Ilist., IV, 5 et
principes inflexibles et de vertu rigide, dirigés par un esprit dogmatique , stoïciens de doctrine et de conduite, patriciens frondeurs , philosophes contempteurs du siècle, femmes courageuses prêtes , comme les hommes, à tout braver, forment un foyer d'opposition politique, morale et presque religieuse, et l'on est tenté de comparer de loin à une compagnie de jansénistes ce groupe sévère, espèce de Port-Royal romain résistant aux mœurs, aux exemples, aux entreprises d'une cour. Nous n'avons pas besoin de relever les différences. La tyrannie sous Néron est plus violente et plus insensée, le danger plus terrible , la résistance plus farouche , plus altière dans son mépris républicain pour les puissances et les hommes du jour. Qu'on se représente maintenant Perse élevé dans cette société intrépide, n'en étant jamais sorti, jeune, beau, choyé pour ses talents, aimé pour la douceur de ses mœurs, valétudinaire, entouré de ces nobles femmes de sa famille auxquelles il est tendrement attaché, retenu loin des vices par sa faible santé et sa modestie, et l'on verra quelle pouvait être la satire de cet honnête et sédentaire jeune homme sans expérience. Il répétera avec foi les maximes de ses amis, et pour ainsi dire, le catéchisme stoïcien ; il aura la rigueur , la tristesse, la roideur d'un solitaire; il se plaira aux demiallusions que Ton ne peut guère comprendre que dans son cercle: il parlera avec l'exagération vertueuse et l'innocence hardie d'un adepte, d'un néophyte qui contemple et juge la vie du fond d'un cloître stoïcien.
Idées religieuses de Perso.
Les satires de Perse, que dous allons mainteDant parcourir, lues et applaudies dans celte sociéié unie parla communauté des principes, prennent un intérêt tout nouveau quand on les considère, non pas comme les exercices poétiques d'un auteur laborieux, mais comme les professions de foi d'une généreuse famille. Sans doute, à voir d*abord les caractères extérieurs de celte poésie érudite, émaillée de souvenirs classiques où rimilalion est trop apparente et souvent tient même à se montrer, on peut être tenté de croire que le poëte n'a puisé son inspiration que dans les livres : ses satires en effet sentent l'étude et l'école, trahissent un jeune homme qui demeura toujours entre les mains d'un maître, dont l'esprit était asservi à des doumes, et qui mourut d'ailleurs avant l'âge où le génie s'affranchit île l'imitation, entre en possession de lui-même et ne se laisse plus obséder par les réminiscences ; mais il est difficile de croire que ces vers quelquefois si frémissants ne furent que les exercices d'un écolier studieux, qu'ils ne sont pas sortis de l'âme , qu'ils ne sont point l'expression vivante des senlimeuts personnels du poëta et de plus l'écho des graves entretiens de cette élite que nous venons de faire connaître et à laquelle ces fières sentences étaient adressées, car le livre ne fut pas composé pour le public et ne parut au grand jour qu'après
la mort du poète. Qu'on nous permette donc de supposer que les sentences satiriques de Perse sont le fruit de son éducation domestique, les maximes de sa famille, le formulaire de sa religion, de sa morale et de sa politique. Ces déclarations de principes austères, cette censure chagrine des ridicules du jour, ce hautain mépris pour les gens à la mode ou en faveur, ces obscurs sarcasmes contre les princes et leurs satellites, tous ces sujets ordinaires df. conversation entre patriciens philosophes sont venus se condenser dans les satires mystérieuses de Perse, et nous présentent, avec les sentiments particuliers du poète, les étoDuements, les révoltes, les cliuchotements et les malices de toute une illustre compagnie.
