Lettres XI et CXII
DANS LES LETIRES DE SÉNFOrE. 23
rappelons encore ces ouvrages entiers de Sénèque qui ne sont, nous l'avons dit, que des réponses à des consultations morales, réponses diverses oii le philosophe semble se contredire parce qu'il donne quelquefois des conseils différents selon Tâge et le caractère de ses- correspondants. Ainsi, dans son livre sur la Brièveté de la vie, il recommande à un vieux fonctionnaire de l'empire de renoncer aux charges, et dans son traité sur la Tranquillité de lame il conseille à un jeune homme triste et dégoiité de prendre part aux affaires publiques. Ces contradictions naturelles et nécessaires qu'on a souvent reprochées à Sénèque prouvent seulement qu'il savait se plier aux nécessités de la direction et changer le remède selon le tempérament du malade. Sans vouloir étendre notre étude sur tous les ouvrages de Sénèque, il est une de ces consultations dont nous devons dire quelque chose pour faire voir une des plus singulières maladies de l'époque et la profonde pénétration du moraliste directeur.
Ne croirait-on pas entendre une confession moderne et contemporaine, quand on lit les plaintes de ce jeune capitaine des gardes de Néron, Annœus Sérénus, qui écrit à Sénèque pour lui dévoiler sa détresse morale? Il y avait alors déjà de ces âmes tourmentées parce qu'elles se sentent vides, à la fois ardentes et molles, éprises de la vertu et sans énergie pour se la donner, inquiètes sans connaître la cause de leur inquiétude, dégoûtées tour à tour de l'ambition et de la retraite, capables d'élan et de généreuse activité, et au moindre obstacle, à la moindre humiliation, « retournant à leur loisir comme les chevaux doublent le pas pour regagner la maison. » Dans cette affliction d'esprit, Sérénus s'adresse à Sénèque comme à un médecin des âmes, il veut mettre devant lui son cœur à découvert, il essaye de
peindre ce mélange de bonnes intentions et de lâches défaillances qui le remplit d'une indéfinissable tristesse. Il se sent dans un état de malaise et de peine comme un homme qui n'est ni malade ni bien portant. Son malheur est de ne pencher fortement ni vers le bien, ni vers le mal. Il aime la simplicité; mais s'il se trouve par hasard dans quelque maison somptueuse, il se laisse éblouir par l'appareil du luxe, il se retire non plus mauvais, mais plus triste, et, rentré dans sa modeste demeure, se demande si le bonheur ne serait pas dans l'opulence. Le voilà qui rêve les honneurs, les faisceaux, et bientôt, découragé par quelque obstacle imprévu, il s'enfonce de nouveau dans la solitude ou s'exaltant par de fortes lectures et de grands exemples, il s'excite à quelque dévouement sublime. Mais ces héroïques résolutions ne tiennent pas devant les difficultés de la vie. Cet état flottant entre l'héroïsme et l'impuissance, les ennuis douloureux qui en sont la conséquence font crier vers Sénèque cette âme noble et faible, « Je t'en conjure, écrit-il, si tu connais quelque remède à cette maladie, ne me crois pas indigne de te devoir la tranquillité. Ce n'est pas la tempête qui me tourmente, c'est le mal de mer. Délivre-moi donc de ce mal, quel qu'il soit, et secours un malheureux qui souffre en vue du rivage. » Curieuse angoisse d'une imagination généreuse et d'un courage débile.
Avec quelle connaissance du cœur humain et de ses plus profonds secrets Sénèque répond à cet appel désespéré! Il tente de définir ce mal étrange, il promène, pour ainsi dire, sa main sur toutes ces vagues douleurs pour trouver l'endroit sensible et y porter le remède imploré. De quelle vue perçante il découvre, il saisit, il arrête au passage, pour les peindre, les fluctuations fuyantes de ce désespoir inconsistant ! Il nous met sous
les yeux celte déplaisance de soi-même, ce dégoût, ce roulis d'une âme qui ne s'attache à rien, ces chagrines impatiences de l'inaction où les désirs renfermés à l'étroit et sans issue s'étouffent eux-mêmes, cette mélancolie sombre et la langueur qui Taccompagne; puis les tempêtes de l'inconstance qui commence une entreprise, la laisse inachevée et gémit de l'avoir manquée. On s'irrite alors contre la fortune, on maudit le siècle, on se Concentre de plus en plus, et on trouve un plaisir farouche à couver son chagrin. Pour s'échapper, pour se fuir, on se lance dans des voyages sans fm, on promène sa douleur de rivage en rivage, et sur la terre comme sur la mer on ne fait que s'abreuver des am.ertumes de rheure présente. Dans cette défaillance morale on finit par ne plus pouvoir endurer ni peine, ni plaisir, par ne plus supporter sa propre vue. Alors viennent les pensées de suicide pour sortir de ce cercle où on n'a plus l'espoir de rien trouver de nouveau ; la désolante uniformité de la vie, l'insipide permanence du monde vous arrachent ce cri : Quoi I toujours, toujours la même chose M
Dans cette profonde et saisissante analyse du spleen antique, comme on sent bien que Sénèque ne fait pas une description de fantaisie et qu'il est aux prises avec la plus réelle et la plus indéfinissable maladie morale I Si à ces angoisses d'une âme qui se dévore elle-même se mêlaient encore des peines d'amour inconnues de l'antiquité, nous oserions dire que Sénèque a voulu éclairer et consoler un Werther ou un René romain.
