, celui-là de sa femme. Bientôt il laisse là les hommes et s'avise de régler un instant le monde physique. Il envoie négligemment et sans beaucoup de réflexion la bise souffler en Lydie, soulève une tempête sur l'Adriatique, fait tomber dix mille boisseaux de grêle en Gappadoce, et tout cela exécuté avec une majestueuse insouciance, il se dirige vers la salle du festin : « C'était l'heure du souper. » Pour qui a vu tous les détails de cette satire, il est évident qus Lucien a voulu peindre, non pas le Jupiter de la fable, mais la

Providence divine, telle que se la figurent les philosophes aussi bien que les poètes. Dans ce ]"assage et dans beaucoup d'autres semblables, on voit qu'il n'est pas même déiste. A-t-il voulu insinuer, comme on le prétend quelquefois, le fatalisme d'Épicure? Il est difficile de l'affirmer. Il nous paraît inutile, d'ailleurs, de rechercher curieusement à quelle secte il appartient. Car les grands railleurs ne se mettent pas en peine d'avoir une doctrine ; ils se gardent bien de s'enchaîner à un système. Il est dans leur goût, aussi bien que dans leur rôle, de fronder l'erreur et non point d'apporter la vérité. Quand même ils ne seraient pas sans cesse entraînés par la mobilité de leur humeur, un instinct secret les avertirait que, pour railler commodément et sans danger les principes d'autrui, il ne faut pas en avoir soi-même, qu'on est ainsi plus léger, moins vulnérable, et pour ainsi dire, hors de prise, et que la plus sûre manière de faire la guerre est de n'avoir rien à défendre.

Si l'on veut savoir au juste ce qu'étaient devenus les dieux, comment on les traitait, jusqu'où allait l'insolence de l'incrédulité, il faut entendre les paroles que Lucien met dans la bouche de Timon le Misanthrope. On ne peut pas imaginer une profession d'impiété plus claire et plus complète : « 0 Jupiter, protecteur des amis, des hôtes, des compagnons, du foyer, dieu des éclairs, des serments, assembleur de nuages, maître du tonnerre, ou sous quelque autre nom que t'invoque l'enthousiasme insensé des poètes, surtout quand ils sont embarrassés pour la mesure des vers ; car alors tous ces noms sont commodes pour soutenir les chutes et remplir les vides du rhythme ; qu'est devenu le fracas de tes éclairs, le mugissement de ton tonnerre, la flamme blanche et terrible de la foudre? Tout cela.

on n'en peut plus douter, n'est que bagatelle, fumée poétique, vain tapage de mots. Ton arme si vantée, qui frappe de loin, toujours sous ta main, elle s'est éteinte, on ne sait comment, elle s'est refroidie et n'a pas gardé la moindre étincelle de colère contre les méchants. A l'homme sur le point de se parjurer, la mèche d'une lampe de la veille ferait plus de peur que la flamme de cette foudre irrésistible. Il semble que tu ne lances qu'un vieux tison dont ni le feu, ni la fumée ne sont à craindre et dont l'unique effet est de vous couvrir de suie.... Avant peu tu ne seras plus, ô le plus grand des dieux, qu'un Saturne dépossédé, dépouillé de tous ces honneurs ^ » Jupiter finit par ouvrir l'oreille et devine aussitôt d'où lui viennent ces injures : « Quel est cet insolent bavard, dit-il, c'est sans doute un philosophe. » C'était, en effet, la philosophie qui prononçait en riant l'oraison funèbre du paganisme. Il ne faut pas y voir les blasphèmes vulgaires d'un boufî'on sacrilège, d'un cynique perdu dans la foule, ignoble disciple de Diogène, accroupi dans un carrefour, et dont les passants méprisaient les aboiements. L'auteur est le plus bel esprit de l'époque, l'écrivain le plus renommé, un homme parvenu à la gloire, à la fortune, aux honneurs, un haut fonctionnaire que l'empereur a investi de sa confiance, et qui administre une des plus importantes provinces de l'empire. En proférant de pareilles impiétés, il fallait être certain d'avoir pour complices la société élégante, les lettrés, les philosophes, le monde officiel. Ce qui rend encore ces plaisanteries plus redoutables, c'est que Lucien n'est pas un esprit follement aventureux, qui profane au hasard et à l'étourdie les choses sacrées. Il sait donner de

1, Timon ou le MùanlUro^ e, 1,

Tautorité à son irréligion. Sa science profonde de la mythologie, ses nombreux et longs voyages, qui lui ont permis de voir par ses yeux dans les pays les plus divers, toutes les honteuses pratiques du paganisme, Fétude qu'il a faite de tous les systèmes philosophiques, tant de connaissances précises lui permettent de frapper juste et de donner à ses coups cette sûreté qui les rend mortels. Si la forme de ses ouvrages est légère, piquante et faite pour allécher les imaginations frivoles, le fond est assez solide pour servir d'aliment à la réflexion des plus graves esprits et des honnêtes gens. Car Lucien fait assez voir que ses intentions sont sérieuses, son but élevé, qu'il a un dessein moral qui est de tirer les hommes de leur ignorance et de leur imbécilité. Quelquefois il laisse échapper des paroles qui renferment encore plus d'indignation que de sarcasme, et qui prouvent que ce rieur obstiné assistait, non sans tristesse, au spectacle de la comédie humaine. Tant de superstitions, s'écrie-t-il quelque part, demandent un Heraclite et un Démocrite, l'un pour en pleurer, l'autre pour en rire. Voilà le véritable Lucien : un Heraclite pour la pensée, un Démocrite pour l'expression.

