Philostrate, Vie des Sophistes, II
2. On peut être curieux de savoir comment le sophiste a résolu la question : Lequel des deux a précédé, de la révolte ou de la tranquillité ? Reçois d'ahoird la punition de la première , et prends, si tu peux, la récompense due à la seconde. Philostrate, I, 26.
Les diverses espèces de panégyriques fournissaient surtout une ample matière aux discours. On faisait l'éloge des dieux, des héros, des empereurs, des magistrats, des villes, éloges faciles dont la monotonie ne rebutait personne, parce que la flatterie, pour être goûtée, n'a pas besoin d'être exquise et qu'on pouvait toujours lui donner un nouveau prix par l'excès de l'adulation. Cependant ces orateurs n'étaient jamais plus admirés que lorsqu'ils avaient le bonheur de trouver un sujet où ïa louange fût un tour de force. Célébrer Jupiter ou Achille, ce n'était point merveille, les moins habiles pouvaient le tenter et s'en tirer avec honneur. Mais ne fallait-il pas un rare génie pour faire le panégyrique de la fièvre, de la goutte ou pour chanter le vomissement? Il faut remarquer que ce n'étaient point les orateurs médiocres et méprisés, mais les plus grands talents de l'époque , qui s'engageaient dans ces belles entreprises*. Ils pensaient que c'étaient là d'excellents exercices, que l'art éclate d'autant plus que la matière est plus vile, et, comme on disait alors, que plus la terre est ingrate et rebelle, plus il y a de mérite à en faire sortir des fleurs. Ils suivent à la lettre ce principe d'Isocrate : que le discours a naturellement la vertu de rendre les choses grandes petites, et les petites grandes. Aussi cette mode, qui n'était pas nouvelle dans l'histoire de la sophistique, excitait l'émulation des orateurs, qui se mettaient en quelque sorte au défi et composaient à l'envi des panégyriques dont les
1. Lucien a fait l'éloge de la mouche, Fronton de la poussière, de la fumée, de la négligence, Dion Chrysostome de la chevelure , du perroquet, etc. Au cinquième siècle, Synésius, qui fut un grand évèque, fera le panégyrique de la calvitie, long ouvrage où toutes les sciences sont mises à contribution pour apprendre aux hommes ce qu'il y a non-seulement de bonheur, mais aussi de mérite à être chauve.
objets allaient toujours en décroissant. Le chantre de l'âne fut bientôt éclipsé par celui de la souris; celui-ci dut se déclarer vaincu en entendant célébrer le hanneton. A l'époque dont nous parlons, on en était k la mouche, au cousin, à la puce. Où se seraient-ils arrêtés s'ils avaient connu le microscope?
Ces choses, et d'autres encore, n'étaient pas seulement des exercices de style, destinés à tomber dans l'oubli. Au contraire, un public, avide d'émotions littéraires, attendait avec impatience ces merveilles oratoires, que le sophiste se chargera bientôt de déclamer lui-même sur la place publique, dans un théâtre, dans une basilique ou bien encore dans la salle spacieuse qu'un riche amateur des lettres met à la disposition d'un auditoire choisi. Deux jours à l'avance, des esclaves ont parcouru la ville pour avertir les invités, des banquettes sont louées, l'estrade est élevée et le fauteuil est couvert d'un coussin moelleux. L'heure est venue où l'on entendra ce discours dont l'indiscrétion de quelques amis a déjà révélé les beautés. Le sophiste paraît, portant avec grâce son manteau de pourpre; ses cheveux sont parfumés, ses joues brillantes de fard, et sur sa tête on admire une couronne de fleurs ou de laurier artificiel, dont les baies sont autant de rubis. Après le compliment d'usage, adressé à l'auditoire avec un sourire insinuant et bien étudié d'avance, il entre en matière et ajoute aux charmes de son discours par la douceur de sa prononciation, par l'élégance de ses poses nonchalantes et le mouvement calculé de ses mains, où étincellent des pierreries. .Nous savons avec quel art les sophistes récitaient, par quel débit charmant ils faisaient valoir les choses les plus inditierentes, comment ils caressaient l'assemblée de la voix et du geste^ comment enfin ils amollissaient la langue grecque, qu'ils trouvaient trop rude malgré son har-