l. De la Tranquillité de l'âme, ch. i et ii.
Conseils à Lucilius.
Après avoir montré que Sénèque est un véritable directeur, entrons dans le détail de ses lettres et voyons quel est le sujet et l'esprit de sa prédication morale.
Les sujets qu'il traite sont empruntés au stoïcisme, mais la manière de les présenter appartient à l'auteur. Il accommode toujours la philosophie de l'école à ses propres goûts, à son humeur, aux circunstances de sa vie; c'est pourquoi, tout en exposant le dessin principal de ses lettres, nous essayerons d'expliquer, non pas sou système, puisqu'il n'en a pas, mais ses idées de moraliste. Car il en est des auteurs comme des hommes : on s'arrange volontiers de leurs détauts, quand on en a découvert la cause.
Ces lettres sont adressées à Lucilius, procurateur en Sicile, élevé par ses talents et de puissantes amitiés au rang de chevalier. C'était un épicurien que Sénèque entreprit de convertir au stoïcisme. Ce n'est pas que le maiire se propose d'exposer régulièrement toute la doctrine du Portique ; il cherche moins à faire de son disciple un pur stoïcien, qu'à le tirer des mollesses épicuriennes, pour lui faire embrasser une morale plus austère. Luimême, sans étaler la prétention d'un chef d'école, se propose modestement de faire une éducation morale et choisit la forme épistolaire, parce que les pensées fami-
lières, tout en faisant moins de bruit, s'insinuent mieux dans les esprits.
En commençant, il cherche, comme ont fait depuis tous les directeurs, à éloigner son disciple des opinions mondaines et lui conseille la retraite, pour le soustraire aux influences étrangères à la véritable doctrine. Il fait les plus grands efforts pour arracher Lucilius à son ambition et aux avantages d'une fortune si bien commencée. Il regrette que le sort ait retiré son ami d'une obscure condition, pour le jeter dans les grandeurs. Les honneurs appellent les honneurs; l'ambition est insatiable : on ne peut lui faire sa part; et s'il ne rompt pas avec elle d'un seul coup, que deviendra l'étude de la sagesse?
Mais Lucilius craint de faire accuser son oisiveté et se retranche derrière les préceptes du stoïcisme qui recommande la vie active. Sénèque lui montre alors, qu'en se retirant des affaires il suit, sinon les préceptes des stoïciens, du moins leur exemple. En effet, on comprend que, sous le règne de Néron, ceux qui faisaient profession de philosophie se soient tenus éloignés des fonctions publiques. D'ailleurs, ne restera-t-il pas citoyen de la grande république du monde, la seule digne d'un sage? Loin de s'abaisser par ce renoncement, il s'élève, en comprenant combien sont petits les honneurs de la chaise curule. Jamais le sage n'est plus occupé que lorsqu'il traite des choses divines et humaines. Que Lucilius imite fcon maître, qui prépare pour la postérité des remèdes moraux dont il a éprouvé la salutaire influence dans ses propres maladies*; cela ne vaut-il pas mieuxque de figurer dans un procès ou dans un testament, et de voter au Sénat
1. Salatares admonitiones , velut medicamentorum utilium composiiiones, litteris mando, esse illas efficaces in meis ulçeribus expertus. Lettre YIII.
