Sénèque le rhéteur, Suasor
Romulus. De là un nouveau genre de poésie bizarre, rempli de lieux communs, toujours les mêmes sur les anciens héros. A côté d'apostrophes épiques et d'emphatiques expressions, on risquait les termes les plus bas et des trivialités rustiques sous prétexte de couleur locale, mélange de pompe et de bassesse qui produisait Teffet le plus discordant, et dont Perse fait la parodie dans ces vers : « Voici venir, apportant de grands sentiments héroïques, des écoliers qui jusqu'ici n'ont encore fait que des vers grecs, qui ne savent pas même, selon l'usage des écoles, décrire un bois sacré ni célébrer une riche campagne, et qui maintenant vous chantent pêle-mêle les corbeilles, le foyer, les cochons, les meules qui fument aux fêtes de Paies et Rémus, et toi, Gincinnatus, qui usais le soc dans le sillon quand ta femme accourut pour te mettre sur les épaules, devant les bœufs, la robe dictatoriale, et que le licteur rapporta lui-même la charrue h. la maison... allez toujours, courage, ô poëte* ! » Il est impossible de rendre en traduisant toutes les intentions malignes de Perse; il ne se moque pas seulement de celte ambition poétique qui entraîne des jeunes gens sans talent et sans étude à célébrer les plus sacrés souvenirs de Rome : il raille cet art nouveau si plein de rhétorique prévue, où les termes les plus vulgaires et les plus beaux mots se donnent la main, où l'apostrophe est de rigueur et s'élance du sein de a platitude. Dans toutes les littératures, rien n'est plus vite banal que les hardiesses de mauvais goût, qui sont les plus faciles à imiter. Nous avons assisté en France à de pareils engouements ; il y a une trentaine d'années, une jeune école de poésie exhuma aussi les idées et les images de notre antiquité nationale. Les
mêmes prétentions, qui chez nous ne furent pas non plus toujours plus heureuses, donnèrent naissance aux mêmes défauts, et particulièrement à cet amalgame hétéroclite de Temphase et de la trivialité qu'on regarda comme une nécessité de genre et comme la langue naturelle du moyen âge. On bâtit même là-dessus plus d'une théorie littéraire qui n*est pas oubliée, et dont les vers de Perse sont une spirituelle critique.
La langue latine, comme le goût, avait fort à souffrir de ce retour à l'antiquité la plus reculée et la plus inculte. La vogue fut aux plus vieux auteurs; on préféra Ennius à Virgile, Lueilius à Horace, et les novateurs rétrogrades allaient même jusqu'à exhumer les mots depuis longtemps enterrés. Les Grracques paraissant encore trop modernes, on remontait jusqu'aux Appius, et plus d'un auteur, pour obtenir des applaudissements, se piqua de parler le langage de la loi des douze tables. Le public blasé encourageait cette barbarie raffinée. «Après cela, s'écrie Perse, demanderez-vous d'où nous vient ce pot-pourri de locutions étranges qui envahissent notre langue, qui la déshonorent, et font bondir d'aise sur leurs banquettes nos petits-maîtres bien bichonnés' ? » Ne dirait-on pas que toutes les littératures sont destinées à tourner successivement dans le même cercle d'engouements et d'erreurs? A nous aussi on a conseillé en des livres de critique d'emprunter des termes du vieux langage français pour relever la fadeur de notre langue classique, comme si on pouvait rajeunir les choses en les vieillissant. On a repris des tournures oubliées, des mots qui souvent n'avaient d'autre mérite que de n'appartenir pas à notre temps. Ceux mêmes qui n'osaient pas innover dans la langue exaltaient du moins nos vieux
auteurs aux dépens de nos classiques. On préférait Montaigne à Pascal, Régnier à Boileau. Que de grands écrivains n'a-t-on pas découverts tout à coup dans la poussière du moyen âge ! Ce retour à l'antique est du reste assez naturel et s'explique aisément. L'imitation continuelle et banale des plus purs modèles finit en effet par vous dégoûter de l'art régulier, et il arrive un moment où l'on retourne avec plaisir à la naïveté, à la négligence, à la barbarie même de l'antiquité, dont la rudesse paraît être de la force, la gaucherie une grâce, et dont les premiers bégaiements ont un charme enfantin pour la sénilité littéraire.
