Lettres XVII, XVIII. XX
Il peut paraître étrange de voir l'opulent philosophe, au milieu de ses palais, de ses jardins, de ses statues et de ses mosaïques, faisant, pour ainsi dire, les honneurs à la pauvreté. Sans doute l'imagination d'un riche blasé pouvait se complaire dans ces rêves d'humilité ; mais des raisons plus sérieuses donnent du prix à ces méditations plus sages qu'elles ne paraissent. Dans une société aussi peu stable que celle de l'empire, il est naturel qu'un philosophe opulent, averti par les vicissitudes des palais, s'impose des privations, pour n'être pas pris au dépourvu, et comme le dit Sénèque lui-même, imite la recrue romaine, qui apprenait à faire les armes contre un mannequin*. Cette manière de s'amuser avec un malheur imaginaire, mais possible, est au moins spirituelle; il y entre même un peu de prudence. Sénèque se familiarisait d'avance avec la pauvreté, qu'il pouvait connaître un jour malgré son grand âge. Il vivait à la cour de Néron, il était riche, en crédit, éloquent : c'est plus qu'il n'en fallait pour prendre ses mesures afin de n'être pas surpris.
Mais, en s'exerçant à la pauvreté, il ne veut pas qu'on imite ces riches qui, pour obéir à un mode de temps et après avoir épuisé toutes les recherches de l'ostentation, s'amusent à jouer à la pauvreté*. A cette époque, la fatigue du luxe avait établi à Rome un usage bizarre. Les riches, dans leurs magnifiques demeures, se ménageaient un réduit qu'ils appelaient la chambre du pauvre, où ils se retiraient à de certains jours, pour y manger à terre, dans des vases d'argile, pour y goûter, en quelque sorte, les délices inconnues de la privation et de la misère. Etait-ce pour rendre, par le contraste,
1, Exerceamur ad palum, et ne imparatos fortuna deprehendat, fiât nobis paupertas familiaris. Lettre XVIII.