de la voix et du geste? La véritable gloire est celle que procurent la noblesse du cœur et la grandeur de l'esprit. Dans sa sollicitude pour Lucilius, Sénèque va jusqu'à flatter dans son ami cette ambition qu'il combat. Qu'il renonce à cette gloire mondaine et fragile, il en recevra une plus belle en échange; le maître peut associer le disciple à son immortalité; et dans un élan d'enthousiasme, dont l'effet est prémédité, il s'écrie avec Virgile :
Fortunati ambo, si quid mea carmina possunt NuUa dies unquam memori nos exiniet aevol
Sénèque ne parvient pas d'abord à briser cette ambition de Lucilius, mais du moins il ne cesse de lui conseiller la retraite qui protège contre les maximes des gens du monde les convictions incertaines d'un néophyte. Avant tout il importe de fuir la multitude et de lui soustraire son cœur encore mal assuré dans le bien. Montrant les dangers d'un commerce frivole, il nous fait saisir toutes les nuances de cette contagion qui passe de l'un à l'autre dans les conversations mondaines; il la décrit avec l'ingénieuse fécondité du philosophe qui observe et la finesse du courtisan, qui, pour avoir étudié sur luimême les effets de cette corruption insensible, peut retourner en tous sens cette pensée de Bossuet : « Ce maître dangereux n'agit pas à la mode des autres maîtres. Il enseigne sans dogmatiser. Il a une méthode particulière de ne prouver pas ses maximes, mais de les imprimer dans le cœur sans qu'on y pense*. »
1. Bossuet, Serm. sur la véntahh conversion. — Nicole, Dangers des entretiens, ch. m et iv. — Féneion, Manuel de piété, cil. XXI. Voy. Sénèque : Inimioa est multoruni conversatio. Nemo non aliquid vitium aut commandât, aut imprimit, aut nescientibus allinit. Lettre VIL
Le monde n'est pas seulement à craindre parce qu'il justifie nos passions, réveille nos vices assoupis et ensanglante nos plaies, comme dit Nicole, mais encore parce qu'il attaque ouvertement la philosophie. De là ces maximes : La sagesse et la justice ne sont que de vains mots; boire, manger, dépenser son patrimoine en galant homme, voilà la vie, et mille autres banalités dangereuses. De là ces attaques contre les philosophes : moquez-vous, disent ces voluptueux et ces incrédules, moquez-vous de ces gens austères et arrogants qui censurent la vie des autres, tourmentent la leur et morigènent le public*. Il faut donc se retirer de cette corruption, vivre avec soi-même, et prendre ce principe pour règle de conduite : admettre dans sa compagnie ceux qui peuvent vous rendre meilleur et ceux qu'on peut rendre meilleurs.
Mais lorsque Sénèque a montré qu'il faut vivre dans Ja retraite et qu'il a mis Lucilius en garde contre les conversations dangereuses, comme les chrétiens qui se plaignent aussi du monde et de ses sarcasmes contre la religion et ses ministres, ii prend encore des précautions infinies pour bien définir la retraite qu'il recommande. La solitude est périlleuse pour les méchants et les ignorants, parce qu'elle irrite leurs passions; pour la conseiller à Lucilius, il faut qu'il ait déjà bon espoir dans ses progrès. En effet, le disciple a fait entendre de si nobles paroles, si convaincues , si rassurantes que le maître s'écrie : « Got homme n'est pas un homme ordinaire, il ne songe qu'à son salut, iste homo non est unus e j)o^ pulo; ad salutem spectat. » Qu'il ne craigne donc plus de se retirer du monde, et que, du fond de sa solitude, il
1. Istos tristes et superciliosos , alienae vit£e ccnr.orcs, suaî liostcs, puL'licos paedagogos assis ne feceris. Lettre CXXIII.
adresse aux dieux des prières pour obtenir la santé de l'âme et celle du corps*.
Quitter les hommes pour se retrouver, éviter les chemins battus pour suivre la voie étroite du petit nombre, esquiver les entretiens dangereux parce qu'ils sont frivoles, se hâter d'entrer dans la philosophie comme si on était poursuivi par des ennemis, élever son âme vers les grandes choses, jouir de soi-même, sentir son néant, tel est le sujet principal des premières lettres. Sénèque le présente sous toutes les formes, tantôt insistant sur les embarras de la grandeur, tantôt sur les folies du monde, tantôt sur les douceurs de la retraite; et quand il croit son ami persuadé, il lui fait l'éloge de la vie philosophique et desesjoies sanscesse renouvelées, dans un charmant tableau qui est la péroraison de cette longue série de discours sur la vanité des grandeurs ^.
Mais, avec une discrétion qui n'appartient pas d'ordinaire aux stoïciens, il lui conseille de ne pas rompre brusquement avec le monde, de se retirer doucement et sans éclat, solvas potius quam abrumpas^. Il ne veut pas qu'on se cache dans une retraite par vaine gloire , comme les mécontents d'alors qui boudaient la république au fond d'une solitude de Naples ou de Tarente, sous le prétexte honorable qu'ils s'occupaient d'euxmêmes, mais en réalité pour intéresser à eux l'opinion publique. Sénèque combat souvent cette manie de dénigrement, maladie des stoïciens^ qui protestaient avec