Cette trop courte satire embrasse pourtant et étreint dans sa concision nerveuse tous les ridicules littéraires du temps. Rien n'y manque, ni la manie d'écrire, ni la frivolité des sujets, ni la vaine ambition du style, ni le retour indiscret aux locutions surannées, ni la mollesse affectée du débit, ni cet art nouveau de payer des auditeurs et de s'assurer une approbation bruyante : tableau historique que d'autres, après Perse, ont essayé de retracer, mais qui n'est nulle part aussi complet et précis, et où le grave jeune homme, plus sage en cela que Quintilien, n'a point pactisé avec ces jeux d'esprit de la vanité, montrant le plus ferme jugement et une remarquable clairvoyance. La haute philosophie qu'il professait, son respect pour les lettres et pour les bienséances morales, la dignité de sa vie, l'ont rendu plus sensible que d'autres aux travers pernicieux qui commençaient à se montrer alors, dont peu d'esprits voyaient les inconvénients, et qui devaient aboutir à ces incroyables abus de la rhétorique où périt et disparut la littérature ancienne, où elle s'évanouit pour ainsi dire dans l'inanité de l'ostentation.
Il nous a paru que les satires de Perse, si peu lues
et d'un accès si difficile, pourraient obtenir du lecteur un moment d'attention, si nous prenions la peine d'en dégager l'esprit et de dérouler quelques-unes de ces pensées enveloppées dans des vers trop compactes. Entreprise un peu téméraire, nous le savons, où Ton risque de parler trop longuement d'un poète concis et de ne pas dire assez d'un poëte obscur, où il faut oser braver la monotonie d'un sujet toujours sévère qui repousse tout agrément comme une inconvenance et une infidélité; mais nous avons pensé que les tristesses d'une grande âme romaine méritaient d'être expliquées, et si en gécéral on s'intéresse peu aujourd'hui à tout auteur qui paraît au premier abord avoir plus de doctrine que de passion, il ne peut être indifférent à personne de connaître les sentiments des grands personnages qui ont formé notre poëte et lui ont communiqué quelque chose de leur vertu héroïque. Ces vers, aujourd'hui refroidis, ont eu de la vie et de la flamme, ces maximes ont été des armes. La philosophie stoïque, déposée par un maître dans le cœur ingénu d'un enfant poëte, s'en est échappée en traits ardents, admirés par les Gornutu?, les Thraséas, les Helvidius, les Arria, et par toute une vaillante famille, plus tard proscrite, qui, dans les circonstances les plus tragiques, a pu répéter quelquesuns de ces vers comme le symbole de sa foi ; car n'oublions pas que Perse a été le nourrisson d'une forte race d'esprits, le jeune prodige de la famille, l'interprète applaudi de ses mépris et de ses haines, le puëte chéri d'un parti politique, et, s'il est permis d'employer un mot déplaisant quand il s'agit d'une société si distinguée et si honnête, le poëte prôné d'une coterie.
