‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 77 sur 149 · I.'KXAMUN IIK fiONKCIKNOE · texte numérisé non relu

I.'KXAMUN IIK fiONKCIKNOE

D'UN KMl'Kr.KTIlî IVOMAIN.

RlAUC-AUliï'lLH.

Il faut s'îirn^liT (N'vjiiiI ('.(îIIo aino si liuiilo et hï |)ur(3 pour (;()iil(!iii[»l(!i' (hiiiH son dornicir ol (Iîiiis son jilijsdoux (^clat la vertu antique, ])onr voir ii ([invllo (ic'iicalesHe morale ont ahoiiti les doclrirKîH jjrofanes, cornuKint elleH se sont d('])oiiill(5es de leur orj^ucwl (it (pielle y^invAi (x'ik'tranlo elles ont lrouv('e djiUH l(Mir simplicité nonvelle. Ponr (pie l'exemple en lût plus Iriippanl, la l*rovidenc(î, (pji, selon les stoïciens, ne lait rien au liasard, voulut (jue le jnodèlo de ces sinjples vérins hrillat an milieu de toutes les grandenis liuniaiiics, (jne la cliarilc! lui ensijig-née par le succesHeur des s;in/^lanls césars et l'Iinnulilé par un empereur.

Nous no venons pas raconter l'iiibloire, d'ailleurs cou-

nue, d'un prince dont Montesquieu a pu dire : « Faites pour un moment abstraction des vérités révélées, cherchez dacs toute la nature, et vous n'y trouverez pas de plus grand objet que les Antonins.... On sent en soimême un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur; on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement. Tel est l'effet qu'elle produit qu'on a meilleure opinion de soi-même parce qu'on a meilleure opinion des hommes. » Bien qu'il soit opportun en tout temps de peindre une si belle vie, il n'entre pas dans notre dessein de toucher à ce règne sans exemple d'un souverain qui se conduisit toujours en sage, qui, sans pédantisme et sans utopie, fit couler dans ses lois, ses règlements, son administration , les principes rêvés par les philosophes, fut doux autant que ferme, sut faire la guerre sans l'aimer, gouverna le plus immense empire en magistrat d'une république , ne garda du pouvoir suprême que les soucis et les peines, et remplit les plus grands devoirs qui puissent être imposés à un homme, comme on remplit une modeste fonction, simplement, virilement, sans faste, même sans le faste de la vertu. On ne veut voir ici que le moraliste empereur qui , dans son livre des Pensées^, dévoile ingénuement son âme, non pour la montrer au public, mais pour la connaître lui-même, pour en surveiller les faiblesses, pour s'exciter au bien, qui, dans le silence de ses nuits, sans confidents et sans témoins , se faisait comparaître devant sa conscience, méditait surles grands problèmes de la vie et de la mort, et dont les observations morales, les notes intimes jetées ainsi surle papier sans ordre, sans suite, selon ses préoccupations du jour, composent aujourd'hui pour nous un

1. Il faut lire Marc-Aurèle daiis la traduction de M. PierroD, qui est plus exacte, plus romaine, plus vraie que celle de Dacier.

d'un empereur romain. 173

des plus aimables livres de l'antiquité, livre uuique, qui est à la fois un soliloque souvent sublime et un examen de conscience.

L'examen de conscience n'était pas une coutume nouvelle, et depuis longtemps la philosophie recommandait cet exercice spirituel, qui semble n'avoir été pratiqué avec ferveur que sous l'empire romain. La politique n'offrant plus d'aliment aux esprits ni de matière à l'aclivité des citoyens, les réflexions morales et les exercices intérieurs de la pensée parurent avoir plus de prix. Le despotisme, en comprimant de toutes parts les âmes, les rejetait, les refoulait sur elles-mêmes. De là vient sans doute que cette vieille prescription pythagoricienne, sortie d'une école mystique, se répandit et fut adoptée par les autres sectes. Le bon Horace, moins léger qu'on ne pense, et qui avait aussi ses heures sérieuses, faisait à sa manière son examen de conscience, lorsque, dans son lit ou dans ses promenades solitaires, il songeait à se rendre meilleur, et se grondait doucement en homme du monde qui voudrait être honnête et en épicurien qui voudrait être sage. Un philosophe plus austère, un des maîtres de Sénèque, Sextius, se confessait lui-même tous les soirs, se demandait un compte exact de ses journées, et procédait à un interrogatoire de criminel. Sénèque nous a laissé un tableau plein de grâce sévère où il se met en scène, remplit envers lui-même les fonctions déjuge, et se cite à son propre tribunal. Bien des âmes éprises de perfection morale ont dû imiter les philosophes de profession. Il faut que la coutume soit devenue assez générale alors, puisque le mordant Épictète, dans une spirituelle parodie, nous fait assister à l'examen de conscience du courtisan qui s'est proposé un idéal de bassesse comme un honnête homme se propose un idéal de vertu, qui s'interroge et se gourmande lui-même en

voyant que son âme n'esl point parfaite encore, c'est-àdire entièrement conforme aux lois de la servilité. « Qu'aije omis, se dit-il, en fait de flatterie?... Aurais-je par hasard agi en homme indépendant, en homme de cœur? » Et, s'il se trouve qu'il s'est conduit de la sorte, il se le reproche, il s'en accuse. « Qu'avais-tu besoin de parler ainsi? se dit-il; -ne pouvais-tu pas mentir^? » Ironie bien piquante , mais qui eût été incompréhensible, si celte peinture d'un examen de conscience fait à rebours n'avait été une allusion à un usage très-connu. Enfin on voit par un illustre exemple, par le livre de Marc-Aurèle, quelles pouvaient être les pensées d'une âme païenne recueillie en face d'elle-même, quels scrupules nouveaux tourmentaient les consciences , et de quel ton on s'encourageait à la perfection morale.

Cependant, si l'on veut pénétrer dans ce livre si simple, il faut le lire avec simplicité, écarter les discussions philosophiques, ne pas regarder au système qu'il renferme. On fait tort à Marc-Aurèle quand on rajuste en corps de doctrine ces pensées décousues, et que de ces libres et paisibles effusions on fait un sujet d'érudition ou de controverse. Ce n'est pas une œuvre de philosophie, mais, si l'on peut dire, de piété stoïque. On ne le comprend que si on le lit avec le cœur. Une âme qui se retire dans la solitude, qui veut oublier les jugements des hommes, les livres, le monde, qui ne s'entretient qu'avec elle-même et avec Dieu, ne doit pas être l'objet de curiosités vaines. Il y a comme une bienséance morale à l'écouter comme elle parle, avec candeur, à se laisser charmer par son accent. Serait-ce donc se montrer trop profane que d'apporter à la lecture et à l'étude de ce livre si pur quelques-uns des sentiments que nous

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