‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 21 sur 149 · Lettre LXX · texte numérisé non relu

Lettre LXX

cumule autour de lui, semblent prouver que Sénèque se fortifie de toutes parts contre l'ennemi, et qu'il se ménage une retraite honorable Quelquefois même, par une sorte de tactique généreuse, il défie la tyrannie pour la désarmer et marche au-devant de la mort pour la faire reculer.

En résumé, Sénèque excuse ceux qui cherchent dans le suicide un refuge contre les maux de la vie; il glorifie ceux qui, par une mort volontaire, sauvent leur dignité en frustrant la cruauté des tyrans; mais il condamne ces mélancoliques et ces dégoûtés qui ne cèdent qu'à une sombre fantaisie*. On s'étonne de ces longues méditations sur la mort et le suicide, et, au lieu de renverser simplement ce principe de la doctrine stoïque, on raille sans indulgence cette tristesse dont on suspecte même la sincérité. Mais, si l'on songe aux mœurs et aux lois de l'empire, si on se représente les scènes de carnage qui souillaient chaque jour les places publiques et le foyer domestique, si on rappelle enfin le temps de Tibère et de Néron, où depuis le sénateur qui lisait son arrêt dans les yeux de l'empereur jusqu'au plus obscur citoyen enveloppé dans une conspiration inventée à plaisir, jusqu'aux esclaves expirant dans les tortures légales et aux gladiateurs tombant chaque matin dans le cirque, tout tremblait sans cesse sous une menace de mort, pourraiton s'étonner qu'un philosophe, exposé plus que tout autre aux coups de la tyrannie, ait exercé son courage

1. Vir bonus et sapiens non fugere débet e vita, sed exire. Et ante omnia ille quoque vitetur affectus, qui multos occupavii libido moriendi. Lettre XXIV.

Cf. Pline, Lettres, liv. I, 22. — Du reste, sous quelques empereurs^ le suicide était, pour ainsi dire, encouragé^ puisqu'on ne conlisquail pas les biens des condamnés politiques qui s'exécutaient eux-mèu'cs et se tuaient sur un ordre.

dans ces tristes méditations, qu'il ait traité si souvent un sujet qui devait être pour tous les Romains la conversation de chaque jour, et qu'il ait résolu de prévenir par une mort éclatante les outrages d'un centurion?

Quand on lit dans Rousseau la lettre de ce jeune homme qui, dans un désespoir d'amour, veut sortir de la vie et raisonne sur le suicide, on prend en pitié le sophiste ; mais ce n'est qu'avec un attendrissement viril qu'on relit ces fortes pages, où le philosophe, le Romain appelle à son secours toutes les ressources de son esprit, pour se préparer à une catastrophe inévitable.

D'ailleurs, en se rappelant dans les Annales de Tacite la fin de Sénèque, qui fut plutôt un meurtre qu'un suicide, on est heureux de voir qu'il prépare d'avance son courage, et on lui pardonne ses pensées trop stoïques sur la mort, puisqu'il l'a supportée avec la constance dont il se fait honneur dans ses écrits *.

Ce mépris de l'opinion, de la fortune et de la mort remplit le livre de Sénèque et ceux des plus fameux stoïciens, d'Epictète et de Marc-Aurèle. Tous trois exposent ia même doctrine, mais avec des caractères différents. Épictète l'esclave, avec un calme impassible, se retranche volontairement le goût de tous les biens dont la fortune l'a déjà privé; Sénèque, qui vit à la cour, s'escrime d'avance contre le malheur, avec l'esprit d'un homme du monde et l'emphase d'un maître d'éloquence;

1. Voici, par exemple, des paroles qui deviennent admirables "]uand on songea la mort du philosophe : Non timide itaque componor ad illum diem, quo lemotis strophis ac fucis, de me judicaturus sum, utrum loquar fortia an sentiam : numquid simulatio fuerit et mimus, quidquid contra fortunam jactavi verborum contumacium.... eruditus sermo non ostendit verum robur animi ; est enim oratio etiam timidissimis audax : quid egeris, tune apparebit, quum animam âges. Accipio conditionem. non reformido judicium. Lettre XXVL

Marc-Aurèle, au faîte de ]a puissance humaine, n'ayant à redouter que ses passions, et ne trouvant au-dessus de lui que Timmuable nécessité, surveille son âme et médite surtout sur la marche éternelle des choses. L'un est l'esclave résigné qui ne craint ni ne désire; l'autre, le grand seigneur qui peut tout perdre; le troisième, enfin, l'empereur, qui ne relève que de lui-même et de Dieu.

Telles sont les principales idées qui animent les lettrès de Sénèque, et dont nous avons essayé de montrer l'intérêt et de présenter l'excuse. Si on n'y trouve pas toujours la doctrine stoïque, on en respire partout l'esprit, tempéré, il est vrai, par l'ami de Lucilius ou exagéré par le maître d'éloquence, ou ennobli parfois par le lecteur de Platon. Loin de nous plaindre de cette inexactitude remarquée déjà par Quiutilien, nous oserons en faire un mérite au moraliste pratique. S'il eût été plus stoïcien, plus systématique, on l'aurait relégué parmi les livres à consulter pour l'histoire de la philosophie, sans le lire, et on dirait de lui ce qu'Horace a dit de Ghrysippe et de Grantor*.

En faisant à Sénèque un mérite d'avoir transformé le stoïcisme, nous ne voulons pas faire l'éloge de l'inconséquence philosophique, ni rien dire non plus quidiuiinue le respect pour cette grande école qui, malgré son matérialisme métaphysique, sa dialectique subtile, son orgueil importun, n'en fut pas moins la plus héroïque de l'antiquité. Dans un temps d'extrême relâchement et de despotisme illimité où la conscience risquait de périr par la corruption et la peur, où pour résister à toutes les défaillances du dedans et tous les assauts du dehors, l'homme avait besoin de ramener en soi toute son éner-

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