Il importe peut-être de donner un souvenir à Perse, parce qu'il est de moins en moins connu, et que bientôt il sera tout à fait délaissé. A mesure due la connaissance
précise de la langue latine s'affaiblira, on négligera naturellement les auteurs qui demandent le plus d'effort, et Perse sera le premier qui descendra dans Toubli. Dans cette étude toute morale que nous avocs faite du poète philosophe, nous ne voulons pas juger longuement la valeur littéraire de son petit livre. Perse a les défauts d'un écolier et les qualités d'un homme. Gomme il a beaucoup étudié les philosophes et les poêles et que sa mémoire est surchargée de souvenirs, il ne domine pas assez sa matière, il est souvent dominé par elle. Il va d'imitation en imitation, forçant les maximes du stoïcisme à entrer dans les formes poétiques de Virgile ou d'Horace. En voulant imprimer à ses emprunts une marque personnelle, il les retourne sur l'enclume, il martèle les idées et les mots pour dénaturer et rendre siens les débris poétiques dont il forge le métal rigide de ses vers ; mais il y a quelque chose de généreux dans ce labeur : il tourmente sa matière à force de l'aimer. A des vérités qui lui sont chères, il voudrait donner une trempe inconnue et une pointe perçante. Jusque dans ses vers les plus originaux, on sent l'effort, et la plupart de ses plus admirables brièvetés ressemblent à des gageures. Les mots même qui sont sortis du fond de son cœur en ont été tirés avec peine; ils ont passé, avant d'arriver à la lumière, par tous les saints replis de cette âme, sanclosque recessus mentis j où de froides maximes stoïques ont pris un singulier accent de sincérité émue. Perse esta tous égards le poêle du Portique, dont la doctrine recommandait l'effort, la tension de l'âme, l'énergie soutenue. Il semble que, même en écrivant, il ait voulu obéir à ces austères préceptes, et qu'il ait transporté jusque dans son style les habitudes de sa vie morale. S'il n'était pas mort si jeune, si son génie, enrichi par les expériences de la vie, avait eu le
temps de prendre de l'ampleur et de la souplesse, il serait peut-être placé au rang des plus grands poètes de Rome : quelques-uns de ses vers permettaient à ses amis de l'espérer; il se serait associé avec enthousiasme aux périls de Thraséas et de sa famille; par son talent, sa vertu, l'audace mal contenue de son langage, il aurait mérité de partager leur sort, et sans doute à une renommée poétique plus brillante il eût ajouté la gloire populaire d'un beau trépas.
EPIGTÈTE.
Si nous ne possédons plus aujourd'hui les discours de ces philosophes orateurs tels que les deux Sextius, Attalus, Fabianus et tant d'autres qui, dans leur école, par des exhortations véhémentes ou familières exaltaient les âmes et réveillaient les consciences, si toute cette prédication orale qui serait pour nous si curieuse et qu'on est en droit d'appeler l'éloquence de la chaire profane, ne nous est plus connue que par de courts fragments et par les témoignages d'admiration des auditeurs, nous retrouvons du moins la substance de cet enseignement pratique dans les ouvrages de Sénèque, dans les discours résumés d'Épictète et dans le livre de Marc- Aurèle où l'empereur philosophe fait si noblement son
examen de conscience et se prêche lui-même. Ces trois plus illustres représentants du stoïcisme romain nous font voir successivement les grands caractères de cette doctrine morale ou plutôt de cette religion philosophique. Car, quelle que soit la fixité d'une doctrine, elle ne laisse pas d'être transformée par le génie de ceux qui l'enseignent. Le dogme peut rester le même tandis que Taccent change. Telle partie du dogme prend plus d'importance, telle autre s'efface et reste dans un demi-jour. L'immutabilité du christianisme n'empêche pas qu'il n'y ait une grande différence entre la sévérité de Pascal, la hauteur de Bossuet et les subtiles douceurs de Fénelon. A plus forte raison, dans une doctrine purement humaine doit-on rencontrer de ces changements qui, sans attaquer la permanence des principes, prouvent seulement la diversité des caractères et des temps. Ainsi Sénèque, Épictète et Marc-Aurèle prêchent la même morale, chacun avec une éloquence nouvelle, mais non pas avec la même autorité*.
Celui qui manque le plus de cette autorité, qui est une si grande force dans l'enseignement de la morale pratique, c'est le ministre de Néron. Nous ne voulons pas retirer à Sénèque les éloges qu'il mérite et que nous lui avons donnés. Nous croyons qu'il a aimé la philoso-
1. Si notre dessein était d'exposer les dogmes et les formules du Portique , nous devrions réserver dans notre livre la plus grande place à Épictète qui est le plus rig^ ureux et le plus conséquent des stoïciens. Mais par cela même que sa doctrine est homogène, que sa vie est conforme à sa doctrine et que ce personnage est tout d'une pièce, une simple esquisse sulfit. Pour éviter des redites sur le stoïcisme professé par Sénèque, par Perse et que nous retrouvons encore dans Marc-Aurèle, nous ne consacrons qu'un très-court chapitre à Épictète dont les sentiments droits et fermes, sans fluctuations et sans nuances, peuvent se pemdre ta quelques traits.
