‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 148 sur 149 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

prompts à réprimer le crime, ils pouvaient être moins sévères pour la démence.

Ainsi, grâce à Lucien, nous connaissons l'état de la société antique au deuxième siècle de l'ère chrétienne. Le paganisme, envahi de tous côtés, est transformé par des superstitions étrangères, déshonoré par des pratiques occultes et surtout miné, ici par l'incrédulité, là par la religion nouvelle. Il a perdu son autorité, et jusqu'à son prestige poétique. Le peuple demeure attaché à son culte, par habitude, par grossièreté brutale. Mais les beaux esprits, les hommes cultivés ne se donnent plus la peine de déguiser leur impiété et leur athéisme. La philosophie elle-même est avihe depuis que, renonçant aux fortes spéculations, elle se borne à répéter ce qu'elle ne comprend plus. Les sectes se sont mêlées et confondues, ne savent plus au juste quels sont leurs principes, et ne se distinguent entre elles que parle costume et la bizarrerie de leur appareil théâtral. Un nombre infini de déclamateurs parasites ont pris le manteau de philosophes, s'asseoient à la table des grands, promènent dans les rues leur vanité importune, et proclament à tout venant les préceptes usés de leur sagesse vénale. L'enseignement de la morale, autrefois sacré, est devenu un métier de bas étage, livré à l'ignorance ou à l'imposture. Cependant le christianisme, toujours incompris, méconnu, méprisé, continue à recruter dans l'ombre les paisibles ennemis de ce vieil établissement qui semble tomber de lui-même. Quel eût été le rire de Lucien, si un de ces visionnaires, qu'il a si bien raillés, lui avait annoncé que bientôt le monde appartiendrait à ces dupes charitables de Pérégrinus, à ces disciples du sophiste crucifié? Et pourtant c'est lui, le satirique mal avisé, qui les servait sans le vouloir, et mieux que personne, en détruisant diins les esprits la loi et le respect

du passé, qui est la dernière force des sociétés. Car il ne faut pas se tromper sur les intentions de Lucien. li ne se contente pas de railler les mœurs contemporaines, de signaler les hontes et les misères de la décadence. Sa critique embrasse tous les siècles précédents, et se fait le juge irrévérencieux de toute Tantiquité. Religion, systèmes, méthodes, doctrines morales, depuis Homère, tout est analysé avec une sûreté de bon sens qui donne de l'autorité au scepticisme et le rend contagieux. Gomme si l'admiration pour les grands hommes était encore une forme de la superstition, il se fait un jeu d'attaquer la science, la sagesse, l'héroïsme des anciens, et Socrate mourant n'est pas mieux traité que Jupiter. Si, pour lui, la religion est une machine de rebut et hors d'usage, la philosophie dogmatique est un objet de peu de valeur dont on peut se défaire à vil prix. N'est-il pas permis d'employer ce langage, quand nous voyons que, dans une de ses plus ingénieuses fictions, il met à l'encan et vend à la criée les sages les plus illustres, les fondateurs des anciennes doctrines ? Combien donnez-vous de Pythagore, de Socrate, de Ghrysippe, d'Épicure? Celui-ci vaut quelques mines, celui-là quelques oboles. Il semble que la succession de la défunte antiquité soil ouverte. Lucien n'a pas mal réalisé, pour son temps, le vœu que formait, pour le nôtre, un célèbre pamphlétaire de nos jours, qui demandait la liquidation générale de la société.

Le monde antique, on le voit, se détruisait, pour ainsi dire, de ses propres mains, rejetant avec mépris tout ce qui l'avait jusque-là soutenu et charmé, répudiant même sa gloire. Il prend en dégoût la poésie et la science dont il s'était enivré, et renverse étourdiment ses plus belles doctrines, à peu près comme le convive fatigué trouve son dernier plaisir à briser le vase qui

lui versa la joie. La société grecque et romaine n'attend plus rien de sa religion, ni de sa philosophie. Longtemps elle avait essayé de combattre l'indifférence ou la corruption et avait fait de généreux efforts pour se retirer de la nuit où elle descendait chaque jour davantage. Les Sénèque, les Épictète, les Dion et leurs pareils réveillaient les cœurs, et s'ils ne pouvaient remplacer la religion, ils tentaient du moins de donner un prestige religieux à la sagesse humaine. Mais peu à peu la philosophie se décourage et perd, avec sa vaillance, son autorité. Quelques grandes âmes égarées dans ce monde frivole et dépravé cultivent encore la vertu pour ellesmêmes, mais n'ont plus l'espoir de la répandre. Elles en font l'objet d'un culte solitaire. Il vient un moment où Marc-Aurèle, qui peut juger le monde de haut, désespère et demande à mourir pour n'avoir point à rester plus longtemps « dans ces ténèbres et ces ordures. » La société antique n'a plus confiance dans ses doctrines qui lui paraissent épuisées. La foule ne tient pas à les connaître et souvent les beaux esprits ne les connaissent que pour les profaner. Tandis que la multitude grossière tourne le dos aux anciens sages et, entraînée par un secret instinct, court en aveugle au-devant de toutes les nouveautés venues de la Perse, de la Chaldée, de l'Egypte, les hommes cultivés, sans souci de l'avenir, s'amusent à railler le passé. En vain l'honnête Plutarque, retiré en province, attardé dans le siècle, garde une sorte de piété patriotique aux héros et aux sages de l'antiquité et se propose de ranimer l'admiration. Dans les compagnies élégantes, au contraire, dans les écoles de philosophie et d'éloquence, on se fait un jeu savant de déclamer contre les grands hommes, et les jeunes orateurs s'exercent à déchirer Socrate ou Zenon. Pendant quelque temps on aura encore de l'esprit et de la science

Page 1