Si nous tenons à connaître d'abord les idées religieuses qui avaient cours parmi les adeptes du stoïcisme, la deuxième satire, qui roule tout entière sur la religion, va nous montrer comment, à cette époque, les hommes les plus honnêtes et les plus éclairés comprenaient le culte qu'il faut rendre aux dieux et les prières qu'on doit leur adresser. Le poêle, passant en revue les principales folies pieuses de ses contemporains, flétrit le ridicule odieux de ces prières par lesquelles on demande au ciel la satisfaction de désirs criminels; il se moque de ces naïfs dévots qui s'imaginent que de vaines cérémonies couvrent ou rachètent la perversité du cœur ; il fait voir combien ces vœux sont insensés, honteux, inefficaces, injurieux pour la Divinité; en un mot, il veut substituer aux pratiques extérieures et hypocrites de la superstition un culte tout intérieur et moral. C'était là un sujet traité par les sages de tous les temps et qui a dû être de bonne heure une des préoccupations les plus légitime de la philosophie. Le paganisme, en 'effet, tel quole peuple surtout le comprenait, était une religion
toute grossière, sans morale et souvent contraire a la morale ; les sacrifices n'étaient offerts que par la peur ou par la convoitise, pour acheter en quelque sorte la faveur divine et pour obtenir des biens matériels ; de viles prières n'exprimant que des vœux intéressés ou coupables tentaient de faire des dieux les complices complaisants des hommes. Aussi voit-on que les plus grands philosophes ont fait effort pour épurer la religion et pour la rendre plus digne de la Divinité et de la conscience humaine. Pythagore, Socrate, Platon, Zenon, Épicure, tous les chefs d'école entreprennent tour à tour de corriger ce culte extérieur ou de le supprimer. Chez les Romains, Gicéron et Sénèque répandent et popularisent ces hautes idées de la philosophie grecque. Les stoïciens surtout, dont la métaphysique panthéiste pouvait se passer de religion positive, laisaient profession ie mépriser les pratiques du culte et les sacrifices. La raison hi i i ûaine s'élevait de tous côtés et depuis longtemps o)otre une religion corruptrice qui permettait à l'hommo de se croire pieux alors qu'il n'était pas honnête et de s'acquitter envers les dieux avec des cérémonies minutieusement observées. Aussi, au moment même où la loi chrétienne, enfermée dans les catacombes, travaillait à extirper des cœurs ce paganisme dépravant, en haut, à la lumière du jour, dans une opulente demeure, dans une autre communauté de belles âmes, la raison protane faisait entendre les mêmes protestations, et sur ce point se rencontrait, sans le savoir, avec les nouveaux enseignements religieux du christianisme. Cette satire, à laquelle on pourrait donner pour titre la Prière, montre tout le mépris des stoïciens pour la dévotion païenne. Le poète n'attaque pas seulement les pieuses coutumes du peuple ignorant, qui ne mériteraient point les honneurs d'une pareille sortie ; il prend soin de nous informer
qu'il s'agit ici des grands, des puissants du jour, qui demandent aux dieux avec une horrible naïveté raccomplissement des plus vils désirs. A cette époque d'abominable corruption, le Leau monde était encore dévot, et faisait de sa dévotion un commerce lucratif avec le ciel. On lui offrait des sacrifices comme on essaye de corrompre un avide usurier, selon le mot de Platon ; on lui adressait de cupides prières à voix basse, pour n'être pas entendu des hommes. Dans une religion formaliste, où la prière n'était pas une effusion du cœur, un hommage gratuit, mais une négociation de sordide intérêt, on priait en secret, non pour dérober humblement sa piété à tous les regards, mais pour cacher de honteuses sollicitations. On allait jusqu'à gagner le gardien du temple qui vendait la permission d'approcher de l'oreille du simulacre divin, ce qui faisait dire au contemporain Séné que : « Aujourd'hui quelle est la folie des hommes? Ils murmurent à voix basse des vœux infâmes à l'oreille des dieux. Dès qu'on les écoute, ils se taisent. Ils n'oseraient dire aux hommes ce qu'ils disent aux dieux 1 * » On comprend que, dans une pareille religion , des philosophes , Pythagore par exemple, voulussent que la prière fût toujours dite à haute voix, et qu'ils missent ainsi la dévotion qui était suspecte sous la surveillance de l'honnêteté publique. « On embarrasserait bien nos gens, dit Perse à son tour, si on les obhgeait à publier leurs vœux, aperto viverevoto*. »
Perse nous met sous les yeux un de ces grands seigneurs hypocrites, faux philosophes, qui demande tout haut, et en apparenje, les biens de l'âme avec les for-