phie, qu'il Ta propagée avec autant d'ardeur que d'esprit; qu'il n'a pas simplement cherché dans la morale, comme on Ten accuse, un amusement et une matière à de beaux discours, mais qu'il s'est enchanté lui-même de ses nobles maximes et qu'il a fait plus d'efforts qu'on ne pense pour les pratiquer. Cependant il a été plutôt un amateur de la vertu qu'un homme vertueux. Il ressemble un peu trop à ces riches de l'époque qui, dans leur somptueux palais, se ménageaient une simple retraite, une chambre sans luxe, sans ornements^ pourvue à peine de quelques meubles nécessaires, où ils se retiraient à de certains jours pour y faire un chélif repas dans de la vaisselle d'argile, pour coucher sur un grabat, essayant ainsi de donner le change au dégoût et à la tristesse de l'opulence. C'est dans une semblable retraite, dans ce qu'on appelait alors la Chambre du pauvrCj que Sénèque semble avoir composé ses livres austères. Ses réflexions sur la vanité des grandeurs, bien que sincères, seront toujours suspectes, parce que la malignité, qui aime à relever les contradictions entre la conduite et les maximes d'un philosophe, trouve dans la vie de Sénèque une matière qui prête à l'épigramme. S'il avait été disciple de Platon, au lieu d'être celui de Zenon, on n'aurait pas trouvé assez de louanges pour ce grand seigneur qui, au comble de la puissance et dans une cour impure, faisait les honneurs à la philosophie. Le malheur de Sénèque est d'être stoïcien et d'appartenir à une doctrine qui prêche le renoncement ; aussi, quand on parle de lui, on est toujours obligé de faire des réserves et, avant de l'admirer, il faut le défendre. C'est assez dire pourquoi, malgré sa profonde connaissance du cœur humain, sa singulière pénétration morale et la chaleur de son prosélytisme, il manque de crédit et d'autorité.
Epiclè;e, au contraire, tut aussi sloïque dans sa vie que dans ses discours. Longtemps esclave, pauvre toujours, il eut le droit de vanter la pauvreté. Quand on Tentend mépriser les honneurs, les richesses, la gloire, on le croit sur parole, tant son courage est simple, ferme et paraît au-dessus des tentations. Les rigueurs du Portique n'avaient rien qui pût effrayer un homme accoutumé déjà à toutes les privations. Son héroïsme moral s'élève sans effort à la hauteur de ses maximes. Le peu que nous savons de sa vie semble emprunté à la légende des saints, et l'admiration qu'il excita parmi les païens tient du culte. Né en Phrygie dans le premier siècle de l'ère chrétienne, on le trouve à Rome du temps de Néron, où il devient dans sa jeunesse l'esclave d'un affranchi de l'empereur. On raconte que son maître brutal se donna le plaisir de tordre la jambe de son esclave dans un instrument de torture, et qu'Épictète lui dit tranquillement : « Vous allez me la casser. » Le maître ayant persisté dans ce jeu cruel, et la jambe étant rompue, le philosophe se contenta d'ajouter : « Je vous l'avais bien dit. » Ce trait d'insensibilité stoïque fut tellement admiré que plus tard Gelse, le plus intraitable adversaire du christianisme, osait apostropher ainsi les chrétiens : « Est-ce que votre Christ, au milieu de son supphce, a jamais rien dit de si beau? » A quoi Origèce repartit simplement : « Notre Dieu n'a rien dit, et cela est encore plus beau. » Quoi qu'il en soit de cette histoire, qu'elle soit vraie ou arrangée par des admirateurs d'Épictète, il est certain que le philosophe resta boiteux toute sa vie. Ayant obtenu plus tard la liberté, il vécut à Rome dans une petite maison délabrée qui n'avait point de porte et qui ne renfermait qu'une table et une couchette. Il vécut seul la pins grande partie de sa vie, et s'il finit par prendre à sod service une
pauvre femme, ce fut pour confier à ses soins un enfant abandonné qu'il avait recueilli. Lorsque Domitien chassa les philosophes de Rome, Épictète, retiré en Êpire, supporta Fexil avec la bonne grâce d'un stoïcien qui trouve partout sa patrie et se considère comme citoyen du monde. Pendant sa vie, il fut honoré, malgré son indigence, pour la pureté de ses mœurs et la sagesse de son enseignement; après sa mort, il fut célébré comme le plus sage des hommes. On lui composa celte épitaphe, où on le fait parler lui-même : « Je suis Epictète, l'esclave, le boiteux, le pauvre, mais cher aux dieux. » Un riche amateur acheta sa lampe de terre trois mille drachmes, et cette lampe, qui avait éclairé les veilles de la pauvreté, devint le précieux ornement d'une demeure opulente. Il n'est pas inutile de rapporter dans leur naïveté instructive ces témoignages de l'admiralion contemporaine et de la dévotion philosophique. Il semble que ce sage, fidèle jusqu'au bout à ses maximes de renoncement, ait voulu dérober même son nom à la postérité. Ce nom d'Epictèle n'est pas le sien, ce n'est qu'un adjectif qui signifie esclave. De plus, il paraît n'avoir rien publié. Epictète n'a pas même songé à la gloire, et ces belles leçons de courage qu'il prodiguait dans ses entretiens particuliers et ses leçons publiques seraient aujourd'hui ignorées, si elles n'avaient pas été recueillies par la reconnaissance d'un disciple.
