Lettre XLI; Virgile, Enéide, VIII
136 UN FOËTE STOÏCIEN.
n'offrent rien de JDien rare et se relrouvent dans tous les livres stoïciens; mais une certaine conviction hautaine anime ces vers et les lance avec roideur contre les vices du jour. On croit y voir les mouvements saccadés de l'impatience que le siècle importune, une sourde colère qui se contient tout en se montrant, et qui frémit d'autant plus qu'elle n'a pas le droit de tout dire. De là tant de traits courts ou tronqués, des allusions lointaines et des épigrammes contre les puissants, contre les princes, et, selon toute apparence, contre la jeunesse folle et débauchée de Néron. Le mécontentement politique respire partout dans ces sentences doctrinales. Ne croyez pas que ces vers ne soient que d'innocentes maximes détachées d'un cahier de philosophie ; ce sont des protestations ardentes sous la forme de vérités générales, mais dont la malignité publique savait l'adresse. A cette époque, on aimait à prodiguer le stoïcisme, comme en d'autres temps on a fait abus de la Bible. Les vérités philosophiques ou religieuses ont été souveat des mots de raUiement et le langage convenu du mépris pour tout ce qui est à la mode, en faveur, au pouvoir. Un certain accent de tristesse, l'affectation même de l'obscurité, le mystère d'un langage incomplet, tout cela donnait à penser qu'on ne disait pas tout ce qu'on avait sur le cœur, et en ce sens la brièveté même semblait une mahce. Ces vers à l'air morose ressemblent à ces stoïciens mécontents qui, sans faire d'opposition directe, se promenaient dans les rues de Rome, les cheveux ras, le sourcil haut, le visage chagrin, et qui n'avaient pas besoin de parler pour déclarer leur mécontentement. Les délateurs ne s'y trompaient pas et disaient : Voyez cet homme, c'est un ennemi de l'Etat M Cette morale d'é-
1. Un délateur redoutable, accusateur de Thraséas, appelait la
cole dans les satires de Perse, si on en comprend le ton, ne manque pas de courage. Le poëte a l'air d'un combattant qui, sans frapper personne, menace tout le monde. Sa tristesse hostile a quelque chose de provoquant. En retournant sans cesse ces maximes déplaisantes aux puissances et qui peuvent être redoutables, il offense, il irrite, et s'il ne se sert pas toujours de ses armes pour blesser, il affecte de montrer à tous qu'il les tient à la main.
Nous ne parlons que de cette hostilité générale sans relever les traits qui sont peut-être des agressions directes ou détournées, mais dont le sens précis nous échappe, et dont il ne serait permis de parler qu'en les discutant. Ici nous ne pouvons qu'étudier l'âme du poëte sans toucher à ce qui est incertain et en litige. Ce qu'on ne peut contester, c'est la foi de Perse dans le stoïcisme, c'est son enthousiasme moral qui éclate ça et là en admirables vers et qui sillonne d'éclairs l'obscurité ordinaire de ses ouvrages. Avec la candeur de la jeunesse et une sorte d'admiration fraîche pour les graves enseignements qu'il a reçus, il voudrait les propager, et, tout agité encore par les paroles de son maître, il se charge de les répandre parla prédication poétique. « Venez, jeunes et vieux, venez apprendre de Gornutus quel est le but de la vie, et faire provision de route pour la misérable vieillesse'. » L'indifférence publique pour la sagesse étonne son ingénuité ; il ne peut comprendre que les hommes négligent leur perfection intérieure et remettent au len-
sôvérité de Néron sur cette tristesse et ce silence des stoïciens ; •■ Habet sectatores, qui nonduin contumaciatn sententiarum, sed liabitum vultumque ejus sectanlur, rigidi et tristes, quo tibi lasciviam exprobrent! » Tacite, An»., XVI. 22.