Satires, II
LA SOCIÉTÉ ROMAINE
pies procès-verbaux de l'impassible Suétone. Que de mots justes et profonds, quelle lumineuse hrièveté el quelle mordante énergie dans ces vers politiques qui peignent les princes et le peuple, le despotisme insensé des uns, la lâche corruption de l'autre, sa vile indifférence, sa curiosité féroce, immortels tableaux qui peuvent être regardés comme les plus beaux exemplaires de la poésie oratoire, qui s'emparent si bien de toutes les mémoires qu'on est dispensé de les reproduire et de les citer, et dont l'incomparable éclat ne sert pas seulement à éblouir l'esprit, mais illumine jusqu'en ses profondeurs l'histoire romaine*. En retranchant à Juvénal le courage politique, il est juste de lui laisser la haute valeur d'un poëte historien.
Les patrlcions.
Si Ton veut bien comprendre la nature et la portée des inspirations civiques de Juvénal, il faut parcourir les principales classes de la société romaine en commençant par les plus élevées. Après les empereurs, nous rencontrons les patriciens et les affranchis. La déchéance des anciennes familles, l'élévation subite des parvenus de race servile, voilà des spectacles qui devaient irriter surtout un satirique romain et révolter un citoyen. Ces
1. Qu'on se rappelle, par exemple, la peinture si vivante et si horriblement comique de ce qu'on peut appeler la Terreur sous Tiliùro (Sat., X, oti-89), et la parodie d'une délibération du sénat {Sat., IV).
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deux classes, d'ailleurs, étaient le plus en vue et sollicitaient l'attention publique. Les uns en tramant dans la fanjre du vice et dans l'abjection de la misère l'illustration d'un nom antique et révéré ; les autres, en étalant leur opulence souvent acquise par le crime ou par de honteux métiers, attiraient également les regards et la haine des esprits honnêtes. C'est là qu'on trouvait les folies les plus éclatantes, les aventures célèbres et les grands scandales. Il n'est donc pas étonnant qu'un satirique se soit acharné sur les riches et les nobles, sur ceux qui donnaient le ton et l'exemple de la dépravation. Aussi voit-on que dans la satire des femmes (nous nous garderons bien d'en parler longuement), Juvénal s'attaque surtout aux matrones, aux patriciennes ou à ces grandes parvenues qui occupaient le premier rang à la cour des princes. C'était en effet pour les Romains, sous le règne de Claude et de Néron, un sujet d'étonnement et d'indignation que raffranchissement subit des femmes, qui, sous la république, faisaient si peu parler d'elles. Il vint un moment où tout à coup les Agrippme, les Messaline et leurs pareilles se firent comme un jeu de consiater leur émancipation et leur puissance nouvelle, non-seulement par l'éclat de leurs (Times, mais encore par l'ostentation de leurs désordres. Les matrones et les célèbres affranchies, maîtresses des grands personnages, en renversant les barrières de la décence publique, portèrent le dernier coup aux mœars romaines. Si Juvénal dirige sur elles ses impudiques sarcasmes, ue croyons pas que sa colère soit la haine d'un plébéien jaloux qui se plaît à dénoncer la honte des grandes familles ; n'y voyons que la tactique ordinaire et légitime d'un moraliste satirique qui porte tout son effort sur les infamies qu'une haute fortune peut rendre contui^ieuses et sur des déportements illustres.
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Un des plus beaux morceaux du poète et des plus justement admirés est précisément la satire sur la Noblesse, qui passe pour un chef-d'œuvre comme traité moral sur la matière, et qui nous paraît plus intéressant rncorc comme peinture historique. Juvénal y veut prouver que la noblesse n'est rien si elle n'est pas soutenue par le mérite personnel; qu'un homme nouveau, utile à la république, est bien au-dessus d'un patricien dégénéré, oisif, vicieux, qui n'a que des ancêtres. On connaît les vers de Boileau résumant Juvénal avec un peu de sécheresse didactique :
Ce long amas d'aïeux que vous diffamez tous Sont autant de témoins qui parlent contre vous, Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie Ne sert plus que de jour à votre ignominie.
Que de fois de semblables idées n'ont-elles pas été reprises dans notre littérature, tantôt avec une autorité religieuse par nos prédicateurs, et surtout par Massillon, tantôt avec amertume et malice par nos poètes comiques, par Corneille dans le Menteur, par Molière dans le Festin de Pierre ; au dix-huitième siècle surtout où l'instinct démocratique et la passion de l'égalité s'emparant des solides pensées de Juvénal, les détaillaient, pour ainsi dire, en traits menus et les aiguisaient en mortelles épigrammes contre les privilèges I Mais si la satire de Juvénal a été comme un réservoir commun où les écrivains modernes, poètes, orateurs, pamphlétaires, ont souvent puisé leurs inspirations, il n'en faut pas conclure que le satirique latin n'a exprimé que des pensées originales, qu'il a eu le premier la hardiesse d'attaquer un antique préjugé et qu'on doit lui attribuer, h la fois, le mérite du courage et celui de l'invention. Nous l'avons déjà dit, Juvénal n'a pas le génie créateur.
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Artiste doué d'une imaf^Ination forte, iécond en ressources de style, il est un décorateur de pensées coin- Imunes, qui renouvelle par l'audace de l'expression et tdé ta couleur les lieux communs de la morale et de la politique, et les principes déjà vulgaires depuis lon^tenaps répandus par les orateurs et les philosophes. En effet, bien avant le poëte, sous la république, dans les perpétuelles dissensions du peuple et des patriciens, la satire contre la noblesse était déjà le thème commode de l'éloquence tribuni tienne. Plus d'un homme nouveau défendant sa candidature au Forum, plus d'un orateur populaire déclamant contre le sénat, avait déjà lancé contre ses adversaires les rudes pensées de Juvénal. ^ Dans un discours célèbre, Marius, le soldat parvenu, avait traité avec une brutale naïveté le sujet entrepris plus tard par le poëte, et l'ardeur de la haine politique, l'intérêt personnel, une ambition furieuse inspiraient à cet agitateur du peuple, à ce tribun illettré, d'éloquentes vérités, de magnifiques images que le rhéteur poëte n'a eu que la peine de recueillir et d'orner, sans pouvoir conserver, dans ses vers désintéressés, la sauvage énergie de cette formidable harangue*.
Mais ce n'était p?>s seulement sur la place publique et dans le tumulte des discussions civiles que l'on déclamait contre la noblesse. Le sujet était devenu ba'ial à force d'être traité par les philosophes grecs et romains, par les stoïciens surtout, qui aimaient à prendre pour texte de ce qu'on peut appeler leurs sermons moraux l'égalité humaine : « Un vestibule rempli de portraits enfumés ne fait pas la noblesse, » disait Sénèque en employant déjà et l'idée et l'image que Juvénal ne fera que développer. Toutes ces redites de la