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ladies morales ae cette époque, unique dans l'histoire. Mais, sans aller plus loin, l'esprit de Lucien lui-même et le caractère de ses ouvrages, ne montrent-ils pas assez la déchéance des études philosophiques et le mal qui en résulte? Si, en recueillant ses opinions, on cherchait à lui composer une doctrine, on verrait à quoi se réduisaient alors les croyances des hommes les plus distint,'ués par la science et le talent. Non-seulement il rejette les dieux du paganisme, mais encore il n'admet pas l'existence d'un Dieu quelconque. Il ne connaît pas même ces vagues aspirations vers une divinité inconnue, incompréhensible, qu'on rencontre çà et là dans quelques rares philosophes du temps, et surtout chez des stoïciens, tels qu'Epictète et Marc-Aurèle. Athée dans toute la force du terme, il ne se met pas en peine de faire croire qu'il ne l'est pas. C'est tout au plus s'il semble quelquefois reconnaître la puissance d'un destin aveugle, dont les hommes sont les esclaves et les victimes. La liberté humaine n'est qu'une illusion ; tandis que nous nous croyons les maîtres de nos actions, nous sommes poussés à notre insu par une nécessité fatale. La vie est une comédie qui se joue sur le théâtre du monde, et dont la fortune est le directeur; l'un remplit le rôle d'un roi, l'autre d'un valet, et souvent les acteurs changent de costume, et après avoir représenté le grand personnage de la pièce, finissent par devenir des comparses. Ce qu'on raconte des enfers n'est pour lui qu'un conte d'enfant; il n'y a pas de vie future. Malgré certaines réserves qui sont accordées à la bienséance littéraire, et qui marquent simplement les scrupules d'un homme d'esprit, il ne témoigne pas plus de respecta la philosophie elle-même qu'aux philosophes. Elle n'est pour lui qu'un art futile, qui sert à tisser des toiles d'araignée. Les disputes sont au moins inutiles, quand
elles ne sont pas ineptes. Ou Lucien n'a point de doctrine ou il cache la sienne, faisant gloire de n'en point avoir. Son scepticisme de bel esprit et d'artiste n'a rien de systématique. Ge n*est point par la dialectique et le raisonnement qu'il est arrivé à douter de toutes choses. Car lorsqu'il passe en revue toutes les sectes, il se moque de Pyrrhon, et, comme Molière, il lui prouve avec le bâton que la douleur est une réalité. Le scepticisme de Lucien n'a donc rien de doctrinal, et n'est que l'expression d'une humeur moqueuse, de l'indifférence, de la désillusion et du sens commun. Les seules vérités qu'il proclame sont de celles que l'expérience fournit, qui ne demandent pas d'examen, qui ne reposent pas sur des principes scientifiques, et que le monde élégant adopte sans savoir d'où elles viennent. La religion est un amas de fables, la métaphysique la science des chimères, et la morale est l'art de vivre en galant homme et d'échapper aux soucis, aux passions, au ridicule.
Pendant que la religion et la philosophie païennes, de plus en plus discréditées, présentaient le spectacle de l'anarchie et de la plus étrange confusion, le christianisme poursuivait sa marche silencieuse et commençait à paraître au grand jour. En se répandant dans toutes les provinces de l'empire, il attirait de plus en plus l'attention des moralistes et des satiriques, qui, jusque-là, l'avaient trop méprisé pour lui faire l'honneur de s'en moquer. Lucien, si curieux observateur de toutes les
folies, ne pouvait pas manquer de rencontrer et do peindre cette folie nouvelle, qui, à ses yeux, surpassait toutes les autres.
Pour apprécier les jugements que cet humoriste, plus exact qu'on ne pense, a portés sur les chréliens, et pour achever de décrire l'état de l'opinion à cette époque, qu'il nous soit permis d'esquisser en quelques traits l'histoire du christianisme naissant au point de vue païen. Il n'est pas inutile de montrer quelle idée les plus excellents esprits et la multitude se faisaient d'une doctrine dont la sublimité paraissait si bizarre et qu'on persécutait sans la comprendre.
Il n'est pas de plus triste spectacle que celui de ces persécutions sans cesse renaissantes, dont la fureur semble inexplicable. Qu'un Néron, un Domitien aient fait tant de martyrs, il n'y a point là de quoi s'étonner, puisque leurs affreux caprices n'avaient pas besoin de prétextes pour verser le sang. Qu'une foule aveugle, attachée à son culte, ait applaudi dans les amphithéâtres à la mort de pauvres esclaves, qui paraissaient aussi criminels que méprisables, on le conçoit encore, quand on connaît les mœurs de la populace romaine. Mais que des esprits d'élite, désabusés d'ailleurs de toutes les fables du paganisme, aient méconnu une si pure morale, que les gouverneurs de provinces aient recherché partout et traduit devant leur tribunal les sectateurs d'une religion inoffensive, que des empereurs cléments n'aient point fait plus d'efforts pour arrêter la poursuite juridique de tant d'innocentes victimes, on ne peut le comprendre que lorsqu'on songe aux lois de l'empire, aux préjugés du temps et aux mœurs des premiers chrétiens eux-mêmes.