Bien que Lucien soit un grand moraliste à la façon de Théophraste et de la Bruyère , nous négligeons à dessein, dans cette étude rapide, la peinture générale des fohes humaines, des vices et des travers qui sont de tous les pays et de tous les temps. Nous voulons voir surtout quel était, à cette époque, l'état des esprits, des

opinioDS, des croyances, des doctrines. Cependant il faut dire au moins quelques mots de son œuvre la plus populaire, les Dialogues des Morts. Lucien est l'inventeur de cette forme littéraire que les modernes lui ont si souvent empruntée. C'était une heureuse idée, qui devait paraître bien piquante quand elle était neuve, et qui permettait au moraliste de parler avec la plus entière liberté, et de mettre en lumière la vanité de nos préjugés terrestres en faisant converser ensemble, sur les affaires de ce monde, des personnages qui n'avaient plus d'intérêt à mentir. Ces dialogues de Lucien ne ressemblent pas entièrement à ceux de Fénelon et de Fontenelle qui les ont pris pour modèles. Les modernes se servent ordinairement de ces fictions pour mettre en présence des caractères historiques appartenant à des siècles, à des pays différents, et rapprochent a'nsiles hommes célèbres de tous les âges pour les faire disserter sur la politique, sur la guerre, sur les arts, curieuses conversations où les plus grands esprits se jugent les uns les autres. Chez nous, les dialogues des morts sont presque toujours destinés à éclairer l'histoire; dans Lucien, ils sont au service de la morale. Dans les enfers, le philosophe rencontre le roi, le riche est coudoyé par le pauvre, et comme ils sont tous détrompés de leurs erreurs, que les rangs sont effacés, et que, dans le royaume de Pluton règne la plus parfaite égalité, nous entendons porter sur la vie humaine des jugements véritables, où il n'entre aucun de ces préjugés qui tiennent dans le monde à la différence des fortunes et des conditions. Dans son premier dialogue, Lucien nous révèle ses intentions et montre assez clairement le but de son ouvrage. Diogène donne ses commissions à PoUux, qui, selon la fable, remontait tous les deux jours sur la terre. Qu'il dise à

Ménippe le Cynique de venir dans les enfers, où il pourra rire tout à son aise, mieux que là-haut, où l'on ne sait pas bien de quoi il faut se moquer. Ce sera plaisir pour lui de voir les riches, les satrapes, les rois humiliés et confondus dans la foule. Qu'il dise, en passant, aux philosophes de renoncer à leurs vaines disputes sur les choses qu'ils n'entendent pas; aux riches, qu^ils ne pourront pas emporter leur or si péniblement amassé, et qu'ils devront descendre là-bas avec une seule obole pour payer leur passage : « Mais aux pauvres, dont le nombre est grand, dis-leur de ne plus pleurer, de ne plus gémir : apprends-leur qu'ici règne l'égalité. » Voilà le programme et l'annonce de celte satire, qui est plus mordante que variée. Yanité des grandeurs, des richesses, de la beauté, de la philosophie, tel est l'éternel sujet de ces dialogues, que la vive imagination de l'auteur ne laisse pas devenir monotones. On y voit Grésus et Sardanapale se lamenter en regrettant leurs trésors et leurs délices pendant que Ménippe, qui n'a jamais possédé que sa besace et son bâton, les taquine et les poursuit de ses railleries. Philippe, roi de Macédoine, est assis dans un coin et raccommode de vieux souliers, et Darius, Xerxès et les despotes de l'Orient mendient dans les carrefours. Socrate lui-même n'est pas épargné. Le gardien du Styx, Cerbère, prétend que ce sage, qui à sa mort a montré tant de fermeté, n'est pas descendu dans les enfers avec autant de courage qu'on le suppose. Il pleurait comme un enfant; seulement, quand il vit que la mort était inévitable, il se donna des airs courageux pour se faire admirer des spectateurs : « En général, j'en pourrai dire autant de tous les gens de cette espèce; tant qu'ils ne sont qu'à l'entrée des enfers, ils font les braves, les héros ; une fois entrés, on sait à quoi s'en tenir. * Li:cien

