‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 23 sur 149 · Séjicque, Delà Constance du Sage, cli. m · texte numérisé non relu

Séjicque, Delà Constance du Sage, cli. m

ces héi/os politiques, consacrés par la philosophie ou le patriotisme romain, dont les noms sont l'ornement obligé de ces lettres, forment, pour ainsi dire, la légende de cette sorte de religion.

Cependant, malgré certaines réserves, il faut avouer que cette impassibilité et cette morgue stoïciennes sont fastidieuses, qu'elles ne peuvent servir à l'améHoration des mœurs, et, si on ne trouvait dans Sénèque que de ces tirades surhumaines, personne ne s'aviserait de montrer combien son ouvrage peut servir à une éducation morale.

Que le divin modèle du christianisme est plus humain et plus accessible I Jésus n'est pas impassible, il est soumis aux maux de l'humanité ; il en a les tentations et les défaillances. Il a une mère, des amis, des disciples; s'il ne succombe pas à ses faiblesses, il les ressent. Il souffre, il est pauvre, humilié, mis en croix; il meurt pour ressusciter, mais il meurt. C'est un modèle qu'on ne peut atteindre, parce qu'il est Dieu; c'est un modèle qu'on peut imiter, parce qu'il est homme ^

Celui du stoïcisme n'a point de passions, loin d'avoir

1. Avec quelle audace de langage Bossuet nous met sous les yeux ce caractère du modèle chrétien. « Il n'y a rien qui me touche plus dans l'histoire de l'Ëvangile, que de voir jusqu'à quel excès le Sauveur Jésus a aimé la nature humaine : il n'a ri^n dédaigné de tout ce qui était de l'homme : il a tout pris, excepté le péché , tout jusqu'aux moindres choses , tout jusqu'aux plus grandes infirmités. Que j'aille au jardin des Olives, je le vois dans la crainte, dans la tristesse, dans une telle consternation qu'il sue sang et eau dans la seule considération de son supplice. Je n'ai jamais ouï dire que cet accident fût arrivé à une autre personne qu'à lui : ce qui m'oblige de croire que jamais homme n'a eu les passions ni si délicates ni si fortes que mon Sauveur. Quoi donc, ô mon maître, vous vous êtes revêtu si franchement de ces sentiments de faiblesse, qui semblaient même indignes de votre personne : vous les avez pris si purs , si entiers , si sincères 1 » 2* serm. sur la Compassion de la sainte Vierge.

des faiblesses ; il n'est pas au-dessus de l'humanité, mais en dehors. Cest une abstraction sortie des écoles, qui ne pouvait attirer la foule plus avide de préceptes consolateurs que de subtiles inventions ; modèle vague et triste, qui ne servait qu'à alimenter les disputes dans les écoles, et qui pouvait tout au plus tenter quelques âmes orgueilleuses par la gageure d'une perfection impossible*.

Heureusement Sénèque, infidèle à l'école, ou tempérant la rigueur du Portique, fait souvent de la vertu un portrait réel, sans vaine jactance, sans ostentation doctrinale. L'idéal du stoïcisme le fatigue et l'importune lui-même. Il aime parfois à se détendre l'esprit en des peintures morales purement raisonnables. Bien plus, à ce sage impassible, à cet exemplaire abstrait, produit de la scolastique stoïcienne, il refuse sa foi, et il ose le dire -. Il en parle comme d'un être fabuleux, comme du phénix qui n'existe que dans l'imagination des hommes. Combien il est plus intéressant quand laissant là, comme il le dit lui-même, le langage absolu du stoïcisme dogmatique, il ne parle plus que la langue modeste de la raison commune'', quand il se plaît à peindre non-seulement la majesté de la vertu, mais ses grâces ; qu'il la montre sous ses faces diverses, dans son élégance aussi bien que dans sa force, dans son affabilité et sa justice, enfin dans son humanité, non moins digne d'amour que

1. «Jésus diffère beaucoup des autres docteurs qui se mêlent d'enseigner à bien vivre : car ceux-ci ne seront jamais assez téméraires pour former sur leurs actions les règles de la bonne vie ; mais ils ont accoutumé de se figurer de belles idées ; ils établissent certaines règles, sur lesquelles ils tâchent eux-mêmes de se composer. » Bossuet^ ibid.

2. Suadeo adhuc mihi ista quae laudo , nondum persuadeo. Lettre LXXI.

3. Non loquor tecum sto ., lingua , sed haC submissiori. Lettre XIIL

de respect. C'est alors un soulagement pour nous de voir rallier philosophe ne plus présenter à notre admiration que ce sage de second ordre, secundœ notœ.^ modèle difficile à imiter sans doute, mais dont la perfection n'est pas hors de la portée humaine.

Sénèque voudrait passer pour un pur stoïcien, mais il ne dépend pas de lui de le rester toujours. S'il pousse la liberté jusqu'à combattre certains dogmes stoïciens qui choquent sa raison, s'il se moque quelquefois des exaltés et des charlatans de son école qui froncent le sourcil pour en imposer au public par leur austérité de commande, s'il va jusqu'à se moquer de Zenon lui-même, il faut remarquer que le plus souvent il cherche à se mettre d'accord avec le stoïcisme et se défend toujours d'être un transfuge. Mais il est curieux devoir comment, malgré son goût pour la discipline, il se débat quelquefois dans ces dogmes étroits, et comment il s'en échappe malgré lui. On devine qu'il est souvent dans l'embarras, ne sachant comment concilier les exigences de l'école avec les inspirations de son bon sens et les réalités de la vie.

C'est ainsi qu'après avoir montré que le sage sera heureux au milieu des plus affreuses tortures, il mitigé ses principes, fait des concessions raisonnables, et, pour se mettre à l'aise, se contredit. Après avoir prêché le renoncement et la pauvreté, il vante la médiocrité, reconnaît que la philosophie ne doit pas mettre le corps au supplice, que, si la frugalité est une vertu, elle peut n'avoir rien de repoussant, qu'il faut s'accommoder de tout état de fortune, et que c'est faiblesse de ne pouvoir supporter l'opulence*.

Lorsque, avec les stoïciens, il demande l'impassibilité,

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