On sait avec quelle facilité et quelle complaisance le paganisme ouvrait ses temples aux cultes étrangers.
Rome, surtout, donnait l'hospitalilé à tous les dieux, comme elle octroyait le droit de cité aux peuples conquis. Les nations soumises à l'empire romain pouvaient suivre leur religion en toute liberté et conserver leurs cérémonies. Le paganisme n*était point jaloux et ne devait pas être intolérant, puisqu'il n'avait point de dogmes établis. La politique seule intervenait quelquefois pour limiter cette liberté religieuse, qui pouvait compromettre la sûreté de TÉtat. Ainsi il existait à Rome une certaine loi interdisant de reconnaître aucun dieu qui ne fût approuvé par le sénat. Cette loi ne fut jamais abolie, et nous voyons les meilleurs empereurs, ceux-là mêmes qui essayent d'arrêter les persécutions, la respecter encore, puisque tout en défendant de rechercher et d'accuser les chrétiens, ils défendent aussi de les absoudre, une fois qu'on les a traduits devant la justice. C'était une arme terrible entre les mains d'un proconsul. Lorsque la multitude ameutée dénonçait les chrétiens et demandait leur mort, le magistrat condamnait sans scrupule, et donnait souvent à un abus de pouvoir toutes les apparences de la légalité.
Mais cette loi n'aurait pas été toujours invoquée, ni appliquée avec une atroce sévérité, si l'opinion ne s'érait pas soulevée contre les chrétiens. Ils furent poursuivis, non pas tant parce qu'ils paraissaient coupables, mais parce qu'ils étaient odieux. Sans connaître ni leur doctrine, ni leurs mœurs, on les délestait comme une troupe imbécile et malfaisante. Les plus illustres écrivains, Tacite, Suétone, Pline le Jeune, Lucien, se font les échos de cette réprobation universelle, et nous verrons tout à l'heure qu'en plaignant quelquefois leurs malheurs, ils ne leur témoignent qu'une sympathie injurieuse. Qui ne connaît ce beau récit de Tacite peignant la première persécution ordonnée par Néron, où les
chrétiens sont couverts de peaux de bêtes pour être déchirés par les chiens, enduits de résine pour brûler comme des flambeaux? L'historien est ému en racontant cette lamentable histoire ; mais tout en prenant parti pour des malheureux qu'on insulte en les faisant mourir, il reconnaît que ce sont de grands coupables, il les accuse de tous les crimes sans rien spécifier, et les regarde enfin comme des ennemis du genre humain. S'il blâme Néron, ce n'est pas de les avoir livrés au supplice, mais d'avoir ajouté à un châtiment mérité les raffinements de son ingénieuse barbarie, et changé en jeu cruel, en fantaisie d'artiste sanguinaire, un acte de justice. Quand on songe que Tacite écrivait au commencement du deuxième siècle, plus de quarante ans après cet horrible événement, qu'il a eu le temps de recueillir toutes les informations, quand on voit que, malgré son exactitude et son équité ordinaires, il se fait une si fausse idée du christianisme, on peut se figurer quels devaient être les sentiments de la foule ignorante, puisqu'un si noble esprit, si curieux, si bien informé, et qui fut toujours l'éloquent apologiste de toutes les victimes impériales, ne trouve, en parlant des chrétiens, que des paroles de mépris et d'horreur. Suétone va plus loin encore que Tacite, et, en rapportant l'histoire de ces cruautés, il en fait honneur à Néron et les met au nombre de ses actions méritoires. Tous deux s'imagmaient que le christianisme n'était qu'une superstition infâme, mêlée de magie et de maléfices. On continuait à confondre les chrétiens avec les juifs, et, comme ceux-ci, de tout temps détestés à Rome, étaient devenus plus odieux par l'incroyable obstination qu'ils avaient montrée dans la défense de Jérusalem, le patriotisme romain se soulevait contre eux et rendait la haine plus implacable. Après la deuxième persécution, qui eut lieu sous Domitien, les
chréliens trouvèrent quelque justice et même quelque protection auprès de ses successeurs. Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, sans les défendre toujours avec assez d'énergie, donnèrent aux gouverneurs des provinces des instructions plus clémentes, qui prouvent que la haine inspirée par le christianisme n'était plus si aveugle, et que les chrétiens étaient devenus assez nombreux pour mériter des ménagements. Cependant le peuple les poursuivait toujours, les dénonçait aux proconsuls, et les martyrs se multiplièrent, surtout dans les provinces les plus éloignées de l'empire, où les ordres du souverain étaient moins bien exécutés qu'à Rome. Ou peut voir dans les lettres de Pline à Trajan quel était alors l'embarras d'un magistrat dans cette question délicate de la liberté de conscience. Pline est le modèle de l'honnête païen, un esprit