II
pure, opposés aux pratiques niaisement criminelles de la dévotion païenne. Ainsi parlaient Socrate et les chefs des grandes écoles que nous citerions volontiers ici, s'il ne valait mieux montrer, pour faire honneur à Perse, que ces beaux vers ont encore le mérite de devancer les enseignements de nos orateurs sacrés. Bourdaloue ne semble-t-il pas avoirprésenteàl'espritcettesatire de Perse quand il dit : a Un des désordres des païens, si nous en croyons les païens eux-mêmes, c'était de recourir à leurs dieux et de leur demander, quoi ? ce qu'ils n'auraient pas eu le front de demander à un homme de bien.... Gela nous semble énorme, insensé; mais en les condamnant n'est-ce pas nous-mêmes que nous condamnons*? « Fénelon dira : «Ne prétendez pas rendre Dieu le protecteur de votre ambition, mais l'exécuteur de vos bons désirs. » Qu'on nous permette de faire un rapprochement plus singulier et plus curieux de Perse avec Bossuet, dont la brusquerie sublime et la familiarité hardie savent donner quelquefois à une sainte éloquence les allures de la satire. N'est-il pas en effet un grand satirique, Bossuet, quand il fait entendre les prière? intéressées des faux dévots? Admirable dialogue entre l'hypocrite, qui cherche à circonvenir Dieu même par de doucereuses paroles, et Dieu, qui repousse ses indignes prières. « Que vous seriez un grand et aimable Sauveur, si vous vouliez me sauver de la pauvreté! — Combien lui disent en secret : Que je puisse contenter ma passion 1 — Je ne le veux pas 1 — Que je puisse seulement venger cette injure ! — Je vous le défends! — Le bien de cet homme m'accommoderait. — N'y touchez pas, ou vous êtes perdu ! — Mon Sauveur, que vous êtes rude ! » Voilà le personnage de
l. Sermon sur la Prière-
Perse : il a changéde religion, mais il est resté le même. Ses demandes, ses plaintes discrètes, telles qu'elles sont exprimées parBossuet, sa déconvenue, vous paraîtraient même plaisantes et feraient sourire, si l'éloquence impérieuse delà réponse divine ne vous rappelait à de plus graves sentiments*.
Après avoir confondu l'hypocrite, le poète libre penseur raille une autre espèce de superstition, celle de ces bonnes gens qui, en accomplissant toutes sortes de céré« monies minutieuses et vaines, demandent au ciel, par exemple, de préserver leur enfant du mauvais œil et de lui accorder la richesse, le succès en amour, d'impossibles prospérités, en un mot toutes les faveurs. Perse change de ton et se relâche de ses rigueurs pour décrire de si innocentes folies; dans des vers pleins de grâce, d'une grâce austère et concise, il nous découvre un intérieur romain et nous fait assister à une scène domestique ridicule et touchante dans sa naïveté. — « Voyez-vous cette grand'mère ou cette tante craignant les dieux I elle tire l'enfant du berceau, promène le doigt du milieu sur son front et sur ses petites lèvres humides, pour le purifier avec la salive lustrale. Elle est si sûre que c'est là le moyen de le préserver des mauvais regards ! Gela fait, elle le secoue un peu dans ses mains, certaine que cet
1. Sermon sur la nativité de Notre-Seigneur. — Bossuet, selon son usage, a refait plus d'une fois ce dialogue. Ailleurs, l'orateur sacré ose employer contre les faux chrétiens des termes dont la noble trivialité nous paraîtrait aujourd'hui choquante : « Les affaires importantes qu'on recommande de tous côtés dans nos sacristies, ne sont-elles pas des affaires du monde? Et plût à Dieu du moins qu'elles fussent justes; et que si nous ne craignons pis de rendre Dieu et ses saints les ministres et les partisans de nos intérêts, nous appréhendions du moins de les faire complices de nos crimes!... C'est pourquoi, dit le Seigneur, je déteste vos observances : vos oraisons me font mal au cœur. » Scrm. sur la dévotion à la sainte Vierge,
enfant, maigre et chétive espérance de la famille va être grâce à son humble prière, envoyé en possession des domames de Licinus et des palais de Grassus. Que !e roi, s ecrie-t-elle, que la reine le désirent pour gendre! que les jeunes filles se l'arrachent un jouri aue partout où il mettra les pieds, il naisse des roses ! Pour moi, ce n est pas une nourrice que je chargerais de faire des vœux. Ne l'écoute point, Jupiter, quand même elle t adresserait ces prières tout de blanc habillée « . Le poète stoïcien, fidèle à sa doctrine, n'admet que les prières qw ont pour objet les biens de l'âme, les seuls biens quon ne se repentira jamais d'avoir demandés guant aux avantages extérieurs et matériels que les nourrices, les femmes et les grands parents ne manquent jamais de comprendre dans leurs vœux à la naissance dun enfant, ils peuvent devenir précisément une cause de malheur. Dans les sociétés antiques surtout, la richesse, les honneurs, la beauté amenaient souvent à leur suite bien des catastrophes, ainsi que Juvénal s'est donne la peine de le prouver dans sa dixième satire par de nombreux exemples tirés de l'histoire romaine. Ces sor es de prières peuvent être pernicieuses, disaient les philosophes; la prière exige beaucoup de prudence ■ il n y a rien de plus fou que de demander étourdiment aux dieux des maux en pensant leur demander des biens et de chanter a palinodie un moment après. La prière en eflet, chez les païens, établissant entre l'homme et les dieux une sorte de contrat que ceux-ci étaient censés exécutera a lettre, il fallait bien peser ses paroles de peur de solliciter une chose qui pouvait être nuisible Aussi les philosophes admiraient-ils la courte et vague prière des Lacédémoniens, qui, sans rien préciser de-