Ibid
été aussi douce et compatissante que la charité pastorale, que le stoïcien ce soit proposé un idéal au-dessus de la fragilité humaine, que sa vertu ne soit pas exempte de contentements superbes, nous le reconnaissons avec Bossuet, sans nous laisser toucher par ce courroux plus rigoureux que juste. N'y a-t-il pas, en effet, une excessive rigueur à condamner, chez des païens, au nom d'une perfection plus haute, ce bel effort de perfection philosophique? Est-il équitable de railler les sages anciens pour s'être formé eux-mêmes une image de vertu dont ils ont fait leur idole? Puisqu'ils n'avaient pas reçu une loi morale toute faite, ne devaient-ils pas se la faire à eux-mêmes? Et si, par la pureté de leurs intentions, la force de leur esprit et leur bonne volonté souvent héroïque , ils sont parvenus à se tracer et à pratiquer des préceptes, sinon de tous points admirables, du moins dignes de respect, faut-il leur imputer à crime de n'avoir pas connu des vérités non encore révélées et des vertus que Dieu réservait à la foi nouvelle ? Le christianisme primitif était plus clément, bien qu'il eût le droit de se montrer rigoureux au sortir des persécutions et qu'il fût encore tout ému de la lutte qu'il soutenait contre l'ancienne philosophie. Il reconnaissait dans la sagesse profane une sorte d'inspiration divine ; il considérait les sages comme des précurseurs utiles de la religion; il osait parfois les proposer en exemple aux chrétiens eux-mêmes, et ne croyait pas que leur vertu ne fût que la parure de l'orgueil qui s'admire ou veut se laire admirer. Aussi bien le stoïcisme, malgré son faste, n'est pas toujours une morale de théâtre; il a aussi ses simplicités et ses abnégations, et à ceux qui lui reprochent de n'avoir travaillé que pour la gloire, Sénèquc oppose cette déclaration de principes modestement cachée sous la forme d'un vœu : « Qu'on m'apprenne
combien est sacrée la justice, qui ne regarde que le bien d'autrui et ne désire autre chose que d'être utile à tout le monde ; qu'elle n'ait rien à démêler avec Tambition et la renommée, et qu'elle se suffise à elle-même. Que chacun se dise : Je dois être juste sans récompense.... n est indifférent que le monde connaisse ta justice. Quoil tu ne veux pas être juste sans gloire? Mais, par les dieux, tu seras souvent obligé de l'être avec infamie ; et alors, si tu es vraiment sage, tu trouveras même une douceur secrète dans un déshonneur qui s'est attaché à tes bonnes actions ^ » Le stoïcisme, on le voit, connaît aussi le prix des vertus ignorées, des sacrifices gratuits et de ces immolations qui n'ont pour témoin que la conscience.
Vie morale de Sénèque.
Cette propagande morale a-t-elle été aussi sincère qu'elle est éloquente ? ou bien Sénèque ne fut-il qu'un brillant déclamateur, uq hypocrite de vertu et un fanfaron d'héroïsme? Si telle était notre opinion, nous n'aurions pas entrepris l'étude de ses lettres, nous sentant peu de goût pour des exercices de rhétorique. Nous croyons, au contraire, qu'il fut un moraliste convaincu, timide et faible, si l'on veut, mais plein d'ardeur pour le bien, auquel il doit être beaucoup pardonné, parce que les fautes de sa vie sont de celles qui méritent