Lettre LXXXYII
pas sans valeur, quand elles ne seraient qu'une protestation sensible en faveur des principes austères de la philosophie.
Si, en d'autres endroits, Sénèque foule aux pieds les richesses avec une fureur ambitieuse, ce n'est pas toujours pour étaler ses sentiments stoïques, mais parce qu'il sent ce que l'opulence lui a coûté. Ne fait-il pas un triste et involontaire retour sur lui-même quand il s'écrie : « Ah ! si ceux qui désirent les richesses et les honneurs allaient consulter les riches et les ambitieux parvenus au faîte des dignités l » Et quand il ajoute : a La philosophie ne te laissera jamais de repentir*. » Ce n'est qu'un cri, un cri mal comprimé. Il ne pouvait en dire davantage, sans offenser l'empereur, dont il tenait son opulence. Mais, par cet accent de douleur, il nous marque que ces richesses ont coûté cher à son bonheur.
Pour prouver encore que ce n'est pas un vain étalage de maximes stoïques, faut-il rappeler que Sénèque offrit à l'empereur de lui restituer les richesses qu'il tenait de lui et qui n'étaient point légères à porter? Et quoique des raisons diverses aient pu engager le philosophe à rentrer dans la retraite, au prix de son opulence, il faut convenir du moins qu'il se sentait assez de courage pour pratiquer ses maximes de pauvreté.
On attaque souvent les violentes sorties de Sénèque contre le luxe de son siècle, et l'on trouve sa morale inutile, parce qu'elle est outrée. Mais de grands moralistes chrétiens ne vont-ils pas plus loin encore ; quel-
1. Utinam, qui divitias optaturi essent, cum divitibus deliberarent! utinam, honores petituri, cum ambitiosis et summum adeplis dignilalis slatum!... in philosopliia uunquam pœnitebit tui. lettre CXY.
ques-UDs ne poussent-ils pas la rigueur jusqu'à châtier le corps par les plus tristes macérations? Au lieu de permettre, comme Sénèque, de satisfaire aux exigences de la nature, ils se font gloire de la tuer. Est-ce à dire qu'on ne peut trouver dans leurs ouvrages de grandes idées et de belles résolutions? Nous les admirons au contraire, nous les goûtons parfois avec délices. On se sent plus fort et plus grand en les méditant. Cette protestation trop vive de l'esprit contre le corps, cette lutte pénible et hardie nous touche et nous élève. Quand l'opinion, l'habitude et mille sentiments se liguent avec la convoitise naturelle, et quand les hommes n'ont à leur opposer que des lueurs de raison et une volonté vacillante, faut-il s'étonner que les prédicateurs de religion et de morale nous arment d'une discipline rigoureuse, qu'ils emploient des expressions violentes pour nous ramener sans cesse au combat; en un mot, qu'ils mesurent leur effort à la résistance?
Dans presque toutes les lettres de Sénèque il est question de la mort. Philosopher, c'est apprendre à mourir*; et Sénèque était fidèle à ce principe du stoïcisme. Tout en reconnaissant que le mépris de la mort était le sujet favori des déclamateurs dans les écoles, comme l'auteur en convient lui-même, cependant je suis disposé à le croire sur parole, quand il ajoute : « Ce n'est pas pour exercer mon esprit que je ramasse tous les exemples de courage^. » Il faut se rappeler que Sénèque était d'une santé faible, que plus d'une fois il fut tenté de sortir de la vie pour échapper à ses souffrances, et qu'il ne fut retenu d'abord que par la vieillesse de
\. Montaigne, I, ch. xix. Tota philosophorum vita commentatio moitis est. Cicéron, Tuscul., I, 30,
2. Decantatae in omnibus scolis fabulse istae sunt.... non in hoc exempta nunc congero,ut ingenium exerceam. Lettre XXIV.
son père, et plus tard par les soins touchants de sa jeune épouse. Aussi trouve-t-on, dans ces longues réflexions sur le suicide, l'histoire des plus secrètes et des plus douloureuses pensées du philosophe.
Rien n'est plus nécessaire, dit-il, que la méditation de la mort. Tous les autres exercices peuvent être superflus : Vous avez préparé votre âme à la pauvreté? Mais peut-être vous conserverez vos richesses. Vous vous êtes armé contre la douleur? Mais une ferme santé pourra ne pas mettre votre courage à l'épreuve. Vous vous êtes fait une loi de supporter avec constance la perte de vos amis ? Mais la fortune vous laisse les objets de votre affection. La mort seule est inévitable. Ces pensées générales n'ont point pour Sénèque un vif intérêt, et couvrent des préoccupations personnelles qui se font jour malgré lui. Ce qui s'agite sous ces réflexions, c'est la question du suicide, qui n'est pas un crime aux yeux du stoïcien, et qui devait être une ressource pour un vieillard accablé de maux et pour un ministre menacé d'unedisgrâce prochaine. L'auteur n'expose pas un point de doctrine ; il pose des cas de conscience, et l'on sent que c'est pour son propre usage. Il s'excite, il se relient; il fait des demi-confidences qu'il n'ose achever. Ce n'est pas la philosophie qui parle par sa bouche, mais mille sentiments souvent contraires, la crainte de la douleur, l'espérance d'une fin paisible, la peur de l'ignominie, l'amour d'un beau trépas. De là dans ces méditations je ne sais quel accent pathétique qui fait oublier qu'on lit un philosophe. On entend un personnage de tragédie, mais cette tragédie est de l'histoire.
Sénèque reconnaît lui-même ses contradictions*.
1 . Non possis itaque de re in univcrsum pronunliai-e. Lellre LXX.
Deux choses surtout le préoccupent, la décrépitude et la cruauté de Néron. Il ne faut point, par une mort volontaire, esquiver les maux naturels de la vieillesse, tant qu'elle vous laisse intacte la meilleure partie de vousmême. Mais si elle commence à ébranler l'âme, à la démolir, on peut abandonner cet édifice ruineux. Qu'on se garde bien cependant de se soustraire par le suicide aux douleurs d'une maladie qui respecte votre intelligence ; mourir ainsi serait une défaite ^
Mais ce ne sont là que des réserves pour l'avenir qui n*ont pas un intérêt présent. Voici des dangers plus menaçants, les supplices et l'ignominie. Ici Sénèque réclame avec force, et non pas sans trouble, le droit de disposer de sa vie. Dans cette question plus que dans tout autre, dit-il, nous ne relevons que de nous-mêmes. Entre deux morts, l'une cruelle, l'autre facile, nous pouvons opter plus pour la douce. Sans doute, il est des philosophes qui condamnent le suicide, mais ils ne voient pas qu'ils ferment ainsi le chemin à la liberté.
Qu'on meure plus tôt ou plus tard, qu'importe? Bien ou mal mourir, voilà le point véritable. Or, bien mourir, c'est éviter le danger de mal vivre. Si donc il arrive au sage des disgrâces qui troublent son repos, il se met en liberté, non pas seulement quand la nécessité le commande, mais aussitôt que la fortune lui devient suspecte, le jour même , si de mûres réflexions lui en font un devoir. Quelquefois le sage fera mieux d'attendre le supplice qu'on lui prépare. A quoi bon prêter les mains au bourreau? Qu'il vienne, on l'attend^.
Ces incertitudes sur ses résolutions futures, ce tumulte de pensées contraires, ces arguments si divers qu'il ac-