Quand on connaît déjà le fond de la doctrine stoïcienne, on peut se figurer quelles doivent être les maximes d'un tel homme. « Supporte et abstiens-toi. » Voilà toute sa philosophie. Supporte les disgrâces, les malheurs et tout ce qui peut troubler ton cœur. Nos sentiments, nos pensées, nos actions sont, pour ainsi dire, sous notre main, nous pouvons les régler à notre gré : les biens, les honneurs et toutes les choses extérieures; il faut y
renoncer tout d'abord. En circonscrivant ainsi le champ de la lutte, il est sûr de n'être point vaincu. Mépriser d'avance tout ce qui peut nous échapper est la seule manière de ne trouver pas de mécompte. Il ne se laisse pas tenter, comme Sénèque, par la richesse et la puissance. En ne désirant rien, il n'aura rien non plus a regretter. Aussi, comme il s'est mis entièrement hors de prise du côté delà fortune, il n'a pas besoin de lutter avec elle; il ne lui dira pas d'injures, il ne la provoquera pas, il ne la mettra pas au défi, selon la coutume des stoïciens, qui déclament parce qu'ils sont mal assurés dans leur foi. Son langage sera toujours ferme, net, résolu, comme celui d'un soldat qui se sent inexpugnable ou décidé à périr, si on le force dans le refuge sacré de sa liberté intérieure.
Cependant, bien que le style d'Epictète soit simple et d'une nudité athlétique qui sied bien à cette morale militante, on y rencontre çà et là des images frappantes qui saisissent l'esprit et donnent un vif éclat à ces solides pensées. Il a le langage populaire, incisif et pittoresque. Des comparaisons tirées de la vie commune révèlent une certaine originalité plébéienne. Mais son imagination est tout entière au service du raisonnement, ses métaphores ne sont que des démonstrations, et ses allégories même ont la précision de la pure logique. Sa parole, libre comme son âme, affranchie des élégances convenues, ne dédaigne pas d'employer les expressions vulgaires, empruntées aux carrefours, et saisit parfois avec plaisir quelque mot trivial pour en accabler les objets de son mépris. Mais où paraît surtout la foi intrépide de ce prêcheur obstiné, c'est dans cette dialectique tranchante où il lutte avec les passions, où il les interroge, les fait répondre et les confond en quelques mots souvent sublimes. L'héroïsme stoïque y éclate en dialogues cornéliens.