modéré, aimant la justice et craignant de l'appliquer ou avec trop de mollesse ou avec trop de rigueur. Gouverneur de la Bilhynie, il écrit à l'empereur pour lui demander ses ordres et lui exposer ses propres scrupules. Il ne sait comment il faut juger les chrétiens, ni sur quoi tombe l'information, ni quel doit être le châtiment. Est-ce le nom qu'on punit en eux, sont- ce les crimes attachés à ce nom? Cependant, dans ces informations judiciaires, il apprenait à mieux connaître le christianisme. En interrogeant les accusés qui, par faiblesse ou par repentir, avaient renié leur religion, il voyait que cette superstition nouvelle n'était pas si dangereuse. Ceux qui abjuraient lui disaient que toute leur erreur avait consisté à s'assembler pour chanter les louanges du Christ, comme s'il avait été Dieu, qu'ils s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne pas commettre de vol et d'adultère. Pline est d'avis d'employer la clémence, dont il a déjà lui-même constaté les bons effets. Avec une satisfaction naïve et cette douce
vanité qui est le trait de son caractère, il nous apprend que, depuis son administration, les temples sont plus fréquentés, que les sacrifices naguère négligés recommencent, et que le commerce de victimes est en bonne voie de prospérité. Cette lettre, qui fait honneur aux lumières et à la modération de Pline, est en même temps une apologie involontaire du christianisme. Auxyeux de ce magistrat assez clairvoyant, les chrétiens ne sont plus une secte impie, détestable, une peste publique, comme les appelaient Tacite et Suétone, mais des égarés qu'on peut ramener, si l'on fait grâce au repentir. Les deux historiens les calomniaient, parce que, n'ayant pas eu l'occasion de les connaître, ils se faisaient les organes des préjugés populaires. Le gouverneur d'une province, à qui ses fonctions permettaient d'être mieux informé, leur rend plus de justice, adoucit la loi en leur faveur, et semble même plaider leur cause.
Après avoir relevé les jugements que les esprits les plus distingués et les plus graves portaient sur le christianisme ; après avoir constaté la profonde ignorance des uns, la pitié discrète des autres, nous nous hâtons de consulter Lucien, qui nous présente une face nouvelle de l'opinion à cette époque. La lumière se fait de plus en plus, et, quoi qu'on en ait dit, le satirique ne connaît pas trop mal les chrétiens. On ne peut pas le soupçonner de leur être favorable, il les raille, au contraire, avec beaucoup de bonne humeur et d'indifférence; mais comme il rit de ce qu'il ne comprend pas, il arrive que ses moqueries tournent à la gloire de la religion nouvelle, et qu'à son insu, et sans le vouloir, il lui rend le plus précieux hommage, celui d'un ennemi dont les injures se changent en éloges. Le charlatan Pérégrinus, on se le rappelle, avait un moment embrassé le christianisme, et par ses manières de prophète et d'inspiré
avait abusé ses frères, comme il trompaitlesphilosophes. Lucien raconte avec quelle sollicitude, à ses yeux ridicules, ces sectaires adoucirent la captivité de ce malheureux : a Quand il fut dans les fers, les chrétiens, faisant de son aventure une calamité publique, mirent tout en œuvre pour le délivrer. Mais la chose n'étant pas possible, ils lui prêtèrent du moins secours avec le zèle le plus ardent et le plus infatigable. Dès le point du jour on voyait déjà devant la prison une foule de vieilles femmes, de veuves et d'orphelins. Les chefs de la secte avaient même trouvé moyen de passer la nuit avec lui en corrompant les geôliers; ils se faisaient apporter toutes sortes de mets, ils se livraient à leurs saints entretiens, et le grand Pérégrinus (on le nommait encore ainsi) était appelé par eux le nouveau Socrate. Môme de plusieurs villes d'Asie vinrent des députés envoyés par les chrétiens pour assister notre homme, pour lui servir d'avocats ou de consolateurs. Ils font voir en effet une diligence incroyable quand il s'agit des intérêts de la communauté. En un mot, rien ne leur coûte. Aussi Pérégrinus, sous le prétexte de sa prison, vit-il arriver l'argentde toutes parts, et se fit-il un assez gros revenu^» Lucien croit esquisser un tableau plaisant, et il fait une admirable peinture des mœurs chrétiennes. Si l'on ferme les yeux sur les intentions malignes de l'auteur, que peut-on demander de plus exact et qui donne une plus juste idée de la primitive charité? Il n'est pas moins bien renseigné sur la doctriiie que sur les mœurs du christianisme : « Ces malheureux, dit-il, se figurent qu'ils sont immortels et qu'ils vivront éternellement- De là vient qu'ils méprisent la mort et se livrent volontairement au supplice. Leur premier législateur leur a fait