monie, et faisaient k peine sentir les consonnes pour donner encore plus de suavité à leur diction. On trouve dans les auteurs du temps bien des traits et des détails qui, réunis et rapprochés, peuvent servir à composer le portrait naturel du sophiste élégant. Mais il y a plus d'une manière de se singulariser. D'autres, qui aiment mieux déclamer dans la rue que dans les demeures opulentes, et qui, plus particulièrement adonnés à la philosophie, veulent attirer l'attention par une autre bizarrerie non moins raffinée, par l'ostentation de l'austérité; ceuxlà marchent pieds nus et laissent voir, avec non moins d'orgueil, leur chevelure hérissée, leur barbe inculte, les trous de leur manteau et leurs ongles menaçants. ^L'éloquence était devenue une représentation théâtrale, dont la mise en scène n'était point négligée, où l'orateur prenait le costume de son rôle, et par la beauté de son ajustement ou par l'horreur de ses haillons, par sa voix mielleuse ou la rudesse de son accent, s'emparait à la fois des yeux et des oreilles pour obtenir plus sûrement ce qu'il cherchait surtout, les applaudissements.
L'admiration du public ne faisait point défaut h ces artistes de l'éloquence. L'orateur prenait toutes les peines du monde pour assurer son succès, et l'auditoire y mettait assez de complaisance pour ne pas l'en priver. Les louanges, les interruptions flatteuses, les battements de mains ne paraissaient que des témoignages trop ordinaires d'une satisfaction modérée, qui ne suffisaient ni à l'ambition de l'orateur, ni à l'enthousiasme de l'assemblée. Le eophiste n'était content que lorsque, après un mot d'un effet inattendu, après une tirade enlevée avec une impétuosité irrésistible, il entendait des acclamations, des cris, quand il voyait les auditeurs s'agiter sur leurs bancs, se livrer aux transports d'une fureur ba-
chique, secouer leurs vêtements, quelquefois se lever el courir comme des insensés. Je n'entrerai pas dans le détail des formules admiratives, dont la liste serait longue ; qu'il nous suffise de savoir que le public criait : Des couronnes ! des couronnes I Aussi, le sophiste vraiment habile, qui connaissait le prix de la gloire et qui était assez riche pour la payer, ne manquait pas de s'adresser à des entrepreneurs de succès oratoires. Ceux qui se respectaient le plus, et qui avaient assez d'amis pour mettre en branle l'admiration de l'auditoire, avaient grand soin de les convoquer et ne s'en cachaient pas. Marc-Aurèle, passant à Smyrne, demanda au célèbre rhéteur Aristide quand il aurait le plaisir de l'entendre. Celui-ci lui répondit : « Proposez-moi un sujet aujourd'hui et je parlerai demain; je ne suis pas de ceux qui n'ont qu'à ouvrir la bouche pour en jeter des phrases; j'ai besoin de méditation. » C'était assez modeste pour un sophiste; mais avec quelle candeur il ajouta aussitôt : a Vous voudrez bien, seigneur, permettre à mes amis d'assister à la séance. » L'empereur y consentit. « Vous leur permettrez aussi d'applaudir et de se récrier de toutes leurs forces. » Marc-Aurèle sourit et répondit finement : « Oh! cela dépend de vous*. »
Les applaudissements et les démonstrations farieuses d'un enthousiasme, véritable ou simulé, étaient d'un usage si général, que, plus tard, on les entendait retentir, même dans les temples chrétiens. En lisant les homélies des Pères de l'Eglise, on s aperçoit souvent qu'ils sont interrompus par des cris d'admiration; et ces orateurs sacrés, qui avaient renoncé à la gloire et dont le zèle était tout apostohque, respectent ordinairement ces anciennes coutumes et ne songent pas à les condamner,