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Ce Socrate sans grâce ne s amuse pas à faire tomber mollement un adversaire dans les longs file 1 s d'une dialectique captieuse, il le saisit brusquement et l'achève en deux coups. On peut appliquer à celte éloquence le mot de Démosthène sur celle de Phocion : « C'est la hache qui se lève et retombe. »
Cette doctrine et ce langage ne pèchent que par un excès de force. Comme l'a dit Pascal : a Épictète connaît la grandeur de l'homme, il n'en connaît pas la faiblesse. » De là cette proscription impitoyable des sentiments les plus légitimes. Il n'est point permis de pleurer la perte de ses amis, de sa femme, de son enfant; il faut étouffer en soi la compassion et ne pas se laisser toucher par le malheur d' autrui. Hâtons-nous d'ajouter que ces maximes ne sont pas celles de l'éguïsme qui défend sa quiétude, mais de la prudence philosophique qui craint de compromettre l'invulnérabilité de l'âme. Tant d'héroïsme pourtant nous impatiente, et chacun est tout prêt à refuser sa sympathie à celui qui vous interdit la pitié : aussi ne pouvons-nous souscrire à l'opinion de ceux qui trouvent qu'Epictète a moins de roideur que Sénèqiie, qui lui reconnaissent un air plus affectueux et plus humain. Pour nous, nous préférons à celte dureté systématique les inconséquences de Sénèque, qui, après avoir prôné l'impassibilité, nous confie qu'il a versé sur son ami Sérénus des larmes réprouvées par la philosophie. Epictète assurément n'aurait pas tenu à passer pour un homme qui s'attendrît. Là n'est pas son ambition ni sa gloire. Il lui importe peu d'être aimable, pourvu qu'il assure par tous les moyens l'indépendance de son âme et la victoire de sa volonté. Sa morale de renoncement absolu est celle d'un pauvre, d'un esclave, d'un exilé, d'un infirme, d'un solitaire enlin qui n'a ni bien ni famille, et qui par son dénûment volontaire a mis la
fortune dans Fimpuissance de lui nuire. Ses maximes sont d'un anachorète païen, et l'on pourrait appeler sa doctrine de l'ascétisme stoïque.
Le livre le plus connu d'Épictète, le Manuel, ne fait pai connaître entièrement le caractère, Tesprit et le grand cœur de ce moraliste convaincu qui fut l'honneur du stoïcisme romain, son plus fidèle interprète et le plus bel exemplaire de ses vertus. Ces préceptes concis, condensés dans une sorte de mémento^ ont quelque chose de dur et de choquant dans leur brièveté impérative. La raison stoïcienne y proclame ses lois avec une impassibilité peu humaine, impose silence* à toutes les passions, même aux plus respectables, se fait gloire de les tuer sans entrer avec elles en accommodement, et semble même vouloir réprimer les jplus légitimes mouvements d'une sensibilité généreuse. A lire ces maximes rigoureuses, on est tenté de croire que ce moraliste législateur de la cité stoïque n'a pas d'entrailles, et, si on n'avait l'esprit touché par l'originale sincérité de ce langage, on ne verrait dans ce style lapidaire que les préceptes convenus d'un système chimérique ou les gageures d'une perfection impossible.
Les Entretiens^ recueillis par Arrien de la bouche même d'Epictète complètent le Manuel et l'expliquent. Ils nous font voir le moraliste de plus près, plus au naturel, dans la familiarité de ses conversations philosophiques avec ses amis et ses disciples. Au lieu d'imposer des lois comme dans le Manuel, il discute, il cherche à persuader. Les plus dures pensées s'étendent dans ces libres improvisations, s'amollissent pour ne pas blesser
1. Nous recommandons l'excellente traduction de M. Courdaveanx^qui reproduit souvent avec bonheur l'énergique simplicité d'Épictète.
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et se fondent parfois pour mieux se répandre. Une vive sollicitude pour le progrès moral de ses auditeurs, une certame condescendance pour les faiblesses humaines tempèrent les rigueurs de la doctrine. En lisant les Entretiens on est tout étonné et charmé de se trouver en face d'un homme, quand jusque-là on n'avait contemplé dans le Manuel que la statue en marbre ou en bronze de Tidéal stoïcien.
A vrai dire, les Entretiens ne sont pas autre chose qu'une prédication morale, lantôt élevée, tantôt familière, selon les circonstances, et accommodée aux besoins de ceux qui ont recours à la sagesse du maître. Si le livre renferme un certain nombre de dissertations didactiques sur des points de doctrine, le plus souvent on N y voit que le philosophe s'occupe, comme il le dit luimême, à rehausser le cœur de ses disciples, ou bien encore à éclairer des inconnus qui lui proposent un cas de conscience. Tel discours n'est qu'une réponse à une de ces consultations morales, tel autre un appel à la dignité humaine et une exhortation à la vertu, tel autre une méditation éloquente sur la Providence, sur Dieu sur les devoirs qu'il nous impose; véritables sermons qui annoncent et préparent l'éloquence chrétienne, où l'orateur, malgré la diversité des principes et des doctrines, traite souvent les mêmes sujets que nos prédicateurs, avec un zèle pareil de propagande, seulement avec la jactance de l'école et les brusqueries parfois peu charitables de la dialectique stoïcienne.
