Lettres V, XIV
et que, voulant extirper les passions, il réfute les péripatéticiens qui se contentent de les modérer, il se perd dans des distinctions où il fait voir qu'il penche du côté de ses adversaires, et qu'il ne cherche à tuer la sensibilité que pour ôter aux hommes la tentation de lui trop accorder*.
11 en est de même quand il soutient que la perte d'un enfant, d'un ami, n'ôte rien au bonheur du sage. Il parle alors avec une inconséquence qui choque l'esprit, mais qui soulage le cœur. On aime à le voir donner de mauvaises raisons, s'entêter sur les mots, se faire violence pour fermer les yeux à l'évidence, et bientôt, vaincu par la vérité et par ses propres sentiments, reconnaître qu'en efiet le sage pâlira, qu'il sera frappé de stupeur, sans admettre pourtant que ce sera un mal pour lui. Sénèque est visiblement mal à son aise lorsque, contrairement à la voix de son cœur, il se fait un devoir de ne pas abandonner les rigueurs du Portique*.
Malgré ce grave défaut qui compromet quelquefois l'autorité du moraliste pratique, et que nous avons essayé d'excuser en l'expliquant, il ne faudrait pas condamner sans indulgence le philosophe pour avoir parlé avec cette rigueur indiscrète, pas plus qu'on ne condamne nos prédicateurs qui présentent souvent à notre admiration et à notre piété l'histoire de quelques saints tellement audessus de la nature humaine que leurs vertus paraissent impossibles à pratiquer.
Pour résumer ce que nous avons dit du stoïcisme de Sénèque, loin de blâmer le moraliste de l'inexactitude de la doctrine, sachons-lui gré d'avoir gardé sa liberté, et de n'avoir pas étouffé son bon sens et sa sincérité. Ce