cherche moins à mettre en doute la constance de Socrate qu'à railler la jactance des philosophes contemporains, qui prêchaient le mépris de la mort et se faisaient honneur d'une intrépidité stoïque qu'ils n'avaient pas. On peut trouver que la morale contenue dans ces dialogues est bien commune. Nous sommes accoutumés à entendre ces leçons sur le néant des grandeurs, des plaisirs, des vertus apparentes ; nos moralistes et nos orateurs sacrés proclament ces vérités avec une autorité plus haute, et y ajoutent des enseignements plus efficaces et plus purs sur la rémunération et la justice divines. Mais au temps de Lucien, ces fictions cruelles, où la faiblesse de l'homme, ses erreurs, ses passions sont jugées avec une brutale franchise, ne manquaient pas d'à-propos ni de portée. C'était une protestation contre le luxe insolent des grands, une consolation pour les pauvres et les opprimés. A une époque où la richesse était l'objet d'une sorte d'idolâtrie, où la mode des apothéoses et les excès de l'adulation plaçaient les hommes à une si grande distance les uns des autres, ce n'était pas un lieu commun sans mérite et sans intérêt de montrer dans les enfers une espèce de république égalitaire, où il n'y a plus d'autres malheureux que les lâches qui tiennent à la vie et regrettent encore leur injuste félicité.

Lucien n'aime pas plus les philosophes que les dieux ; il leur fait la guerre avec non moins de persistance et plus d'emportement. Les courageux pamphlets, où il bravait la fureur de toutes les sectes, nous présentent des scènes de mœurs qui nous permettent de voir ce qu'était devenu l'enseignement moral dans ce siècle de décadence et de confusion. La philosophie ne pouvait plus être respectée par les honnêtes gens et les bons esprits, comme aux beaux temps de la Grèce et de Rome.

Elle était déchue dans l'opinion depuis que les sophistes en avaient fait une profession et un art mercenaire. En voulant devenir, de jour en jour, plus populaire et pratique, elle avait renoncé aux hautes études spéculatives qui seules peuvent lui donner de la vigueur et de la solidité, et qui ont encore cet autre avantage de la rendre inabordable à tous ceux qui ne se sentent ni talent ni vocation. Mais, dès qu'elle ne fut plus une science difficile, qu'elle se contenta de répandre des préceptes connus et de faire des exhortations morales, elle devint trop accessible à tout le monde pour que le premier venu ne fût pas tenté d'enseigner ce qu'il n'avait pas besoin d'apprendre. C'était, d'ailleurs, un bon métier qui, sans exiger un long apprentissage, rapportait souvent de l'honneur et toujours de l'argent. Jugez si les sages se multiplièrent. Gomme la mode voulait que les riches et les grands eussent à leur solde, et pour ainsi dire dans leur domesticité, un de ces orateurs qui savaient traiter les banalités de la morale, une foule de gens sans aveu, doués de quelque faconde, devinrent philosophes pour trouver accès dans les maisons opulentes. Des parasites, des flatteurs, d'habiles hypocri'es, s'affublèrent d'un costume dont la simplicité sordide et quelquefois l'indécence semblaient annoncer la pauvreté volontaire et le noble dédain de tous les préjugés : a II est une espèce d'hommes qui depuis peu monte, comme une écume, à la surface de la société, engeance paresseuse, querelleuse, glorieuse, irascible, extravagante, gonflée d'orgueil et d'insolence et, comme dit Homère, a de la terre mutile fardeau. » Ces gens-là, partagés en troupes, après avoir imaginé divers dédales de raisonnements, se sont appelés stoïciens, académiciens, épicuriens, péripatéticiens.... Sous le nom respectable de la vertu dont ils se sont affublés, le sourcil haut la

barbe longue, ils s'en vont couvrant leurs mœurs infâmes sous un dehors plâtré, semblables à ces acteurs de tragédie auxquels il suffit d'ôter leur masque et leur robe brodée d'or pour n'avoir plus devant soi qu'un pauvre hère qui se loue sept drachmes pour la représentation.... En présence de leurs disciples, ils exaltent la constance et la tempérance, ils mettent sous leurs pieds richesses et plaisirs, mais, une fois seuls et sans témoins, qui pourrait dire jusqu'où va leur gourmandise, leur lubricité, leur empressement à lécher la crasse des oboles*. » Si nous en croyons Lucien, on était bientôt en état d'exercer ce métier lucratif. Quelques formules d'école plus ou moins bien apprises, voila pour l'instruction. Quant à l'appareil nécessaire pour parler avec autorité, ce n'était pas non plus une grande dépense de se procurer un manteau troué, une besace, un bâton, de laisser croître ses cheveux, sa barbe, ses ongles. Des maçons, des cordonniers, des ouvriers sans salaire, alléchés par le profit, deviennent philosophes, après avoir pris soin de se noircir la peau au soleil, « pour prendre la teinture de la vertu. » Les promenades publiques sont remplies de ces savants, portant des livres sous le bras gauche, marchant en troupe, et dont les phalanges vont à la rencontre les unes des autres pour disputer sur des mots. Dans les rues, dans les carrefours, ces sages discutent et s'injurient, tandis que le peuple grec, toujours avide de bruit et de spectacle, accourt de tous côtés, pour admirer à la fois leur parole facile et leur impudence. Il faut voir, dans Lucien, ces rudes jouteurs, la face rougie par la violence des efforts et le désir déparier, le cou gonflé, les veines saillantes, essuyant, du creux de leur main, la sueur qui les inonde; il faut

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