Pour montrer combien est sublime l'idée que s'était formée de la prédication philosophique ce noble esprit et ce vaillant homme, il faut citer quelques fragments d'un discours où, en lignes heurtées mais d'une énergie sans pareille, il esquisse le portrait du philosophe prêcheur, portrait familier et vivant qui peut-être nous offre sa pro>
pre image. Personne dans l'antiquité n'a jamais affirmé avec cette décision et cette grandeur simple que l'enseignement de la morale doit être un apostolat. Je ne sais si, même de nos jours, on pourrait mieux définir le rôle du missionnaire chrétien. A un jeune homme qui vient lui demander conseil et se propose de se consacrer à la propagande hardie et populaire telle que la comprenaient les sages de l'école cynique, Épictète trace ses devoirs en des termes qui méritent tous d'être médités : « Examinons, lui dit-il, la chose à loisir. Mais sache tout d'ahord que quiconque s'engage dans une si grande entreprise sans l'aide de Dieu devient l'objet de la colère divine, et qu'il ne fera rien que se couvrir de honte aux yeux de tous. » Avant tout, selon Épictète, il faut que le futur précepleur du genre humain* s'enireprenne lui-même, éteigne en lui ses passions, se purifie et se dise : « Mon âme est la matière que je «« dois travailler, comme le charpentier le bois, comme le cordonnier le cuir.... » Ainsi préparé, il doit savoir encore qu'il est un envoyé de Jupiter auprès des hommes. Il faut qu'il prêche d'exemple et qu'aux pauvres, aux déshérités qui se plaignent de leur sort, il puisse dire : « Regardez-moi, comme vous je suis sans patrie, sans maison, sans bien, sans esclaves; je couche sur la terre ; je n'ai ni femme, ni enfant; je n'ai que la terre, le ciel et un manteau. » Puis, avec une énergie croissante, du ton le plus résolu, avec une trivialité qui ajoute quelque chose à la grandeur des pensées, il continue : « Prends conseil de Dieu, et s'il t'encourage dans ton entreprise, sache qu'il veut te voir grand ou roué de coups; car n'oublions pas ce petit détail : il est dans l'ordre que notre philosophe soit battu comme un âne, et ii
l. 'O îïaiSeuTriç 6 xoivô;.
faut que, battu, il aime ceux-là mêmes qui le battent, en pèr« et en frère de tous les hommes ^ »
Chose surprenante! Epiclèle va jusqu'à imposer à son philosophe le célibat, et donne des raisons qu'on peut faire valoir encore en faveur du célibat des prêtres : « Ne faut-il pas qu'il soit tout entier à son divin ministère'? Ne faut-il pas qu'il puisse traiter librement avec les hommes, sans être asservi à ces obligations vulgaires, sans être empêché par ces bienséances mondaines qu'il ne peut négliger qu'en perdant son titre d'honnête homme, qu'il ne peut respecter sans détruire en lui l'ambassadeur, le surveillant, le héraut envoyé par les dieux. Regardez : s'il est marié, le voici obligé de faire ceci ou cela pour son beau-père, le voici avec des devoirs envers les autres parents de sa femme, envers sa femme ellemême. Désormais il est absorbé par le soin de ses malades, par l'argent à gagner.... Que devient, dès lors, celui qui doit surveiller tous les autres, époux et parents? celui qui doit voir quels sont ceux qui vivent bien avec leur femme, qui vivent mal, quelles sont les familles heureuses ou troublées ? celui qui doit aller partout comme un médecin tâtant le pouls de tout le monde ? comment aura-t-il ce loisir, si les devoirs ordinaires le tiennent à l'attache ? »
On ne manquait pas à Rome de faire, contre ce noble célibat, des objections qu'on fait encore aujourd'hui : Yotre philosophe, disait-on, ne contribuera pas à la conservation de la société. Epictète répliquait, avec sa fougue et ses vives saillies : « Au nom da ciel, qui sont les plus utiles à l'humanité, de ceux qui y introduisent deux ou trois marmots au vilain petit museau, ou de ceux
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